Portrait de La Fontaine par Taillandier

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Que direz-vous, races futures ?


René Gaspard Ernest Taillandier, dit Saint-René Taillandier, né le 16 décembre 1817 à Paris et décédé le 23 février 1879 à Paris, , est un historien, homme de lettres et homme politique français.

 

Saint-René Taillandier
Saint-René Taillandier

(Extrait) – Un critique éminent a dit : « Tout homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour Molière. » Certes, la pensée est juste et l’expression heureuse ; ne trouvez-vous pas cependant qu’on ne saurait y souscrire sans élever en même temps une réclamation ? Évidemment, il y manque quelque chose. On regrette ici un nom inséparable du nom de Molière, le nom d’un maître qui a droit aux mêmes hommages et à qui est assuré le même public perpétuellement renouvelé. Le chef-d’œuvre de ce poète a eu bien des éditions depuis deux cents ans. Pourriez-vous en indiquer le nombre ? Mille ? Dix mille ? Ne cherchez pas, on ne les compte plus. Nous qui venons aujourd’hui en offrir une nouvelle, nous complétons naturellement l’aphorisme cité plus haut, et nous disons d’après Sainte-Beuve qui eût accepté l’amendement : « Tout homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus et pour Molière et pour La Fontaine. »

Jean de La Fontaine
Jean de La Fontaine

Un lecteur de plus pour La Fontaine, ce n’est pas seulement un homme de plus qui lira ses fables, c’est un homme de plus qui, après les avoir lues, les relira, et, d’année en année, instruit par l’expérience des choses et la pratique des hommes, y trouvera chaque fois une saveur inattendue. La Fontaine, à en croire sa préface, semble avoir songé surtout aux enfants. Il rappelle que Platon, après avoir banni Homère de sa république, y donne une grande place à Ésope, qu’il en fait le premier instituteur du peuple, souhaitant que tous les nouveau-nés sucent ses fables avec le lait de leurs nourrices. Les leçons de sagesse et de vertu, produites sous la forme d’apologues, s’imprimeront si vivement dans leur âme qu’elles y laisseront des traces ineffaçables. « Dites à un enfant que Crassus, allant contre les Parthes, s’engagea dans leur pays sans considérer comment il en sortirait ; que cela le fit périr, lui et son armée, quelque effort qu’il fît pour se retirer. Dites au même enfant que le renard et le bouc descendirent au fond d’un puits pour y éteindre leur soif ; que le renard en sortit, s’étant servi des épaules et des cornes de son camarade comme d’une échelle : au contraire, le bouc y demeura pour n’avoir pas eu tant de prévoyance ; et par conséquent il faut considérer en toute chose la fin. » Crassus chez les Parthes, le bouc au fond du puits, lequel des deux exemples, ajoute le poète, fera le plus d’impression sur l’enfant ? et il répond que l’enfant s’arrêtera au dernier « comme plus conforme et moins disproportionné que l’autre à la petitesse de son esprit ». Les enseignements de la fable le prépareront ainsi aux enseignements de l’histoire. Nouveaux venus dans le monde, les jeunes disciples de La Fontaine n’en connaissent pas encore les habitants ; « il leur faut apprendre ce que c’est qu’un lion, un renard, ainsi du reste, et pourquoi l’on compare quelquefois un homme à ce renard et à ce lion ». Par là ils connaîtront à la fois et les caractères des animaux et les nôtres, puisque les qualités dominantes de chaque bête sont reproduites dans ce microcosme, dans ce petit monde appelé l’homme, « abrégé de ce qu’il y a de bon et de mauvais dans les créatures irraisonnables. »
Le poète, si modeste pour lui-même, conçoit les idées les plus hautes de ce genre de poésie et des résultats qu’il en espère. Il ne permet pas qu’on en diminue la partie morale et philosophique. De sévères esprits diront peut-être que « les pensées de l’enfance sont d’elles-mêmes assez enfantines sans y joindre de nouvelles badineries ». Prenez garde : ce ne sont des badineries qu’en apparence. Savants, mathématiciens, géomètres, si c’est vous qui dédaignez nos fictions, rappelez-vous les éléments de ces sciences sublimes dont vous êtes justement fiers : qu’est-ce donc, après tout ? Le point, la ligne, la surface, les choses les plus familières et les plus simples. C’est par là cependant, c’est par la définition de ces choses si simples que « nous parvenons à des connaissances qui mesurent enfin le ciel et la terre : de même aussi, par les raisonnements et les conséquences que l’on peut tirer de ces fables, on se forme le jugement et les mœurs, on se rend capable de grandes choses ». Voilà, certes, une admirable éloquence et le plus magnifique résumé de ces douze livres de fables. La Fontaine paraissait d’abord ne s’occuper que des enfants ; tournez la page, il s’adresse à ce que l’homme a de plus élevé, il met la fable au niveau des sciences qui mesurent le ciel et la terre. Et n’a-t-il pas raison dans son ingénuité hardie ? Il ne mesurerait pas vraiment le ciel et la terre, celui qui ne chercherait pas à mesurer aussi le monde moral. On serait en droit de lui appliquer ce que les Abdéritains disaient injustement de leur Démocrite :

