Quand Voltaire négligeait La Fontaine, par Félix Hémon

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Quand Voltaire négligeait La Fontaine


Voltaire
Voltaire

Jugement de Voltaire sur la Fontaine : « Il n’était pas né inventeur ; ce n’était pas un écrivain sublime, un homme d’un goût toujours sûr, et c’est encore un défaut très remar­quable dans lui de ne pas parler correctement sa langue ; mais c’est un homme unique dans les excellents morceaux qu’il nous a laissés… »  (Paris. — Leçon d’agrégation, 1866.)

Ce jugement n’est pas une boutade : Voltaire l’a répété sou­vent, par exemple dans le Siècle de Louis XIV, chapitre des Beaux-Arts et Catalogue des écrivains. Il y reconnaît aussi que la Fontaine est « unique dans sa naïveté et dans les grâces qui lui sont propres,… admirable dans son genre », mais critique son style peu châtié, ses incorrections : négligé et inégal, la Fontaine a souvent corrompu sa langue; il tombe souvent clans le trivial. Comme exemple de ces puérilités et de ces négli­gences, Voltaire va jusqu’à citer les paroles de la fourmi à la cigale :

Vous chantiez ? j’en suis fort aise.
 Eh bien, dansez maintenant !

et le portrait, si pittoresque pourtant, du héron :

Le héron au long bec emmanché d’un long cou.

D’ailleurs la Fontaine, selon lui, n’a rien Inventé. De même, dans sa Correspondance, Voltaire accorde au fabuliste un ins­tinct divin, mais « d’autant plus instinct qu’il n’avait que ce talent », comme l’abeille n’a que celui de faire du miel (Lettre à Vauvenargues, 7 janvier 1745). C’est un « charmant enfant », excellent dans ses bonnes fables ; mais les mauvaises sont bien mauvaises. Comme dans le Catalogue, la Fontaine est sacrifié à l’Arioste (Lettre à Chamfort, 16 novembre 1774).

Cette dernière préférence peut nous aider à comprendra pourquoi Voltaire a mis seulement la Fontaine « presque » côté des grands hommes de son temps. Le bonhomme n’était pas un Arioste ; il n’avait pas assez d’esprit, d’art, de politesse, au sens où l’entendait Voltaire ; il était trop familier, d’une veine trop gauloise et franche, d’un tempérament trop primesautier.

Voltaire, qui comprenait mal Corneille, s’était fait un idéal de perfection correcte, délicate, toujours égale, qu’il trouvait réalisée chez Racine et les de la grossièreté. Surtout, le critique est injuste quand il refuse au fabuliste le don de l’invention : il ne voit pas que la Fontaine se rend de plus en plus compte de son génie, qui imite de moins en moins, c’est-à-dire de plus en plus renouvelle et crée, car c’est créer que renouveler de certaine façon. Ce qui a trompé la plupart des critiques, c’est la modestie exagérée avec laquelle le fabuliste s’est donné tout d’abord pour un imitateur, dont l’imitation, il est vrai, n’était pas un esclavage ; c’est aussi l’air simple et négligé sous lequel se dissimulait beaucoup de finesse. Voltaire s’y est laissé tromper comme les autres : en plus d’un endroit, il parle de cette bonhomie enfan­tine, de cette conversation où la Fontaine n’était guère au-dessus des animaux qu’il faisait parler. Il n’a pas compris que la véritable originalité du bonhomme était là, dans cette alliance du plus heureux naturel et de la naïveté la moins affectée avec l’art le plus exquis, écrivains de la seconde partie du XVIIe siècle. De là son injustice envers La Fontaine, dont Fénelon, si délicat cependant, comprenait mieux que lui l’aurea négligentia.

Ni pour le fond ni pour la forme, La Fontaine ne mérite ces dédains. Voltaire méconnaît le charme et le naturel de cette langue qui admet tous les tours et se plie à tous les tons, passe sans effort de la familiarité sans bassesse à la grandeur sans emphase. Les exemples abondent, mais à quoi bon donner des exemples ? Ce sont précisément ces inégalités charmantes, si précieuses pour nous, qui choquaient le goût exclusif de Vol­taire ; c’est cette naïveté, ingenuus lepos, natura nuda et Simplex, (comme le dit encore Fénelon, qui lui semblait voisine

En résumé, la Fontaine ne pouvait être toujours sublime dans la fable ; mais il l’a été quand il l’a voulu (l’Astrologue, le Paysan du Danube, les Deux Rats, le Renard et l’Œuf, le Songe d’un habitant du Mogol, etc.). Il n’est incorrect qu’en apparence aux yeux des puristes, car sa langue est aussi française, aussi large et vivante que celle de Molière.

Cours de littérature, à l’usage des divers examens. Volume 4 / par Félix Hémon, Delagrave (Paris) – 1889-1906)


Voltaire dit, aussi, de la Fontaine :

« Je crois que si on s’est servi du terme d’instinct pour caractériser la Fontaine, ce mot instinct signifiait génie. Le caractère de ce bon homme était si simple, que dans la conversation il n’était guère au-dessus des animaux qu’il faisait parler ; mais, comme porte, il avait un instinct divin, et d’autant plus instinct qu’il n’avait que ce talent. L’abeille est admirable, mais c’est dans sa ruche ; hors de là l’abeille n’est qu’une mouche.


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