Les traditions de la famille de La Fontaine

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Les traditions de la famille de La Fontaine


Extrait d’une lettre de J.-E. De Bastide *

Je vois, Monsieur, qu’il y a une erreur commune sur l’inimitable auteur des Fables. Dans son Éloge même, la prévention adopte le préjugé dont je veux parler. M. de La Harpe dit : « Il eut donc une femme avec laquelle il ne put pas vivre, cet homme d’une humeur si égale et si facile ! » Et, plus bas, il ajoute : « La Fontaine, regardant le repos comme le premier des biens, se sépara d’une compagne qui lui ôtoit cette paix domestique, sans laquelle la vie est insupportable.»

 C’est sur des bruits faux, et d’après des mémoires infidèles, que cet orateur, si bien intentionné pour la vérité et pour l’objet de ses louanges, exprime ici des regrets qui l’honorent, mais qui sont sans fondement réel. Il m’est facile et il me sera bien doux, Monsieur, de détromper le public et l’orateur lui-même à qui je ferai certainement plaisir.
II y a deux ans que, me trouvant dans le voisinage de Château-Thierry, mes premiers pas me conduisirent à la maison où La Fontaine étoit né, et de là je me rendis avec empressement chez les objets respectables qui sont nés de lui; je veux parler des demoiselles de La Fontaine ses petites-filles..J’étois imbu du préjugé que je cherche ici à détruire, je plaignais un homme aussi digne du bonheur, d’avoir connu le tourment le plus cruel de la vie; et bientôt, dans un entretien où tout étoit sentiment, j’osai m’exprimer d’après ma triste prévention. Combien je fus désabusé ! Avec quel plaisir je le fus ! Avec quelle reconnoissance je remerciai Mlle de La Fontaine d’un aveu, d’un éclaircissement qui devenoit un bienfait pour mon âme sensible ! Voici les expressions qu’elle grava dans mon cœur !

« M. de La Fontaine aima toujours sa femme, l’estima, l’honora, trouva en elle ces sentiments et ces vertus qui font bénir l’hymen, et regardèrent aujourd’hui comme un outrage cette pitié que l’estime et l’admiration mesurent à son malheur prétendu. Il avoit quitté Château-Thierry pour suivre son génie et non pour fuir sa femme. Il revenoit souvent auprès d’elle, il y passoit des semaines entières ; il y conduisit ses amis : Racine et Despréaux l’accompagnèrent plus d’une fois. Quand on ne peut pas vivre avec sa femme, et qu’on est vrai jusqu’à l’indépendance, on ne fait pas des voyages pour la voir ; quand on se plaint de son humeur, on la craint et l’on n’expose pas des amis honorables au désagrément de l’éprouver. On pourrait dire, poursuivit Mme de La Fontaine, que le désir de se défaire d’une partie de son bien, chaque fois qu’il venoit à Château-Thierry, étoit le motif de son voyage ? Trop souvent, il est vrai, il fut réduit à ce triste expédient, par le mauvais état de sa fortune, mais il avoit un fils qui lisoit au fond de son cœur, et il étoit facile de lire dans celui de cet homme simple. Ce fils, à qui nous devons le jour, nous parla souvent du bonheur d’une union dont le charme inaltérable fut sa première, leçon. Ma grand’mère étoit très-douce, très-honnête, spirituelle et jolie ; son mari ne fut jamais ni prévenu contre elle, ni indifférent à ses qualités aimables, et leur heureux accord forme un tableau qui s’embellit pour nous toutes les fois qu’un faux préjugé veut y répandre les couleurs sombres de la mésintelligence, »

Enchanté de ce que je venois d’entendre, et cherchant à me procurer des preuves plus certaines, j’osai leur parler de l’anecdote trop accréditée, qui nous présente La Fontaine arrivant à Château-Thierry, apprenant que sa femme est au salut et reprenant le chemin de Paris, charmé de ne la pas trouver chez elle. La réponse de Mlle de La Fontaine fut encore telle que vous allez la lire. « M. de La Fontaine, arrivant de Paris pour voir sa femme, apprit qu’elle venoit de sortir pour aller à l’église. Un de ses amis, instruit qu’il étoit attendu, vint de sa campagne ou de sa terre, éloignée d’une lieue, pour l’inviter à souper chez lui dès le soir même. On étoit dans la belle saison ; M. de La Fontaine ne savoit pas résister : son ami le pressa et promit de le renvoyer de bonne heure. La nuit étoit prête à tomber. Mme de La Fontaine, sortie à peine depuis quelques minutes, ne devoit pas rentrer si tôt. La Fontaine se laissa séduire, et cela peut arriver à des hommes moins faciles que lui. Son hôte avoit des convives. Un de ceux-ci, également lié avec mon grand-père, charmé de le voir, désirant de le posséder à son tour, et se livrant à la gaieté du repas, exigea, avec l’importunité douce du sentiment, que l’on ne se séparât point et que la partie se renouvelât le lendemain, à midi, dans sa terre, distante seulement de deux lieues. La facilité l’emporta encore sur la réflexion, et M. de La Fontaine, en désirant toujours de se rendre auprès de sa femme, ne monta à cheval que pour s’en éloigner encore. Enfin, un nouvel ami forma une nouvelle conjuration et obtint un égal succès. Le Bonhomme, en combattant toujours, rétrograda toujours… Il se trouvoit à six lieues de Château-Thierry, sur la route de la capitale. Un temps affreux survint. Il devoit y avoir, deux jours après, une assemblée solennelle à l’Académie françoise ; le mauvais temps continuoit, une occasion s’offrit pour retourner à Paris. Il prit sa résolution, en regrettant de n’avoir pas vu sa femme, peut-être même en badinant ingénuement sur la singularité de son aventure. »