Il connoît l’univers, et ne se connoit pas.

tircis-et-amarante-gustave-dore-7Ces fables sont donc le livre des hommes autant et plus encore que le livre des enfants. A mesure qu’on sait davantage, on y aperçoit plus de trésors. Vous vous imaginiez le connaître à fond ; si vous avez vécu, pensé, souffert, revenez-y à quelques années de distance, vous serez étonné des découvertes que vous y ferez. Que sera-ce si on le relit après l’une de ces crises terribles qui bouleversent soit la vie d’un homme, soit la destinée d’un peuple ! A travers le spectacle de la comédie humaine, la tragédie apparaît. La Fontaine songeait au désastre de Crassus quand il nous montrait au fond du puits ce bouc si haut encorné. Nous aussi, quand nous le relisons aujourd’hui, que de fois un vers, une image, une réflexion du poète nous rappelle soudain une catastrophe, non pas catastrophe des temps évanouis, catastrophe d’hier, horrible coup dont nous saignons encore et saignerons longtemps ! C’est une lecture de ce genre que nous venons de faire, et nous n’avons ici d’autre dessein que de recueillir simplement nos impressions. Écrire sur La Fontaine après tant de maîtres et croire qu’on pourra dire quelque chose de nouveau, la prétention est insoutenable. Le seul moyen de ne pas trop faire songer à ce qui a été si bien dit, c’est de changer de point de vue. M. Saint-Marc Girardin relisait les fables de La Fontaine au moment où triomphait l’Empire de Napoléon III ; il y trouva la matière de deux volumes savants, ingénieux, éloquents, où triomphaient les principes de l’opposition libérale. M. Taine les relisait au moment où, armé d’instruments de précision fabriqués par lui-même, il venait de construire tout un système de philosophie, le plus étranger, le plus opposé qui se puisse concevoir à la philosophie de La Fontaine ; l’idée lui vint, — et l’on sait avec quel art il accomplit ce tour de force, — de découvrir dans les fables du bonhomme la démonstration mathématique de son système. M. Sainte-Beuve les relisait pour répondre à un grand poète fourvoyé ; les fables de La Fontaine lui furent une occasion excellente de faire la leçon à Lamartine. M. Désiré Nisard les relisait en vue de son Histoire de ta Littérature française ; il négligea volontairement les détails afin de mieux rassembler les grands traits du poète et de marquer son rang dans le groupe des inventeurs souverains. Pour moi, j’intitulerais volontiers ces pages : Une nouvelle lecture de La Fontaine après la guerre de 1870.
Non pas que je veuille circonscrire étroitement mon sujet et n’y voir que les conseils dont la France vaincue et mutilée peut faire son profit ; je n’écarterai aucune des idées qu’éveille cette merveilleuse moisson de chefs-d’œuvre. J’y noterai avec joie ce que le poète signale lui-même comme ses principaux titres, la nouveauté du récit, la gaieté du style, sans négliger ce qui se rattache à sa personne, à son esprit, à son cœur, à ses confidences ingénues. Sur tout cela, si je rencontre un détail qui ait échappé à l’attention, je me garderai bien de m’en priver. J’avoue pourtant que j’y chercherai par-dessus tout la philosophie morale du poète et que je m’appliquerai à mettre en lumière ce que cette morale a de sain et de fortifiant.
