Portrait de La Fontaine par Vigneul de Marville

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Portrait de La Fontaine par Portrait de La Fontaine par Vigneul de Marville


« Noël Argonne, dit dom Bonaventure d’Argonne, dit monsieur de Moncade, dit Vigneul-Marville, est un moine et homme de lettres français né à Paris (probablement en 1634), mort à Aubevoye le 28 janvier 1704. »

 

Portrait de Jean de La Fontaine
Portrait de Jean de La Fontaine

J’ai toujours aimé les fables d’Ésope mises eu latin par Phèdre, auteur comparable à Térence pour la beauté et la pureté du langage. C’est par ce joli livre, que j’ai commencé mes études. Ésope, depuis ce temps-là, m’est toujours demeuré à l’esprit, mais ça été avec un nouveau plaisir, quand il a paru en vers français de la façon de M. de La Fontaine. Cet ouvrage, écrit avec tant de finesse et si agréable à lire, me fit naître l’envie de connaître l’auteur. Trois de complot, par le moyen d’un quatrième, qui avait quelque habitude auprès de cet homme rare, nous l’attirâmes dans un petit coin de la ville, à une maison consacrée aux muses, où nous lui donnâmes un repas, pour avoir le plaisir de jouir de son agréable entretien. Il ne se fit point prier ; il vint à point nommé, sur le midi. La compagnie était bonne, la table propre et délicate, et le buffet bien garni. Point de compliments d’entrée, point de façons, nulle grimace, nulle contrainte. La Fontaine garda un profond silence, et on ne s’en étonna point, parce qu’il avait autre chose à faire qu’à parler. Il mangea comme quatre, et but de même. Le repas fini, on commença à souhaiter qu’il parlât, mais il s’endormit. Après trois quarts d’heure de sommeil, il revint à lui. Il voulut s’excuser sur ce qu’il avait fatigué. On lui dit que cela ne demandait point d’excuse ; que tout ce qu’il faisait était bien fait. On s’approcha de lui, on voulut le mettre en humeur, et l’obliger à laisser voir son esprit, mais son esprit ne parut point. Il était allé je ne sais où, car peut-être alors animait-il une grenouille dans un marais, ou une cigale dans les prés, ou qui renard dans sa tanière. Car, durant tout le temps que La Fontaine demeura avec nous, il ne nous sembla être qu’une machine sans âme. On le jeta dans un carrosse, et nous lui dîmes adieu pour toujours. Jamais gens ne furent plus surpris ; nous nous disions les uns aux autres :

« Comment se peut-il faire qu’un homme qui a su rendre spirituelles les plus grosses bêtes du monde et les faire parler le plus joli langage qu’on ait jamais ouï, ait une conversation si sèche, et ne puisse pas, pour un quart d’heure, faire venir son esprit sur ses lèvres, et nous avertir qu’il est là ? « Les uns disaient que c’est le naturel des grands génies d’être partout ailleurs qu’à l’endroit où on les demande. Les autres apportaient l’exemple de M. de Corneille, et d’autres illustres qui dans l’entretien balbutiaient comme des enfants, et prononçaient comme des rois sur le papier. Pour moi, plus je pensais à cette bizarrerie de la nature, qui d’un côté forme les hommes si parfaits, et de l’autre semble les avoir abandonnés, plus je m’égarais dans mes pensées et perdais mon latin. Voilà ce qu’était La Fontaine : moins qu’homme avec les hommes, plus qu’homme avec les bêtes. Il est passé en l’autre monde, et quelques jours avant ce dernier voyage, un jeune prince (le duc de Bourgogne) ayant appris qu’il ne mangeait plus et qu’il buvait encore, lui envoya cent pistoles pour ne pas le laisser mourir de soif.

 

1. Le chartreux Bonaventure d’Argonne, plus connu sous le pseudonyme de Vigneul de Marville, était contemporain de La Fontaine, puisqu’il mourut en 1704, à l’âge de soixante-dix ans. Le portrait qu’il a laissé de notre Fabuliste, se trouve dans ses Mélanges d’histoire et de littérature (4° édition, revue, corrigée et augmentée. Paris, Cl. Prudhomme, 1725, 3 vol. in-12, tome II, p. 382 et suiv.).

(Paul Lacroix)

Image : Jean-François Garneray

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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