Qu’est-ce que la fable ?

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Explication de la fable


Ésope et des enfants
Ésope et des enfants

La fable est la démonstration d’une vérité par un exemple. La vérité, qui se rapporte à la nature humaine, et qui a pour objet un penchant, un travers, une passion, un vice, est le suprême intérêt de l’œuvre.
L’exemple, choisi pour la démonstration, est un fait particulier, généralement exposé sous forme dramatique avec exposition, intrigue et dénouement, et qui sert à rendre Sensible la vérité générale de la fable. Il faut, par conséquent, pour que l’enseignement ressorte de l’œuvre, qu’il y ait un rapport étroit, entre l’exemple et la vérité. Plus les parties de l’exemple concourront au but à atteindre, plus le moyen sera en harmonie avec la fin, et plus la démonstration de la vérité y gagnera.
Mais il faut procéder, ici, avec mesure. Il ne faut pas donner à l’exemple, d’autres développements que ceux qui sont nécessaires à la démonstration que l’on poursuit. Cela étant admis, une fable, à raison de son caractère démonstratif, ne comporte pas d’effets de style. Il faut en exclure les effets pittoresques et les effets de sensibilité, qui ont un caractère plus représentatif que démonstratif. A quoi serviraient-ils ? Les personnages mis en scène, les choses et les lieux dont on parle, tout cela n’est-il pas symbolique ? A quoi bon, dans ces conditions, chercher à individualiser ces personnes et ces choses ? Ce serait y attacher trop d’importance, puisqu’elles ne sont pas là pour elles-mêmes, mais pour la démonstration de la vérité. Les détails, qui s’y référeraient et qui nous rapprocheraient, peut-être de la vie, compliqueraient la fable sans motif, et nuiraient à l’enseignement général qu’elle a en vue.
Patru , au dire d’un vieil ami, qui l’a particulièrement connu, rappelait volontiers à ceux qui écrivaient, en vue d’instruire, le fameux précepte d’Horace :
Quidquid proecipies esto brevis (A. P. 335).
Tout enseignement doit être bref. Parlant de la fable, Patru disait que son principal ornement était de n’en avoir aucun, que la vérité n’avait pas besoin d’ornement, qu’il suffisait de l’exposer. C’était déjà, avant lui, l’avis de Manilius, qui a écrit : Ornari res ipsa negat, contenta doceri.
La brièveté, pour Patru, était donc l’âme du conte. Aussi ne faisait-il aucun cas de la forme de l’œuvre, surtout de la forme poétique. Il a répété maintes fois à ses amis, se guidant sur l’exemple d’Esope, qu’on ne devait pas considérer l’apologue comme un genre poétique, ni même comme un genre littéraire. Il voulait qu’on l’écrivît en prose, parce que la pensée, sous cette forme, peut être présentée d’une manière plus concise et plus claire (*). Il proscrivait, en outre, la forme littéraire, qui lui paraissait plus dangereuse qu’utile ; parce qu’elle peut entraîner l’auteur à des développements superflus et lui faire perdre de vue la vérité à enseigner.
Il signalait, à ce propos, le cas de La Fontaine, qui, en se laissant aller à sa fantaisie, est sorti plus d’une fois des voies de la logique et même du cadre didactique qui convient à l’apologue ; donnant à celui-ci la forme, tantôt d’une satire, tantôt d’une comédie, tantôt d’une élégie, tantôt d’une dissertation, tantôt d’un discours. On voit par-là, ajoutait-il, les graves inconvénients de cette manière de faire : il n’y a qu’un moyen de les éviter, c’est de s’en tenir à la concision, qui est la règle du genre.