Tous les biographes de La Fontaine ont parlé de sa longue enfance. II avait une quarantaine d’années quand il publia ses premiers vers ; il en avait quarante-sept lorsque parut son premier recueil de fables. Que de temps perdu ! Que de belles heures gaspillées ! C’est la réflexion qu’on ne peut s’empêcher de faire en lisant partout que Jean de La Fontaine, fils de Charles de La Fontaine, maître des eaux et forêts, et de dame Françoise Pidoux, fille d’un bailli de Coulommiers, naquit à Château-Thierry, le 8 juillet 1621 ; qu’il y passa son enfance et la plus grande partie de sa jeunesse; qu’à l’âge de vingt ans, trompé sur sa vocation par la lecture de quelques livres de piété, il entra chez les Oratoriens, puis bientôt, se connaissant mieux, quitta ces maîtres trop austères et retourna dans sa ville natale ; qu’il y vécut oisif, inutile, exposé par conséquent à tous les pièges du désœuvrement et de l’ennui; qu’à vingt-six ans, soucieux de le ramener dans le droit chemin, ses parents le marièrent à une jolie fille, Marie Héricart, trop enfant elle-même (elle avait seize ans à peine) pour diriger cette nature indolente et fixer cette chose légère; que la femme lisait des romans pendant que le mari s’abandonnait à des distractions de toute espèce, rêvant, dormant, ne s’occupant guère de la charge que son père lui avait transmise, et surveillant très-mal les forêts de l’État ; qu’un jour cependant, un officier de cavalerie, en garnison dans la ville, ayant récité devant lui une ode de Malherbe, le dormeur s’éveilla, l’épicurien sentit l’aiguillon, le forestier insouciant eut l’ambition de devenir poète. Oui, quand on lit tout cela, on ne peut s’empêcher de penser : Que de temps perdu ! Mais tout cela est-il bien sûr ? Est-ce là du moins le résumé complet de ces longues années de songerie et de farniente ?
Vous dites que La Fontaine, frappé d’une ode récitée avec enthousiasme, prend feu subitement et s’applique à imiter l’auteur de ces beaux vers. Vous ajoutez que ce maître, si grand qu’il soit, aurait pu l’égarer, et que fort heureusement deux de ses amis, Pintrel et Maucroix, lui indiquèrent des guides plus sûrs. Malherbe l’aurait peut-être accoutumé à se guinder, à déclamer ; Térence, Horace, Virgile, lui apprirent la grâce et le naturel. Désormais, le voilà qui s’essaye à chanter. Ce n’est pas encore un poète, c’est un rimeur de circonstance ; il complimente en vers les grands seigneurs et les belles dames, il écrit pour Fouquet, pour la duchesse douairière d’Orléans, pour la duchesse de Bouillon, jusqu’au jour où, mis sur la voie de l’apologue par son goût des contes de Boccace, il publie enfin, à quarante-sept ans, son premier recueil de fables.
Telle est en résumé la préparation poétique du fabuliste, si Ton s’en tient au récit des biographes. Il y a, ce me semble, un autre La Fontaine que celui-là. Qu’on nous le montre paresseux, livré, comme un enfant sans guide, à ses instincts bons ou mauvais et se laissant aller au cours des choses, rien de plus juste ; ce sont bien là les traits de sa physionomie pendant cette longue période qui a précédé ses chefs-d’œuvre. On oublie seulement une chose, c’est que ce signalement convient à plus d’un poète. Pourquoi vouloir que La Fontaine soit devenu poète par hasard, par accident, le jour où un passant, qu’il aurait pu ne pas rencontrer, lui récita d’une voix sonore :

Que direz-vous, races futures ?

