Portrait de La Fontaine M. X….

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Portrait de La Fontaine M. X….*

Portrait de Jean de La Fontaine
Portrait de Jean de La Fontaine

Vous me demandez le portrait de M. de La Fontaine, et vous me le demandez, Madame, avec autant d’instance que si je pouvois vous refuser quelque chose. Cependant les obligations que je vous ai, sont d’une nature, qu’elles ne me permettent pas de vous désobéir en quoi que ce soit. Tout ce que je souhaiterois aujourd’hui, ce seroit de vous faire une peinture de mon ami, si Adèle et si animée, que je vous laissasse plus de regret de n’en avoir pas connu l’original.
Je dois d’abord ôter de votre esprit la mauvaise impression que pourroit y avoir laissée la lecture d’un portrait que l’on a fait de M. de La Fontaine et que vous avez trouvé parmi quantité d’autres, et vous dire que, quoiqu’il rende justice aux ouvrages de cet excellent auteur, il ne la rend pas de même à sa personne .
On peut dire que celui qui l’a fait a plutôt songé à faire un beau contraste, en opposant la différence qui se trou-voit, à ce qu’il prétendoit, entre les ouvrages et la personne d’un même homme, qu’à faire un portrait qui ressemblât. On voit qu’il n’a pas assez étudié son sujet. Il semble même qu’il s’y soit copié traits pour traits, et qu’il ait trouvé dans lui-même toute la grossièreté et toute la stupidité qu’il donne si généreusement à la personne de M. de La Fontaine. Il faut pourtant avouer que celle de cet auteur fameux ne prévenoit pas beaucoup en sa faveur. Il étoit semblable à ces vases simples et sans ornements, qui renferment au dedans des trésors infinis : il se négligeoit, étoit toujours habillé très-simplement, avoit dans le visage un air grossier; mais cependant, dès qu’on le regardoit un peu attentivement, on trouvoit de l’esprit dans ses yeux, et une certaine vivacité, que l’âge même n’avoit pu éteindre, faisoit voir qu’il n’é-toit rien moins que ce qu’il paroissoit.
Il est vrai aussi qu’avec des gens qu’il ne connoissoit point ou qui ne lui convenoient pas, il étoit triste et rêveur, et que même, à l’entrée d’une conversation avec des personnes qui lui plaisoient, il étoit froid quelquefois; mais, dès que la conversation commençoit à l’intéresser et qu’il prenoit parti dans la dispute, ce n’étoit plus cet homme rêveur; c’étoit un homme qui parloit beaucoup et bien, qui citoit les anciens et qui leur donnoit de nouveaux agréments; c’étoit un philosophe, mais un philosophe galant; en un mot, c’étoit La Fontaine, et La Fontaine tel qu’il est dans ses livres.
Il étoit encore très-aimable parmi les plaisirs de la table; il les augmentoit ordinairement par son enjouement et par ses bons mots, et il a toujours passé avec raison pour un très-charmant convive.
Si celui qui a fait son portrait l’avoit vu dans ces occasions, il se seroit absolument dédit de tout ce qu’il avance de sa fausse stupidité. Il n’auroit point écrit que M. de La Fontaine ne pouvoit pas dire ce qu’il venoit de voir; il auroit avoué, au contraire, que le commerce de cet aimable homme faisoit autant de plaisir que la lecture de ses livres.
Aussi, tous ceux qui aiment ses ouvrages (et qui est-ce qui ne les aime pas?) aimoient aussi sa personne, Il étoit admis chez tout ce qu’il y a de meilleur en France. Tout le monde le désiroit, et si je voulois citer toutes les illustres personnes et tous les esprits supérieurs qui avoient de l’empressement pour sa conversation, il faudroit que je fisse la liste de toute la cour.
Je ne prétends pas néanmoins sauver ses distractions : j’avoue qu’il en a eu; mais si c’est le foible d’un grand génie et d’un grand poète, à qui le doit-on plutôt pardonner qu’à celui-ci ?
Voilà, Madame, tout ce que je puis vous apprendre de la personne de mon ami. Vous voulez encore que je vous dise mon sentiment sur ses ouvrages. Je devrois m’en exempter, puisque personne n’en connoît mieux toutes les beautés que vous; mais, encore une fois, je ne sais point l’art de vous désobéir. Voici en deux mots ce que j’en pense.
Les Fables de M. de La Fontaine sont des chefs-d’œuvre, et je ne sais si celles de Phèdre, qu’on cite comme des modèles achevés, ne cèdent point à celles de notre auteur. Il y a plus, dans l’un, de cette simplicité que les anciens aimoient tant; il y a plus, dans l’autre, de cette naïveté qui fait plaisir; l’un est plus poli, l’autre plus enjoué; celui-ci a plus d’esprit et trouve le secret de le cacher sous la même simplicité; sa morale est plus étendue et plus diversifiée. Il est aussi naturel que Phèdre et beaucoup plus divertissant.
Pour ses Contes, je ne trouve personne qui puisse entrer en parallèle avec lui; il est absolument inimitable. Quels récits véritablement charmants ! quelles beautés ! quelles descriptions heureuses ! quelle morale fine et galante ! Tout y coule de source. Leur lecture fait sentir à l’âme un plaisir qu’on ne peut décrire. Mais je ne dois pas tâcher d’en rendre toutes les beautés sensibles : il ne faut que les lire et avoir du goût.
Dans ses élégies, ses rondeaux, ses autres pièces de vers et même celles de prose, n’est-il pas toujours original par ce caractère naïf et enjoué qui fait aimer ses ouvrages? Jamais homme peut-il aller plus loin dans le lyrique ? et n’est-il pas un de ces merveilleux génies donnés pour contribuer à la gloire du siècle de Louis le Grand ?


* Cette notice, qu’on attribue généralement au marquis de Sablé, sert d’introduction aux Œuvres posthumes de M. de La Fontaine (Paris. Guill. de Luynes, 1696, in-12, publiées par madame Ulrich). Elle a été réimprimée en tête des Œuvres diverses, dans les éditions de 1743 et de 1758.
2. Ce passage fait allusion au portrait que La Bruyère avait ajouté au chapitre XII de la sixième édition de ses Caractères (Paris, Michallet, 1691, in-12) : « Il y a dans le monde quelque chose, s’il se peut, de plus incompréhensible. Un homme paroît grossier, lourd, stupide; il ne sait pas parler ni raconter ce qu’il vient de voir; s’il se met à écrire, c’est le modèle des bons contes; il fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle point; ce n’est que légèreté, qu’élégance, que beau naturel, et que délicatesse dans ses ouvrages. »

(Paul Lacroix, Conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal. Œuvres inédites de J. de La Fontaine: avec diverses pièces en vers et en prose qui lui ont été attribuées – L. Hachette et Cie., 1863)

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