Portrait gravé par Edelinck, peint par Rigault

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La Fontaine n’était donc ni distrait, ni irrésolu, ni simple, ni modeste, ni naïf


“Théodore Faullain de Banville, né le 14 mars 1823 à Moulins, et mort le 13 mars 1891 à Paris, est un poète, dramaturge et critique dramatique français.”

Laissez de côté les commentateurs, les biographes, les panégyristes ; allez droit à La Fontaine, je veux dire à son œuvre, et sous l’écrivain cherchez l’homme : vous vous apercevrez avec étonnement que le plus populaire sans contredit de tous nos poètes en est peut-être le moins connu.
Et quoi ! le distrait, l’irrésolu, l’insouciant, le modeste, le naïf La Fontaine ?…

Hyacinthe Rigaud, Autoportrait au turban
Hyacinthe Rigaud, autoportrait au turban

Jetez les yeux, je vous prie, sur le portrait qui est en face de cette page. Sa ressemblance n’a jamais fait doute pour personne. Il est gravé par Edelinck, peint par Rigault. Regardez-le bien. Distrait, avec ces yeux pénétrants ? Irrésolu, avec ce ferme menton ? Insouciant, avec cette large bouche, ce nez busqué, ces narines grandes ouvertes ? Modeste, avec ce port de tête altier ? Naïf, avec ces lèvres minces, dont le coin ébauche et efface prudemment tout aussitôt ce dédaigneux sourire ? Mais le critique le moins observateur, mis en garde contre l’opinion commune par cette simple image, éprouvera le besoin de reprendre lui-même une à une les pièces du procès et de réviser le jugement banal.
C’est quelque chose, on le voit, qu’un portrait authentique, et notre génération n’a pas tort, qui accorde la première aux documents de ce genre un sérieux intérêt.
La Fontaine paraissait distrait à ses contemporains, parce que rien de ce qui se passait autour de lui ne pouvait le divertir de l’objet où s’était concentrée son attention. L’observation est précisément la qualité qu’on remarque chez lui tout d’abord. Il leur semblait irrésolu, parce que, portant toujours et partout avec lui le sujet de ses méditations, peu lui importaient le lieu, le temps, les circonstances. Nul écrivain ne poursuivit avec plus de ténacité l’œuvre entreprise. C’est à force de finesse que La Fontaine se fit passer auprès d’eux pour modeste ; mais il appelait lui-même son recueil :
Une ample comédie à cent actes divers,
Et dont la scène est l l’univers.
Quant à sa naïveté, je ne sais où ils l’ont prise. Est-ce dans les singulières confidences que contiennent ses lettres à Mme de La Fontaine ? J’y vois pour ma part plus de cynisme que do naïveté. Et si par naïf on entend bon — il est de mode de dire le bon La Fontaine — je me demande avec stupeur comment on peut qualifier de bon l’homme qui abandonnait sa femme et son enfant ; qui approuvant l’infâme stratagème employé contre les habitants de Londonderry par le maréchal de Rosen, terminait ainsi une lettre au prince de Conti :
On leur a mené pères, mères.
Femmes, enfants, personnes chères,
Qu’on retient par force entassés.
Comme montons dans les fosses.
Cette troupe aux assiégés crie :
Rendez-vous, sauvez-nous la vie !
Point de nouvelle ; au diantre l’un
Qui ne soit sourd. Le bruit commun
Est qu’ils n’ont plus de quoi repaître.
A la clémence de leur maître.
Et auquel les persécutions religieuses de 1689 n’ont inspiré que ces mots :
Louis a banni de la France
L’hérétique et très sotte engeance.
La Fontaine n’était donc ni distrait, ni irrésolu, ni simple, ni modeste, ni naïf, et le portrait de Rigault est beaucoup plus ressemblant que celui de la Harpe, qui va jusqu’à célébrer la « sagesse » du poète dans sa vie privée, jusqu’à prétendre que La Fontaine « serait étonné de sa gloire et aurait besoin qu’on lui révélât le secret de son mérite. » Qu’était-ce donc que La Fontaine ? Un poète, rien de plus, rien de moins, un poète dans l’acception la plus étroite du mot. Un poète, dit M. Henri Taine, est « un homme qui peut se déprendre de soi-même, s’oublier, se transformer en toutes sortes d’êtres, devenir pour un moment les choses les plus diverses. » Or ce moment dura pour La Fontaine depuis son enfance jusqu’à sa mort. Miroir sensible où se reflétaient incessamment toutes choses, il n’eut pas, à proprement parler, d’autre affaire dans la vie que de jouir le premier de ce spectacle magique du monde entier passant à sa surface sans la ternir ni la corroder. Sans doute il lui fallait parfois faire certain effort pour fixer ces images, et les quelques milliers de vers dont se compose son œuvre, fables, contes, poèmes, pièces diverses en tous genres, ne sont pas venus au monde sans quelque labeur; mais ce travail de fixation était lui-même une jouissance, car La Fontaine ne s’y livrait guère qu’à ces heures bien connues des poètes, où le besoin d’écrire est si impérieux que la peine qu’on se donne pour le satisfaire disparaît dans le soulagement qu’on éprouve à s’en débarrasser. Sentir, décrire, toute sa vie est en ces deux mots. Parlez-lui de devoirs envers soi-même, envers les siens, envers la société, il ne vous entendra pas, on feindra de ne pas vous entendre. Il fera bon marché de sa dignité personnelle, souffrant qu’on le morigène et qu’on