C’est se faire une étrange idée de la poésie et de la vocation poétique. Pourquoi même vouloir que ses principaux maîtres, après les vieux conteurs français, aient été Virgile, Horace, Térence, et que cette source salubre lui ait été révélée par Maucroix ou Pintrel ? Voyez jusqu’où va ma hardiesse : je soupçonne, entre nous, que La Fontaine était poète, vivait en poète, voyait le monde avec les yeux et le cœur d’un poète, bien avant que l’officier de cavalerie eût donné devant lui ce coup de clairon, bien avant que deux hommes de goût lui eussent indiqué les belles sources antiques.
Il avait déjà fréquenté d’autres maîtres qui ne sont pas à dédaigner, il avait bu à d’autres sources non moins fraîches et salubres, à des sources où de tout temps, chez les anciens comme chez les modernes, les chantres inspirés ont trempé leurs lèvres. Oh ! ne croyez pas qu’il ait toujours perdu son temps à Château-Thierry. Je la connais, cette ville aimable, si joliment assise aux bords de la Marne, au milieu de la plus riante campagne ; il y a là des grâces secrètes pour qui sait les comprendre, et ce n’est pas impunément que La Fontaine y est né.
L’abbé d’Olivet, parlant de ces vers de Malherbe qui firent sur le rêveur une impression si forte, ajoute que La Fontaine, transporté d’enthousiasme, allait les réciter dans les bois. Notez ce point, je vous prie : il aimait donc les bois puisqu’il leur confiait ainsi ses impressions. Plus tard, dans une lettre à Mlle de Champmeslé, il écrit ces mots datés de Château-Thierry : ” Que vous aviez raison, Mademoiselle, de dire qu’ennui galoperait avec moi devant que j’aie perdu de vue les clochers du grand village ! Bois, champs, ruisseaux et nymphes des prés ne me touchent plus guères, depuis qu’avez enchaîné le bonheur près de vous, ” Sous ces galanteries, il y a une confidence de poète que la critique doit retenir : bois, champs, ruisseaux, nymphes des prés, l’avaient donc touché autrefois, c’est-à-dire aux heures insouciantes, aux heures fécondes de la jeunesse, en ces heures où les biographes affirment qu’il ne songeait à rien. A rien, bon Dieu ! il songeait à tout, il recueillait d’instinct toutes les impressions du spectacle de la nature, et, sans aucune visée particulière, par conséquent plus libre et plus ouvert à toutes choses, il en remplissait son âme.
Assurément il ne se doutait pas alors que de ces vertes campagnes où le promenait son loisir il nous ramènerait un jour tant de personnages immortels, Jeannot Lapin et Robin Mouton, tant de figures sympathiques, l’hirondelle voyageuse, la colombe délaissée, la perdrix qui sauve ses petits menacés par le chasseur, et cette autre perdrix, la dame étrangère obligée de vivre dans la société des coqs, en butte aux injures de ces malotrus. Qui oserait dire pourtant que telle ou telle de ses inspirations les plus aimables ne date pas, sans qu’il l’ait su, de cette longue matinée de sa vie ? Entre les impressions de la jeunesse et les conceptions de la maturité il y a des liens insaisissables. C’est ici qu’il a vu le chêne orgueilleux et l’humble roseau, c’est ici qu’il a vu le pigeonnier d’où est parti l’imprudent chercheur d’aventures. O les jolies maisonnettes rustiques à demi cachées derrière les arbres ! les riants villages épars dans la vallée ou sur les pentes des collines, Saint-Martin, Essommes, Étampes, les Chesneaux ! C’est sur ces chemins, à travers prés, qu’il a rencontré une jeune fille allant vendre son lait à la ville. La ville, n’en doutez pas, c’est Château-Thierry. Qu’elle était preste et vive, et court vêtue, la paysanne de Saint-Martin ! Vingt ans plus tard, quand le poète voudra représenter à sa manière l’histoire de Pichrocole ou de Pyrrhus, il retrouvera au fond de sa mémoire la laitière ainsi troussée et il gravera en traits ineffaçables la figure de Perrette. Voilà comment la nature la plus douce, le paysage le plus charmant, tous ces villages, toutes ces métairies, tout ce petit monde de la ferme, poules, pigeons, brebis, sans oublier les taureaux et les génisses, ont laissé dans ses yeux une multitude d’images. Il avait reçu ces impressions le plus naïvement du monde ; elles prirent une voix et chantèrent sitôt que son génie s’éveilla.
… La maison de La Fontaine, conservée avec respect, est située à l’extrémité de la ville, à l’endroit où la rue va se changer en ruelle, et où la ruelle sera bientôt le sentier des champs. On est là au pied de cette colline des Chesneaux d’où l’on embrasse tout le paysage. En face de la maison s’élevait le vieux château mérovingien dont il ne reste plus aujourd’hui que les fondations, une porte ogivale, et çà et là, dans le mur d’enceinte, quelques bastions à demi écroulés. L’emplacement est un plateau assez vaste, aux flancs abrupts, où l’on arrive d’un côté par une route montante et qui sur les autres points domine la ville comme un rocher à pic. Les abords du château, ces contreforts naturels, ce mur d’enceinte qui suivait les lignes de l’escarpement, tout cela nous fait songer aux premiers temps de notre histoire. Sans remonter jusqu’au roi chevelu qui a donné son nom à la ville, Castellum Theodorici, on retrouve ici des traces de l’ancienne France. L’aspect des lieux a pourtant bien changé depuis La Fontaine.
… Cette solitude secrète, ces ruisseaux, ces rives fleuries, ces doux objets, ce sont autant de souvenirs de Château-Thierry. Voilà les premiers maîtres de La Fontaine.
J’ai tenu à éclaircir ce point sur lequel les biographes du poète avaient laissé bien des obscurités et induit la critique en erreur. Non, assurément, cette longue période vide, ces trente ou quarante années de sécheresse et de stérilité ne représentent pas la préparation d’un tel génie. D’ailleurs, je n’avais pas seulement à venger La Fontaine, j’avais aussi à venger Château-Thierry. N’était-ce pas assez que les critiques eussent oublié la part de ce beau pays dans l’éducation du fabuliste ? Un poète, un vrai poète, dans une de ces colères d’artiste qui donnaient à son esprit des allures si originales, a jeté l’injure à la ville champenoise. Vous vous rappelez la fable du charretier embourbé :

