Proximités entre La Fontaine et Florian

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Proximités entre La Fontaine et Florian


Jean Joseph Dussault (1769-1824) écrit dans ses Annales littéraires : « Tous ceux qui ont fait des fables depuis La Fontaine ont l’air d’avoir bâti de petites huttes sur le modèle et au pied d’un édifice qui s’élève jusqu’aux cieux : la hutte de M. de Florian est construite avec plus d’élégance et de solidité que les autres, et les domine de quelques degrés »


Jean-Pierre-Claris de Florian

L’étude exclusive de Florian les amollirait et leur enlèverait tout ressort ; l’éducation risquerait d’en être efféminée. Voyez-le lui-même : en 1793, malgré les gages qu’il a donnés au parti des réformes, il est traité en suspect et emprisonné ; le premier coup de l’adversité le terrasse, et il ne sort de prison que pour languir durant quelques jours et mourir. « L’inévitable douleur, a dit Sainte-Beuve, lui noya » tout le cœur dans une seule goutte d’amertume. »
La Fontaine est plus viril ; il nous enseigne qu’il faut être armé pour la vie, puisque le violent l’em­porte souvent sur le faible, l’injuste sur l’honnête homme ; sans doute, nous sommes tenus d’accomplir notre devoir, mais avec l’intention de n’être pas dupes et de nous moquer des fripons. Notre société n’est pas une bergerie ; c’est un champ de lutte avec des conflits incessants entre individus et de nation à nation ; il y a des renards et aussi des loups : tachons de déjouer les uns et de mater les autres.

Il convient donc d’étudier de concert les deux fabulistes, afin que nos élèves deviennent bons par Florian et forts par La Fontaine ; ils trouveront, d’un côté, la tendresse dont les premiers ans ont besoin, et, de L’autre, la robuste nourriture qui prépare des muscles aux futurs citoyens.

Et c’est ce que Victor Hugo nous dit admirable­ment’ à propos de la Charité qui réchauffe et caresse les êtres « innocents, pauvres et petits » :

Ils sont meilleurs que nous ne sommes !
Elle leur donne en même temps,
Avec le pain qu’il faut aux hommes,
Le baiser qu’il faut aux enfants.

Jean de La Fontaine
Jean de La Fontaine

La Fontaine publie son premier recueil de fables à quarante-sept ans, et son dernier à soixante-treize ans ; il en a soixante-trois lorsqu’il est admis à l’Aca­démie française ; c’est un bourgeois insouciant et frondeur qui vit dans une société bien réglée, dure aux petits et soumise à l’autorité des grands, sans la moindre velléité de révolte.

Florian est un gentilhomme ; il a du succès dans les salons où l’on s’amuse, tout en applaudissant aux philosophes qui démolissent la société aristocratique et préparent gaîment la Révolution ; il est heureux et vit dans une sorte de rêve pastoral ; poussé par le duc de Penthièvre, il est académicien et colonel de cavalerie à trente-trois ans, au moment où l’on pré­pare la convocation des Etats généraux. Il est libéral et il s’exprime dans ses fables avec l’indépendance d’un citoyen.

On a remarqué que dans les lectures publiques les fables de La Fontaine sont quelquefois moins goûtées que celles de Florian par les ouvriers ; c’est que la morale du premier n’est pas toujours très nette et semble vouloir se dérober, tandis que, chez le second, elle est claire et méthodiquement présentée. Si celui-ci a une certaine fécondité d’invention et un charme reposant, le Bonhomme, dans ses caprices de composition, a des éclairs et des hors-d’œuvre qui éblouissent.

Florian sait voir les travers des hommes, mais sans amertume ; il constate plus volontiers le bien, tandis que La Fontaine nous montre de préférence le mal. Le premier aime les animaux et se plaît à mettre en relief leurs qualités ; le second les aime aussi, ou du moins s’intéresse à eux, mais ce sont leurs défauts qui le frappent le plus.

Florian tombe dans la sensiblerie lorsqu’il nous montre les larmes d’un crocodile qu’il appelle « un coupable amphibie »; ce n’est pas en vain qu’on a été le disciple de Rousseau et de Diderot, dans un siècle qui ajouta comme piment au plaisir la naïve a été le disciple de Rousseau et de Diderot, dans un siècle qui ajouta comme piment au plaisir la naïve adoration de la vertu. La Fontaine n’accuse pas de telles faiblesses et a une vue plus claire et plus per­çante des réalités de la vie.

Florian est limpide, élégant et gracieux ; il a rare­ment le mot qui peint ; il ne vise pas trop haut, sauf dans un très petit nombre d’apologues ; il excelle dans le genre tempéré et semble avoir suivi le con­seil qu’il donne au poisson volant :

… Dans ce monde
Lorsqu’on n’est pas aigle ou requin,
Il faut tout doucement suivre un petit chemin,
En nageant près de l’air et volant près de l’onde.

Décidément, Voltaire l’avait bien jugé, quoiqu’il l’aimât beaucoup, en lui donnant le gentil diminutif de Florianet.
La Fontaine, malgré bien des négligences de dé­tail et l’abus des tournures archaïques, a les coups d’aile de l’aigle, et c’est par cette qualité même qu’il dépasse la portée des jeunes enfants.

Jules Arnoux

La morale d’après les fables : étude comparée de La Fontaine et de Florian avec des exercices d’application … Jules Arnoux, – Eugène Belin – 1909.

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C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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