le dirige comme un enfant, pourvu que, comme un enfant aussi, on le décharge de tout tracas, de toute préoccupation. Il abandonnera sa femme et son fils sans autre motif que la crainte de voir une partie de son existence absorbée par les obligations qu’imposent le mariage et la paternité. Plus clairvoyant que tout autre, il simulera l’admiration pour des institutions dont il sait le faible, pour des hommes dont il connaît les vices, et accumulera sans conviction flatterie sur flatterie, dans le seul but d’obtenir la tolérance et l’aide nécessaires à cette vie aussi libre en réalité qu’elle sera dépendante en apparence. Voilà le vrai La Fontaine. Ne venez plus me parler avec enthousiasme de sa simplicité, de sa modestie, de sa bienveillance ; mais n’allez pas non plus le traiter devant moi d’égoïste et de lâche. La Fontaine est un phénomène unique en son genre. Les autres poètes sont hommes à certains moment. L’homme est absorbé en La Fontaine par le poète. La Fontaine n’a jamais été à aucune heure de sa vie autre chose qu’un poète.
Poète dans l’acception la plus étroite du mot, ai-je dit. Et je le maintiens. On a voulu faire de La Fontaine un moraliste. Relisez non pas une de ses fables, mais toutes, et cherchez à dégager du recueil une morale quelconque. Voici à peu près ce que vous trouverez : « Apprends à connaître la vie ; ne sois dupe ni de toi-même ni des autres; accoutume-toi au train de ce monde, où les faibles sont et seront toujours mangés par les forts ; si lu rencontres un grand, passe de loin ou tais-toi ; crie selon l’occurrence : Vive le Roi, Vive la Ligue; hâte-toi de jouir, la vie étant courte, et Supportes-en patiemment les misères, les chagrins, les maladies, car :
Plutôt souffrir que mourir.
C’est la devise des hommes. »
Si c’est là une morale, elle ne me frappe pas du moins par son élévation.
Décrire des sites qu’il a vus, communiquer des sensations ou des sentiments qu’il a éprouvés, rendre d’une façon nouvelle des idées qui l’ont frappé chez autrui, voilà en réalité toute la préoccupation de La Fontaine. Et môme le fond lui importe peu : c’est la forme seule qui le touche. Avec quelle patience il lutte contre les difficultés de l’expression ! avec quelle joie il en triomphe ! Je gagerais que les Contes et Nouvelles en vers lui ont été suggérés bien moins encore par ses goûts rabelaisiens que par le plaisir enfantin qu’il éprouvait à faire accepter les idées les plus licencieuses, grâce à la manière dont elles étaient exprimées. Écoutez-le s’écrier :
Qui pense finement et s’exprime avec grâce,
Fuit tout passer, car tout passe.
Je l’ai cent fois éprouvé.
Aussi Grecs, Latins, Orientaux, Espagnols, Français du moyen âge, il a tout pillé, sans honte et sans vergogne, sachant bien que le cuivre se changerait en argent sous ses doigts, que l’argent deviendrait or, que l’or serait diamant. Et en effet nul n’a jamais songé à reprocher à La Fontaine ce qui eût été des larcins pour tout autre, ce qui est chez lui des emprunts restitués au centuple !
Analyserai-je le génie de La Fontaine ? A quoi bon. L’on se fait en général de l’homme une idée fausse, mais le poète est connu de tous, et apprécié à sa juste valeur. Dirai-je sa vie ? Les enfants la savent par cœur, comme ses apologues. Je me contenterai d’énumérer ses œuvres, qui ne sont pas toutes également connues : les Fables, publiées en plusieurs fois, de 1668 à 1690 ; les Contes et Nouvelles en vers, de 1665 à 1671 ; le Théâtre, se composant d’une dizaine de pièces, l’Eunuque, Clymène, Daphné, Galatée, Astrée, Achille, Ragotin, le Florentin, la Coupe enchantée, Je vous prends sans vert, parues de 1654 à 1693; la belle Elégie aux Nymphes de Vaux (1661); les Poèmes : Psyché (1669), Adonis (1669), le Songe de Vaux (1671), la Captivité de Saint Mate (1673), Philémon et Daucis (1681), les Filles de Minée (1681), le Quinquina (1682); les Poésies diverses, données de 1657 à 1696; les Lettres à Mme de La Fontaine (1663) ; et les Lettres à divers (1656 à 1095).
La Fontaine était né à Château-Thierry en 1621 ; il mourut à Paris en 1696 dans sa soixante-quatorzième année. Élève, aimait-il à répéter, de maître Vincent, de maître François et de maître Clément — Voiture, Rabelais et Marot — La Fontaine avait reçu en réalité la tradition poétique du XVIe siècle par son ami Colletet, et, après l’avoir maintenue presque seul pendant le siècle suivant, il la transmettait au XVIIe par Chaulieu, son disciple.
La Fontaine, le plus profondément français de tous nos grands poètes, quoique aussi pénétré que pas un de l’Antiquité classique, devait servir de trait d’union entre Marot et Voltaire, et si l’on veut voir de plus haut, c’est-à-dire plus loin, entre François Villon et Alfred de Musset.

Théodore de Banville

(Les grands poètes français, portraits authentiques, autographes, fac-simile des éditions originales…Alphonse Pagès – Librairie de l’Echo de la Sorbonne, 1874)

Image: Par Hyacinthe Rigaud — Musée Rigaud (Web site?), Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1444131

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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