La sépulture de La Fontaine

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

La sépulture de La Fontaine


L’erreur commise par d’Olivet sur le lieu de la sépulture de la Fontaine, erreur que dément, sans laisser place au moindre doute, l’acte d’inhumation, cité par nous un peu plus haut, aux Pièces justificatives (p. ccx, n° VII), n’a été qu’assez tard reconnue et signalée par Walckenaer. Elle parait avoir été la cause et le point de départ d’autres erreurs, qui se sont traduites en actes assez étranges, assez regrettables pour qu’il ne soit pas inutile de les rappeler ici. Quelques personnes croient encore aujourd’hui avoir au cimetière de l’Est le tombeau qui renferme les restes de la Fontaine : ce n’est malheureusement qu’un cénotaphe.
L’histoire du tombeau du grand fabuliste se trouve liée à celle du tombeau de Molière. Le corps de celui-ci avait été porté, le 21 février 1673 au cimetière Saint-Joseph, et, d’après un témoignage contemporain, enterré là, au pied de la croix, D’Olivet a dit que la Fontaine fut inhumé au même endroit. Dès que l’on ajoutait foi à cette parole, il était naturel que l’on espérât pouvoir retrouver l’une près de l’autre les deux illustres dépouilles, et que l’on songeât à ne les pas séparer. Benjamin de Laborde au tome IV, page 253, de son Essai sur la musique ancienne et moderne publié en 1780, dit, en parlant des deux poètes, qu’il croyait inhumés, l’un comme l’autre, au cimetière Saint-Joseph : « Vers l’année 1750, en creusant une fosse dans le cimetière, on trouva leurs cercueils, et on les transporta dans l’église où ils sont maintenant. » Cette église est-elle celle de Saint-Eustache ? On pourrait le supposer lorsqu’on lit dans la Description de la ville de Paris, par Germain Brice (nouvelle édition1, 1752, tome I, p. 495), le nom de Jean de la Fontaine parmi ceux des personnes considérables inhumées dans cette église. Il ne faut cependant penser qu’à la chapelle Saint-Joseph « aide (succursale), comme dit le Registre de la Grange^ de la paroisse Saint-Eustache, » et dans laquelle, suivant le témoignage du même Registre, Molière fut inhumé. Cette chapelle, qui était autrefois au milieu de l’ancien cimetière Saint-Joseph, fut reconstruite rue Montmartre, en juillet 1640, dans un nouveau cimetière. C’est celui dont parle Germain Brice (édition de 1698, tome I, p. 224) lorsqu’il dit : « Presque à l’extrémité de la rue Montmartre est la petite église de Saint-Joseph, dans le cimetière de laquelle est enterré le fameux Molière. » Il ne nomme pas la Fontaine. L’addition qui se trouve dans l’édition de 1762, et qui ne semble être qu’une erreur née de l’erreur de d’Olivet, peut avoir engendré, à son tour, celle de Benjamin de la Borde.
Jal, dans son Dictionnaire critique (p. 723), élève de fortes objections contre la supposition que le corps de la Fontaine inhumé, sans contestation possible, dans le cimetière des Saints-Innocents, aurait été déterré pour être déposé au cimetière Saint-Joseph, à côté de celui de Molière. Il resta, dit-il, dans le cimetière des Innocents « jusqu’au jour où le cimetière fut fouillé pour la construction du quartier des Halles (en 1786). Si sa tombe fut retrouvée alors, c’est ce que je ne saurais dire. » Jamais cercueil d’un grand homme ne parait avoir été plus irrévocablement perdu. En 1792, on ne s’inquiéta pas pour le retrouver de tant de difficultés. La section de la Fontaine Montmartre, qui avait changé son nom en celui de section de Molière et de la Fontaine, se fit gloire de recueillir les restes des deux grands poètes. Le procès-verbal qu’elle rédigea de l’exhumation n’est pas un monument de sage critique; pour parler avec plus de netteté, il est prodigieusement ridicule. Le témoignage de l’acte d’inhumation de la Fontaine y est récusé, et il y est dit que « le mot des Saints-Innocents est une erreur non certifiée (sic), » attendu que « les amis de la Fontaine demandèrent qu’il fût enterré au cimetière Saint-Joseph, eu une fosse particulière, au pied du crucifix, ainsi qu’il l’avait désiré et demandé : ce qui lui fut accordé ; fait attesté par tous les historiens, même les contemporains. » Le procès-verbal s’appuie ensuite « sur les témoignages de feu Mme de Neuilly, sa nièce4, et de toute la famille…; fait attesté de plus par Mme Duval [on veut dire d’Hervart], chez laquelle il est décédé. » En conséquence, le vendredi 6 juillet 1792, on fit la levée du corps (du moins réputé tel) de Molière. Le mercredi 21 novembre suivant, les citoyens « ont fait fouiller les terres et ont trouvé au pied du crucifix, à cinq pieds de profondeur, un corps seul, qui a paru avoir été enfermé dans un cercueil tic chêne, dont les ornements aussi paraissaient annoncer l’époque indiquée. » Des apparences si convaincantes ont suffi ; il n’est resté aucun doute sur la possession des reliques de la Fontaine.
Malgré leur peu d’authenticité, le 2 germinal an VII (22 mars 1799) Alexandre Lenoir demanda au Directoire exécutif l’autorisation, qui lui fut accordée le 15 floréal suivant (4 mai), de déposer les corps de Molière et de la Fontaine dans le Jardin Élysée des monuments français. Un arrêté du préfet de la Seine, en date du 28 février 1817, ordonna le transport au Père-Lachaise de ces ossements que nul ne peut croire aujourd’hui être ceux des deux poètes. Ils furent exhumés le 6 mars, et rais, le 2 mai 1817, aux tombeaux, où ils sont aujourd’hui.

Henri Regnier

Œuvres de J. de La Fontaine, nouvelle édition revue sur les plus anciennes impressions et les autographes, et augmentée de notices, de notes, d’un lexique… etc., par M. Henri Régnier…Hachette (Paris) 1883-1897, Régnier, Henri (18..-19…

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •   
  •  

On vous recommande : l'Art de lire les fables

C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

Laisser un commentaire

Laissez un message, merci. Votre adresse email ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.