Réponse de l’Abbé Verger

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Réponse de l’Abbé Verger à la lettre précédente


De Bois-le-Vicomte, juin 1688

N’en soyez point en peine, monsieur ; le récit et vos malheurs n’a point fait verser de larmes : on eu là-dessus toute la fermeté que vous pouviez souhaiter ; et il n’est pas jusqu’à madame d’Hervart qui toute bonne qu’elle est, n’en ait été fort divertie Enfin tout le monde en a ri, et personne n’en a et surpris.
Que vous vous trouviez enchanté d’une beauté jeune et charmante, L’aventure est peu surprenante : Quel âge est à couvert des traits de la beauté ?

Ulysse au beau parler, non moins vieux, non moins sage
Que vous pouvez l’être aujourd’hui,
Ne se vit-il pas, malgré lui,
Arrêté par l’amour sur maint et maint rivage ?
Qu’en quittant cet objet dont vous êtes épris,
Sur le choix des chemins vous vous soyez mépris,
L’accident est encor moins rare.
Hé! qui pourrait être surpris
Lorsque La Fontaine s’égare ?
Tout le cours de ses ans n’est qu’un tissu d’erreurs,
Mais d’erreurs pleines de sagesse.
Les plaisirs l’y guident sans cesse
Par des chemins semés de fleurs.
Les soins de sa famille, ou ceux de sa fortune.
Ne causent jamais son réveil :
Il laisse à son gré le soleil
Quitter l’empire de Neptune,
Et dort tant qu’il plaît au sommeil ;
Il se lève au matin, sans savoir pourquoi faire ;
Il se promène, il va, sans dessein, sans sujet ;
Et se couche le soir, sans savoir d’ordinaire
Ce que dans le jour il a fait.

On s’étonne seulement, monsieur, que vous ne vous soyez égare que de trois lieues. Selon l’ordre et les lois du mouvement, étant une fois ébranlé, vous deviez aller sur la même ligne tant que terre et votre cheval auraient pu vous porter, ou du moins jusqu’à ce que quelque muraille opposée à votre passage vous fît changer de route ; et cette présence d’esprit doit vous justifier entièrement des distractions dont on vous accuse.
En parlant d’Ulysse, je fais réflexion que le titre d’Odyssée conviendrait peut-être mieux à vos aventures que celui d’Iliade que vous leur donnez. En effet, les erreurs de ce héros ne me paraissent pas avoir peu de rapport avec votre voyage. Je ne trouverais qu’une différence entre Ulysse et vous.

Ce héros s’exposa mille fois au trépas ;
Il parcourut les mers presque d’un bout à l’autre,
Pour chercher son épouse et revoir ses appas.
Quels périls ne courriez-vous pas
Pour vous éloigner de la vôtre !

Mais la différence est petite, et il fallait bien que cette comparaison eût la destinée de toutes les autres, c’est-à-dire qu’elle clochât un peu. Vous êtes bien plus juste dans les vôtres : celle du printemps est charmante; et celle de l’aurore est précieuse, et riante au possible. Enfin l’une et l’autre sont telles qu’elles pourraient bien vous avoir fait des affaires. Je me doute fort qu’une dame et une demoiselle qui sont ici ne les ont point vues sans envie. C’est chose étrange dans ce sexe que l’ambition d’être la plus belle ! Mais vous avez bon moyeu de vous mettre en grâce.

De votre nuise ravissante
Les chants, les discours séducteurs,
Apaiseront par leurs charmes flatteurs
Cette tempête menaçante.

Un encens bien moins précieux Que n’est celui que votre main présente A mille fois fléchi la colère des dieux. Après tout, monsieur, c’est bien le moins que je vous doive pour vos présents que de vous en remercier. Vous êtes le premier homme du monde pour les châteaux en Espagne ; et, puisque vos rêveries sont si agréables, je ne m’étonne plus que vous vous y plaisiez tant. C’est un mal qui se communique, et je vous avoue qu’en lisant votre lettre je n’ai pu me défendre d’y tomber.
Tout indigne que je me sens Des biens que m’ont donnés vos songes, J’ai quelque temps abandonné mes sens A de si doux et si plaisants mensonges. Déjà mon esprit, prévenu, De vos riches bienfaits réglait le revenu ; Déjà, dressant les équipages, Je me donnais jusqu’à des pages, Et, digne nourrisson de l’aise et du sommeil, Je me trouvais le teint plus frais et plus vermeil. Je me trouvais d’autres vertus encore,

Vertus d’un abbé seulement,
Et que tout autre humain ignore ;
Mais enfin, en moins d’un moment,
La raison, qui nous sert bien moins à nous conduire
Qu’à nous persécuter toujours cruellement,
Est venue à mes yeux détruire
Du faîte jusqu’au fondement
Un édifice si charmant.

Je n’ai pourtant pas tout perdu, et de tout cela il me reste une chose que j’estime infiniment ; c’est le plaisir de savoir que vous me voulez du bien, et que vous avez en quelque manière pour moi les sentiments que j’ai pour vous.
J’ai fait voir votre lettre à mademoiselle de Beaulieu- Sa jeunesse et sa modestie ne lui ont pas permis de dire ce qu’elle en pensait ; mais je ne doute point que des douceurs si bien apprêtées ne l’aient touchée comme elles doivent. Monsieur et madame d’Hervart, et mademoiselle de Gouvernet, m’ont chargé de vous faire leurs compliments. Votre lettre leur a fait un plaisir infini, et je pense que la campagne, qu’ils aiment déjà tant, les charmerait bien davantage, s’ils y étaient souvent régalés de semblables lectures. Mademoiselle de Gouvernet une charge de vous dire, monsieur, qu’elle n’est tachée de n’avoir pas toutes les grâces dont vous la louez, que parce-que ce défaut l’empêche de vous remercier comme vous le méritez. Adieu, monsieur ; je suis tout à vous.

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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