Parallèle entre La Motte et La Fontaine

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Les fables de La Fontaine et de La Motte


Antoine Houdar de La Motte
Antoine Houdar de La Motte

Comme La Motte voulait être universel, il fit des fables que Fontenelle trouva plus agréables que celles de La Fontaine. Je ne suis pas tout à fait de l’avis de ce grand critique ; cependant, j’avoue que ces fables sont trop dédaignées : il y en a d’ingénieuses ; mais ce qui surtout fait quelque honneur à La Motte, c’est qu’il a inventé tous ses apologues. Il est vraiment fâcheux que le tour en soit si pénible. Ce qui le frappe et l’attire, c’est la moralité ; il y court en toute hâte, sans s’arrêter à l’esprit et à la couleur de la mise en scène.

Un soir, Voltaire arrive au Temple où la veille on avait médit de La Motte. Messieurs, dit-il d’un air mystérieux, on a découvert une fable oubliée de La Fontaine. Il lut le Pélican et l’Araignée, et tout le monde d’applaudir ; c’était à qui trouverait des beautés apparentes ou cachées. Quand on se fut lassé d’admirer, Voltaire, silencieux, reprit la parole : » Eh bien ! messieurs, cette fable est de La Motte. » A l’Académie, La Motte fut, pour ses fables, mis en parallèle avec La Fontaine. « Le premier est plus naïf, le second plus ingénieux. » On discuterait encore si un savant ne se fut avisé de mettre un enfant dans la discussion ; cet enfant, âgé de six ans, fut prié d’apprendre en un jour une fable de La Fontaine et une fable de La Motte. Il apprit en moins d’une heure celle de La Fontaine, il ne parvint jamais à apprendre celle de La Motte.

Le Pélican et l’Araignée

Les animaux tiennent école ;
Docteurs régents, et docteurs agrégés,
Ornés de leur fourrure et par ordre rangés,
Tour à tour pour instruire y prennent la parole.
Chacun a son système à donner sur les mœurs.
De quelque point chaque espèce est l’arbitre.
Tout y régente ; et c’est là qu’à bon titre
Les ânes mêmes sont docteurs.
Maint philosophe en cette classe
Apprit autrefois son métier.
Socrate en fut disciple ; il y tint bien sa place ;
L’esclave de Phrigie y fit un cours entier.
La Fontaine, digne héritier
Des cahiers de ce dernier sage
Y fit maint commentaire et décora l’ouvrage
D’un tour fin et naïf, sublime et familier ;
Solide et riant badinage ;
Oui, c’est être inventeur que si bien copier.
J’ai fait aussi mon cours, et j’ai pris mes licences
Dans la même université.
Nouveau docteur, et moins accrédité,
J’en rapporte aux humains de nouvelles sentences.
Oüi, messieurs, c’est pour vous que le tout est dicté.
Nous pouvons tous tant que nous sommes,
Trouver ici de quoi corriger nos défauts ;
Et disciples des animaux
En apprendre à devenir hommes.
Pélican le solitaire,
Au pied d’un arbre sec avait posé son nid.
Il avait là maint petit,
Dont il faisait son soin et sa plus douce affaire.
Un jour n’apportant point de pâture pour eux,
Le pauvre nid cria famine.
Que fait le père oiseau ? De son bec généreux,
Lui-même il s’ouvre la poitrine ;
Et repaît de son sang le nid nécessiteux.
Que fais-tu là, lui dit, Arachné sa voisine ?
Je sauve mes enfants aux dépens de mes jours.
Ils seraient morts sans ce secours.
Eh ! Pauvre fou, répliqua l’araignée,
À ce prix-là pourquoi les secourir ?
Ne vaudrait-il pas mieux vivre encor sans lignée,
Que de laisser des enfants et mourir ?
On ne me prendra pas à pareille folie.
Tu me vois un peuple d’enfants ;
J’en ai fait au moins quatre cens ;
Je les mangerai tous, si dieu me prête vie,
Ma table sera bien servie,
Tant que la canaille vivra ;
Et nous en croquerons autant qu’il en viendra.
Le pélican frémit du discours effroyable ;
Il croit presque voir le soleil
Reculer, comme il fit, en un festin pareil.

Tais-toi, dit-il, tais-toi marâtre détestable.
De tes monstrueux appétits
Étonne la nature, en dévorant ta race ;
Je meurs plus satisfait en sauvant mes petits,
Que je ne vivrais à ta place.
Rois choisissez (nous sommes vos enfants)
D’être aragnés ou pélicans.
Codrus sauva son peuple aux dépens de sa vie
Et Néron fit brûler Rome pour son plaisir.
Lequel de l’imiter vous fait naître l’envie ?
Hésiter, ce serait choisir.

La revue de Paris, Volume 220 – Desmengeot et Goodman, 1843


Antoine Houdar de La Motte

Les brillants succès de La Fontaine avaient excité l’émulation de ses contemporains; les abords du Parnasse furent obstrués par la multitude des fabulistes. Sans nous arrêter sur aucun d’eux, arrivons à La Motte, dont la jeunesse littéraire a pu voir les dernières années de La Fontaine.
Beaucoup des fables de La Motte sont précédées par un exorde où l’auteur moralise à découvert, et ces longs préambules, qui roulent sur des idées communes, que ne soutient pas une expression plus distinguée, ont encore pour défaut d’aller contre l’esprit, de l’apologue, qui veut conseiller sans paraître le faire. Il y donne quelquefois des préceptes sur la fable en général, et l’on aurait pu sans peine en tirer une poétique pour l’apologue, s’il n’eût gâté trop souvent la maxime par l’expression :

Qu’est-ce qu’un conte sans dessein? Parole oiseuse et punissable.
Ailleurs il a néanmoins rendu cette vérité comme il convient :
Que le conte soit fait pour la moralité.
Il a su même la présenter sous une image charmante :
La fable est une fleur qui doit donner son fruit.
Il veut que la morale soit énoncée avec brièveté :
Plus le vers est précis, et moins il nous échappe,
a-t-il ajouté dans un vers digne de Boileau.

Ce qui manque à La Motte, dans ses fables, c’est une sensibilité expansive; cette poésie du cœur, plus séduisante que la poésie de l’imagination ; cette palette, où la nature a fondu ses brillantes couleurs; cette élégance, qui n’est point étudiée. Il lui manque aussi cette oreille délicate que blesse une versification rocailleuse; ce goût difficile, qui repousse le prosaïsme, et distingue avec finesse les nuances que n’admet pas la poésie. La Motte avait du talent pour inventer; car les inventions de presque tous ses apologues sont à lui, et la plupart sont ingénieuses. Mais on ajustement critiqué ceux où il introduit des êtres métaphysiques et moraux, personnifiés avec une finesse, dont l’art répugne à cette naïveté, un des premiers caractères de la fable. Tels sont dom Jugement, dame Mémoire et demoiselle Imagination, etc. Malgré ces défauts, il y a des apologues remarquables dans le recueil de La Motte.
La Motte possédait à un degré distingué le talent de réciter, et faisait illusion à un tel point que ses fables, qui soutinrent si peu l’examen des yeux, avaient cependant captivé l’oreille aux séances académiques et passé pour des chefs-d’œuvre. (Cours de littérature profane et sacrée, Volume 2 – Bohaire, 1833)

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On vous recommande : l'Art de lire les fables

C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

1 commentaire
  1. Janine dit

    Sa femme avait aussi de l’humour 😊

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