En respectant les demoiselles de La Fontaine, j’avois le droit, Monsieur, de balancer le plaisir de les entendre, par une certaine défiance dont elles ne dévoient pas même être surprises. J’osai ne pas paraître convaincu des touchantes qualités qu’elles donnoient à leur grand’mère, et l’idée de cette Madame Honesta, dans laquelle tant de gens ont cru la reconnaître, s’offrant à mon esprit, je ne craignis pas de découvrir le fond de mes pensées. Un nouveau trait de lumière acheva de m’éclairer. « Mlle de La Fontaine aimoit excessivement les romans, me dit sa petite-fille ; les romans de ces temps-là peignant les mœurs, les usages, les manières, le langage du grand monde, étoient écrits d’un style apprêté ; le goût porte à l’imitation. Mlle de La Fontaine éprouva l’effet de cette influence, et le ton précieux devint l’habitude de son esprit. Mon grand-père, qui parloit comme la nature, et qui étoit en tout aussi simple qu’elle, ne pouvant ni approuver sa femme, ni se résoudre à la contrarier ouvertement, imagina de l’éclairer par un artifice imité de l’habitude qu’il vouloit détruire. Il lui écrivit pendant quelque temps en style sérieux et recherché. La raison se déguisoit sous les traits du badinage. Une de ces lettres nous est restée ; la voici, Monsieur, daignez la lire vous-même. »

Je pris la lettre avec avidité ; elle étoit écrite de la main de cet homme adorable, et adressée à sa femme à Château-Thierry. La vétusté du papier déposoit encore en faveur de ce monument. Je le lus; il me fut permis d’en prendre copie, et je la transcris ici.
Je quitterois ici la plume, Monsieur, si je ne l’avois prise que pour détruire une erreur. Il me reste un hommage à rendre, un devoir à remplir. Tout ce qui peut faire mieux comprendre l’âme, la simplicité, la modestie de cet homme immortel, devient précieux et sera toujours intéressant. Les deux orateurs l’ont dit, avec raison et avec esprit, en parlant de sa bonhommie, qu’il fut souvent nécessaire de lui révéler le secret de son mérite. Un trait unique, un mot charmant vont rendre cette vérité plus sensible et plus touchante.

Une paysanne, domestique dans la maison de M. de La Fontaine, entrant dans une chambre où il étoit et où il récitoit sa fable de la Laitière **, ne fut pas sensible d’abord aux vers qui commencent cette fable, mais lorsqu’il passa à ceux qui peignent l’action et font sentir la moralité, entraînée par le sujet et par le coloris, elle se glissa successivement sous le fauteuil; et un petit mouvement, causé par l’admiration, faisant connoître à M. de La Fontaine qu’il étoit écouté par une personne cachée, il parla dans sa surprise; la domestique se montra et dit ce qu’elle avoit senti, par un soupir et par ces mots : « Ah ! mon bon maître ! mon bon maître! » M. de La Fontaine, touché de ce suffrage, frappa dans la main de la domestique, en lui disant : « Mon enfant, tu me rassures ! » et ajouta qu’il falloit lui donner une coëffe.

Quels mots ! Quels sentiments ils peignent ! Quel portrait pourroit mieux rendre La Fontaine !

De Bastide, de Marseille.

* Cette lettre, écrite avec une déplorable afféterie sentimentale, mais empreinte d’un touchant caractère de vérité, a été publiée dans l’Esprit des journaux, décembre 1774, p. 158 et suiv. Nous sommes surpris que Walckenaer n’en ait pas soupçonné l’existence.
** Titon du Tillet, dans son Parnasse français (Paris, 1732, in-fol., p. 462), nous apprend que ce grand et admirable Fabuliste pouvait à peine réciter une fable de suite : « Il menoit souvent avec lui un nommé Gaches, qui étoit fort de ses amis, et quand on le prioit de vouloir dire quelques-unes de ses fables ou de ses contes, il répondoit naturellement qu’il n’en savoit point, mais que Gaches en pourroit dire : ce que son ami faisoit avec plaisir, à la satisfaction des auditeurs. »

(Paul Lacroix)

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« Les petits drames de notre fabuliste sont une imitation parfaite de la nature ; son style, plein de grâce, a toute la limpidité d'une pensée naïve et simple; néanmoins, on ne le comprend pas toujours. » Voltaire a dit aussi : « Les Fables de La Fontaine ont besoin de « notes, surtout pour l'instruction des étrangers. » Aimé-Martin

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