C’étoit à la campagne,
Près d’un certain canton de la basse Bretagne
Appelé Quimper-Corentin.
On sait assez que le destin
Adresse là tes gens quand il veut qu’on enrage.
Dieu nous préserve du voyage !

Il y avait deux façons de comprendre cette boutade : ou bien le poète, ayant entendu quelque jeune gentilhomme de Versailles se plaindre du destin qui l’envoyait en pays perdu, en avait pris l’idée de ce trait plaisant, sans croire désobliger personne ; ou bien, chose plus inoffensive encore et même utile au bien public, il avait simplement fait allusion au mauvais état des chemins dans cette partie de la France. Dieu nous préserve du voyage ! c’est-à-dire, Dieu nous préserve d’avoir à mener nos équipages, carrosses ou carioles, voitures de seigneur ou voitures à foin, par ces routes défoncées ! Brizeux, Tardent poète breton, ne l’entend pas de celte manière. La Fontaine a insulté Quimper-Corentin ! Et voyez la fâcheuse inspiration du Champenois : il se trouve que la ville bretonne dont il a prononcé le nom au hasard et sans penser à mal est précisément la perle de l’Armorique. Aujourd’hui que les chaussées et les ponts, grâce à nos ingénieurs, sont entretenus en Bretagne aussi bien que dans l’Ile de France, La Fontaine n’aurait point parlé comme il l’a fait ; il s’en serait bien gardé surtout, s’il avait pu voir dans les poèmes de Brizeux la ville du bon évêque saint Corentin reflétant ses vieilles tours dans le double courant du Ster et de l’Odet. Cette réflexion ne désarme pas Brizeux. Il y a eu offense, il faut une réplique. Sus donc, à la rescousse ! poète contre poète, Bretagne contre Champagne ! Le chantre de Marie est à Kemper, il admire les deux rivières limpides, la vieille cathédrale, la tour des anciens rois, et la verte montagne, et la verte vallée que le peuple aux longs cheveux anime de son labeur. A cette vue, il se rappelle l’épigramme qui l’a tant de fois irritée, et, déchirant la page du bonhomme, il la jette dans le courant du fleuve.