La Mort et le Bûcheron
La Mort et le Bûcheron

Patru a joint l’exemple au précepte. Il a composé une fable, la fable du Vieillard et de la Mort, qui est conforme aux idées, que je viens de rappeler. Elle est écrite, selon la manière d’Esope, en prose et sans développements littéraires. Il n’y a, dans son œuvre, ni peinture pittoresque, ni peinture psychologique. On n’y trouve que ce qu’il faut, et rien que ce qu’il faut.
Ainsi, cet ami des belles-lettres, qui, dans ses discours, prodiguait les périodes cicéroniennes, n’admettait d’autres grâces, dans la fable, que les grâces lacédémoniennes.
Despréaux n’était pas loin de partager, sur ce sujet, les idées de son ami Patru. Il a employé la forme du vers, il est vrai, dans les fables qu’il a écrites, mais on peut inférer du silence, qu’il a gardé, à l’endroit de l’apologue, dans son Art poétique, qu’il ne jugeait pas cette forme nécessaire, dans ce genre de composition (**). Il était bien d’accord, au surplus, avec Patru, sur l’importance de la concision dans notre matière. La communauté de vues des deux auteurs, à cet égard, ressort nettement de leurs fables. Tous deux s’expriment, presque dans les mêmes termes, sur le dégoût de la vie chez le malheureux, et sur l’appel de la Mort.
Patru écrit sur le dégoût de la vie :
Las d’une vie si malheureuse.
et Despréaux :
Las de souffrir.
quant à l’appel de la Mort, il se fait, chez eux, de la même manière. Despréaux, comme Patru, dit que le malheureux
… souhaite la Mort, et cent fois il l’appelle.
Si l’on avait quelque doute encore sur le goût de Despréaux pour la concision dans l’apologue, il suffirait, pour le dissiper, de se reporter à la fable de l’Huître et des Plaideurs, qu’il a composée concurremment avec La Fontaine. Que l’on compare les deux fables ! Quelle différence, entre elles, au point de vue des développements !
Je conclus de ce qui précède, que Despréaux n’admettait pas non plus que l’auteur sortît du cadre de l’apologue, ni qu’il se livrât, dans l’œuvre, à des effets littéraires de pur agrément, inutiles à la démonstration de la vérité humaine, qu’il avait en vue. J’en conclus qu’il ne faut, en général, tirer d’une aventure, prise comme exemple, que les éléments indispensables à la composition dramatique de la fable ; qu’il est, par suite, inutile d’y faire le portrait du personnage mis en scène, de dépeindre sa vie, de rapporter, avec détails, les diverses démarches de celui-ci, et d’insister sur les circonstances de temps et de lieu, au milieu desquelles s’accomplit son action ; puisque, dans la fable, tout est symbolique (***).

Edmond Cuvelier

(*) Le caractère propre de la prose, comparée à la poésie, c’est d’être, avant tout analytique et logique. La prose est par essence, une sorte de protestation contre la prédominance de la sensibilité et de l’imagination : elle vise à l’exactitude et à la vérité. (Croiset, Histoire de la littérature grecque, en 5 volumes, Paris, Thorin éditeur, 1890.
(**) Boileau n’a pas parlé de la fable, dans son Art poétique, parce qu’il s’est proposé, dans cet ouvrage, de traiter seulement des genres, auxquels la forme du vers était nécessaire, (opinion de M. Lanson, Professeur à la Sorbonne), or la forme du vers n’est pas nécessaire à fable. On trouve des fables en prose et en vers : Esope, Tite-Live, Despériers, Rabelais et Fénelon ont laissé des fables en prose ; Horace, Phèdre, Babrius, Marot, Régnier, Houdar de la Motte en ont fait en vers ; ainsi que les auteurs qui, plus près de nous, ont composé des fables, comme Florian, Mancini-Nivernois, Aubert, Dorat, Le Bailly, Arnoult, Viennet, Naudet et Lachambaudie.
Si l’on en croit Louis Racine, Boileau n’a pas nommé La Fontaine, dans son Art poétique, parce qu’il ne regardait pas cet auteur comme original. Il n’est, disait-il, ni créateur de ses sujets, qu’il a puisés partout, ni créateur de son style, qu’il a pris à Marot et à Rabelais.
(Œuvres de Racine Louis, B. N., Inventaire Z, 28240, Paris 1808, tome 2, p. 466, 507). Voir encore Etudes littéraires sur les classiques Français, par Merlet, Paris 1882, édition Hachette, tome II, p. 240.
(***) En 1759, Lessing, dissertant sur la fable en général, écrit que, dans ce genre de composition, tout ce qui ne sert pas à renseignement est superflu. Il condamne, en conséquence, tous les développements littéraires, dont La Fontaine a agrémenté ses fables
Patru naquit en 1604 et mourut le 16 Janvier 1681. Il fut avocat au Parlement et membre de l’Académie française. Le jour de sa réception, il adressa à l’Académie des remerciements, qui parurent si bien tournés, que cette assemblée décida qu’à l’avenir tout nouvel élu devrait, le jour de son installation, des remerciements à l’Académie.
On trouvera son discours, dans le volume des plaidoyers et œuvres diverses de Patru, B. N. F. 41381, p. 717, et dans la Revue des cours et conférences, publiée par la Société d’imprimerie, 1897-1898, n° 34 p. 774.
Patru fut l’ami de La Fontaine, de Racine et de Boileau. Voir Boileau, satire I, 123-124.

La Fontaine et Boileau sur le terrain de la fable par Edmond Cuvelier – J. Tallandier (Lille), 1906.

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