Le Songe, pour madame la princesse de Conti

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Le Songe, pour madame la princesse de Conti


1689

La déesse Conti m’est en songe apparue :
Je la crus de l’Olympe ici-bas descendue.
Elle étalait aux yeux tout un monde d’attraits,
Et menaçait les cœurs du moindre de ses traits.
Fille de Jupiter, m’écriai-je à sa vue,
On reconnaît bientôt de quel sang vous sortez.
L’air, la taille, le port, un amas de beautés,
Tout excelle en Conti ; chacun lui rend les armes :
Sa présence en tous lieux fera dire toujours,
Voilà la fille des Amours ;
Elle en a la grâce et les charmes.
On ne dira pas moins, en admirant son air,
C’est la fille de Jupiter.
Quand Morphée à mes sens présenta son image,
Elle allait en un bal s’attirer maint hommage.
Je la suivis des yeux ; ses regards et son port
Remplissaient en chemin les cœurs d’un doux transport.
Le songe me l’offrit par les Grâces parée ;
Telle aux noces des dieux ne va point Cythérée :
Telle même on ne vit cette fille des flots
Des éruditions la cour est ennemie :
Même on les voit assez souvent
Rebuter par l’académie.
Hélas ! en cet endroit mon songe fut trop court ;
Je sentis effacer de si douces images ;
Et, la nuit ramenant les entretiens du jour,
Je me représentai de perfides courages ;
Je ramassai les bruits que de divers endroits
Vient répandre chez nous la déesse aux cent voix,
Qui du songe inventeur imite les ouvrages.
Morphée, accompagné de ses plus noirs dénions,
Me peignit cent états brouillés en cent façons.
A Conti succéda ce que fait l’Angleterre :
Je ne vis qu’un chaos plein d’appareils de guerre.
Que les enfants de Mars ont un différend air
De la fille de Jupiter !
Songe, par qui me fut son image tracée,
Ne reviendrez-vous plus l’offrir à ma pensée ?
En finissant trop tôt vous causez trop d’ennuis.
Faites de vos faveurs un plus juste partage ;
Et revenez toutes les nuits,
Ou durez un peu davantage.

Du prix de la beauté triompher dans Paphos.
Conti me parut lors mille fois plus légère
Que ne dansent aux bois la nymphe et la bergère :
L’herbe l’aurait portée ; une fleur n’aurait pas
Reçu l’empreinte de ses pas :
Elle semblait raser les airs à la manière
Que les dieux marchent dans Homère.
Ceci n’est-il point trop savant ?

 

– La Fontaine, dans le carnaval de 1689, avait vu la jeune princesse douairière de Conti parée, et prête à partir pour le bal. Il en rêva la nuit. Tel est le sujet de ces vers, qu’il envoya le jour suivant à la princesse.
– C’est de Marie-Anne ou Anne-Marie de Bourbon, fille du roi et de mademoiselle de La Vallière, dont il est ici question. Elle naquît le 2 octobre 1666, et mourut le 3 mai 1739. Alors veuve de Louis-Armand de Conti, elle était, lorsque La Fontaine composa cette pièce, princesse douairière de Conti ; et on la désignait toujours ainsi pour la distinguer de l’autre princesse de Conti, ou de Marie-Thérèse de Bourbon, petite-fille du grand Condé, mariée au prince de La Roche-sur-Yon, ou au second prince de Conti, frère d’Armand.

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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