EN PASSANT A KEMPER.
Le double flot coulait sonore et clair
Au confluent de l’Odet et du Ster;
Comme un géant hurlant dans les vallées,
La cathédrale envoyait ses volées,
Et Corentin et le roi Grâlou-Maur
Sur les deux tours semblaient régner encor.
Tous les Esprits et les Saints d’Armorique
M’apparaissaient dans la cité celtique…
Jean La Fontaine ! alors je t’arrachai
Un noir feuillet de malice entaché :
« Aux flots bretons, va, feuille champenoise,
Dis-je en riant, tombe, ô feuille sournoise !
Tout voyageur sur tes bords arrêtés
Doit ce tribut, Kemper, à ta beauté :
C’est une fable et qu’après une longue somme
Pourra rimer là-bas notre bonhomme.
Il sied vraiment de se moquer d’autrui
Au malheureux né dans Château-Thierry ! »
Et cependant, sous nos vieilles murailles
Gaiement passaient les filles de Cornouailles,
Et laboureurs avec leurs longs cheveux,
Portant la braie ainsi que leurs aïeux ;
Tout verdissait sur la haute montagne ;
Tout se mêlait, la ville et la campagne ;
Le double flot coulait sonore et clair
Au confluent de l’Odet et du Ster.

Je n’avais pas tort, ce me semble : voilà bien une colère d’artiste. Mais pourquoi disiez-vous, ô poète, qu’il y avait là un nouveau sujet de fable pour le bonhomme ? Cette fable, il l’a déjà faite et il l’a intitulée La Besace. Nous portons tous une même besace, la fameuse besace à deux poches : la poche de derrière est pour nos défauts,

Et celle de devant pour les défauts d’autruy.

N’est-ce pas là, moins l’image comique, la moralité que vous lui suggérez : Il sied vraiment de se moquer d’autrui…
Je m’arrête : au lieu de répéter d’injustes paroles, j’aime mieux indiquer aux deux adversaires un sujet tout différent, sujet de fable ou de poème : deux enfants du même pays de France, l’un du nord, l’autre du midi, ou bien celui-ci né au bord de la mer dans nos régions de l’ouest, celui-là formé au cœur même de nos anciennes provinces du centre, médisent chacun du ridicule canton qu’ils ne connaissent pas. Quimper-Corentin et Château-Thierry, vous allez en entendre de belles. On vous en donnera de toutes les façons. Naître à Château-Thierry ! vivre à Quimper-Corentin ! Nos hommes voyagent, ils voient, ils admirent : que de choses ils ignoraient ! quels regrets d’avoir parlé si légèrement ! Ils ne songeront plus désormais qu’à réparer leur faute : l’enfant de la vallée de la Marne voudra célébrer le confluent de l’Odet et du Ster; le poète de Kemper voudra chanter Château-Thierry ! tous les deux diront : « C’est la France, la France si belle partout, partout si digne d’être aimée, la France qu’il faut servir d’un même cœur, au midi comme au nord, du côté où le soleil se lève comme du côté où il se couche. »
Me suis-je écarté de mon sujet ? Nullement, à ce qu’il me semble. J’ai expliqué la première éducation de La Fontaine ainsi que je la comprends, et j’ai tâché de rendre au pays du poète la juste part qui lui
en revient. Alfred de Musset ne croyait pas être si exact quand il s’écriait poétiquement, à propos du bonhomme :

Il est sorti du sol de la patrie.
Le vert laurier qui couvre son tombeau !

Portrait de Jean de La Fontaine
Portrait de Jean de La Fontaine

Ainsi, de vingt ans à quarante ans, ce génie qui ne se connaît pas encore rassemble instinctivement tous les matériaux de son futur chef-d’œuvre. La fourmi est-elle plus diligente que ce désœuvré ? l’abeille est-elle plus industrieuse ? Pendant ces longues années qu’on l’accusait d’avoir perdues, il travaillait à former un grand poète.
Ce qui caractérise le poète chez La Fontaine, ce qui donne à sa physionomie une marque si personnelle et reconnaissable entre toutes, ce sont deux traits dominants : le goût de l’observation et le goût du style. Il aime observer, et en même temps il aime écrire. L’observation, chez lui, est attentive, impartiale, sereine, désintéressée, vraiment philosophique ; le goût du style, le goût et le désir de l’art, est curieux, ingénieux, en quête des tours vifs et francs, aimant la nouveauté, la gaieté, la souplesse, tout ce qui permet au poète de reproduire aisément la nature. Chez aucun poète, si bien doué qu’il puisse être, ces deux qualités ne sauraient éclater tout d’un coup. L’imagination a ses élans subits, ses explosions triomphantes ; l’observation et le goût du style supposent une longue étude, instinctive ou réfléchie, peu importe. Comment croire que de pareils dons aient paru chez lui soudainement, sans que rien les ait préparés et nourris ?
Il observait donc patiemment, scrupuleusement, pendant ces années de silence dont nous cherchons à deviner le travail intérieur. Ne croyons pas toutefois qu’il observât, comme on Ta dit, d’une manière passive, sans y mettre du sien, sans classer et combiner ses observations, pareil au miroir qui reflète les choses, ou plutôt à la plante qui reçoit toutes les influences de l’atmosphère avant de produire sa fleur. Nous allons hasarder une doctrine bien paradoxale par le temps qui court : nous croyons que l’homme n’est pas une plante. Non, qu’il nous soit pardonné de rester fidèle à cette foi, la force qui pense et veut dans l’homme ne ressemble pas à la sève qui s’agite et monte dans le tissu du végétal. Si cela est vrai de l’homme en général, cela est surtout vrai de l’homme de génie. Ainsi, La Fontaine, au temps même où le poète que nous aimons ne s’était pas encore dégagé, ne se bornait pas à recevoir des impressions du dehors : il s’y attachait et les rendait siennes. C’était un trésor bien à lui, trésor non pas rencontré par hasard, mais amassé grain à grain. On s’étonnera plus tard de cette variété de points de vue, de cette netteté de dessin, de ces traits de caractère si vrais, si fins, et qui se succèdent dans la même fable avec autant de richesse que de précision : c’est que le fonds où il puisait à pleines mains était un fonds tout personnel, anciennement et solidement constitué.
La Fontaine n’avait pas seulement, dès sa jeunesse, le goût de l’observation : il aimait se rendre compte des choses, à raisonner, à discuter. Un de ses plaisirs était de poser des questions, de résoudre les cas difficiles. Dans la suite, il lui arrivera parfois de s’en excuser :

Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.

La Fontaine et ses amis
La Fontaine et ses amis

En effet, il en propose plus d’une, et s’il traite de préférence les questions de détail, il n’est pas homme à s’effrayer des grands problèmes. Les grands problèmes n’exigent pas toujours de longs ouvrages, et ce sont les longs ouvrages qui font peur à La Fontaine. Notez qu’il avait seize ans lorsque parut le Discours de la Méthode, vingt ans lorsque parurent les Méditations, et que les controverses auxquelles donna lieu le cartésianisme appartiennent à la période qui nous occupe. Sans entrer bien avant dans le système du maître, il en prenait, j’imagine, ce qui convenait à son esprit curieux. N’est-ce pas ainsi qu’il étudiait Platon précisément vers ce temps-là ? Dans sa préface des Fables, il parle de l’auteur du Phédon en homme qui l’a dès longtemps pratiqué. Le plus ancien de ses biographes a dit à propos de Plutarque et de Platon : « J’ai tenu les exemplaires qu’il en avait; ils sont notés de sa main à chaque page, et j’ai pris garde que la plupart de ses notes étaient des maximes de morale et de politique . » Quel malheur que l’abbé d’Olivet n’ait pas tenu aussi son Descartes,

Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu
Chez les païens, et qui tient le milieu
Entre l’homme et l’esprit, comme entre l’huître et l’homme
Le tient tel de nos gens, franche beste de somme !

Plus j’y réfléchis, plus je m’assure que ces jugements et tant d’autres du même ordre ne sont pas des saillies échappées à l’improvisation. Le jour où il dira de Platon, le comparant dans sa pensée au grand Descartes lui-même :

Quand nostre siècle auroit ses savons et ses sages,
En trouveray-je un seul approchant de Platon ?
La Grèce en fourmilloit dans le moindre canton…

il n’exprimera pas une idée de hasard, une opinion banale et indifférente; le jour où il sèmera dans ses fables tant de pensées profondes, personnelles; le jour où il protestera contre les stoïciens (c’est-à-dire contre les jansénistes), qui retranchent de l’âme tous les mouvements, tous les désirs, le bon et le mauvais, et font cesser de vivre avant que l’on soit mort; le jour où il opposera magnifiquement aux destinées toujours changeantes de l’homme

Le train toujours égal dont marche l’univers,

il ne fera que résumer cette science originale si lentement préparée, ce long travail intérieur d’une période non pas inerte et inféconde, mais contemplative et silencieuse.
J’en dirai autant de la préparation de l’écrivain chez La Fontaine. Dès qu’il prend la plume, on voit qu’il a le goût du style. Ce n’est encore qu’un rimeur de compliments; déjà il est en quête de ces deux choses qu’il a signalées dans sa préface comme le but de l’art d’écrire : nouveauté des tours, gaieté du langage, « C’est, dit-il, ce qu’on demande aujourd’hui; on veut de la nouveauté et de la gaieté. » Et il ajoute : Je n’appelle pas gaieté ce qui excite le rire, mais un certain charme, un air agréable qu’on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux. » Agrément, légèreté, façon piquante et neuve de présenter les choses, c’est là ce qui l’attire vers nos vieux conteurs : Clément Marot, Bonaventure Des Périers, François Rabelais. II y joint l’Astrée, tant il est déjà semblable aux abeilles et prompt à se faire son miel de toutes choses, fleurs des jardins ou des bruyères, a Rabelais, d’Urfé, dit quelque part Sainte-Beuve, ce sont les deux antipathiques dont l’un aussitôt exclut l’autre. » La Fontaine, si friand de Rabelais, n’avait pas moins de goût pour d’Urfé. II l’avait lu dès l’enfance, il l’avait savouré dans sa jeunesse ; sous ses cheveux blanchis, il ne se lassera pas d’y revenir. C’est lui-même qui nous fournit ce renseignement. M. d’Urfé, dit-il,

a fait une œuvre exquise :
Etant petit garçon, je lisois son roman,
Et je le lis encore ayant la barbe grise.

anecdoteJe reconnais ici, bien avant que son génie éclate, l’esprit soucieux de la forme, amoureux du bien-dire ; l’écrivain qui couvrira ses pages de ratures jusqu’à ce qu’il ait trouvé l’expression nécessaire, la plus concise comme la plus aimable; l’artiste enfin qui, d’accord avec la Critique de l’École des femmes, affirmera ce principe : « On ne considère en France que ce qui plaît : c’est la grande règle et pour ainsi dire la seule. » Si La Fontaine n’eût été à ses débuts qu’un versificateur facile et ingénieux, se figure-t-on que, n’ayant pas encore composé ses fables, il eût pris place si aisément dans la société de Molière, de Boileau, de Racine, tous les trois ses cadets, mais tous les trois déjà illustres par leurs premiers chefs-d’œuvre ? Racine, Boileau, Molière, avant qu’il pût être jugé du public, avaient salué un maître dans le bonhomme. C’est ce maître à la fois savant et naïf qui, sous les ombrages du parc de Versailles, dissertait si finement de la tragédie et de la comédie avec le poète qui venait de donner le Misanthrope et celui qui allait écrire Andromaque.

Saint-René Taillandier

Fables de La Fontaine,Librairie des bibliophiles, 1873.
Publiées par Jouaust avec une introduction de Saint-René Taillandier de l’Académie française.

Image par E. Ladrey — Le Monde Illustré, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=45613513

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On vous recommande : l'Art de lire les fables

C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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