Pamphlet contre La Fontaine

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Extrait du second factum de Furetière *


Antoine Furetière
Antoine Furetière

Jean La Fontaine n’a pas été plus heureux que Boyer et Le Clerc ; quand il a voulu mettre quelque pièce sur le théâtre, les comédiens n’en ont pas osé faire une seconde représentation, de peur d’être lapidés. Il a aspiré jusqu’à faire un opéra, et il s’est plaint, dans un conte du Florentin, que le sieur Lully l’avait enquinaudé ; mais cet effort n’a servi qu’à donner au sieur Quinault le plaisir de voir qu’il y avait en France un auteur qui lui était inférieur en capacité. Il se vante d’un malheureux talent qui le fait valoir : il prétend qu’il est original en l’art d’envelopper des saletés et de confire un poison fatal aux âmes innocentes ; de sorte qu’on lui pourrait donner à bon droit le titre d’Arétin mitigé. C’est ce qui l’a mis en réputation chez les coquettes, et c’est ce qui l’a longtemps éloigné de l’Académie, dont il a brigué une place pendant sept années. L’opposition qu’on y forma fut poussée si loin, que quand on parla de son élection, on jeta sur le bureau un de ses ouvrages, où la piété et la pudeur étaient tellement offensées que les plus sages se déclarèrent contre lui, si bien qu’il n’est redevable de son admission qu’aux ennemis qu’avait alors son compétiteur**. On lui reprocha qu’il avait été obligé de faire imprimer clandestinement ses ouvrages, craignant la censure et la punition des magistrats de police. Je ne sais par quel bonheur il l’a évitée ; car dans les Contes dont il se pare le plus, il y a des choses si scandaleuses, qu’elles choquent absolument les bonnes lois et notre religion ; jusque-là que dans celui de la Coupe enchantée, il donne tant d’éloges au cocuage volontaire, que quelques-uns pourraient conclure de là qu’il y a apparence qu’il s’en est bien trouvé. Aussi, n’a-t-il pu en infecter le public que par l’entremise d’une comédienne***, qui a été la digne commissionnaire pour faire le débit de cette marchandise de contrebande. En reconnaissance, il l’a traitée d’Héroïne, et il lui a dédié un de ses ouvrages**** dont il a été récompensé de la même manière que le poète des Visionnaires. *****.
Ces vers valent vingt francs ; à vingt francs le couplet !
Allez, je vous promets un ballet tout complet.
Elle en a fait le paiement d’une manière fort plaisante, que je ne rapporte pas ici, parce qu’elle est assez connue dans le monde. Tout ce qu’il a pu faire pour sa chère Académie a été d’y donner une grande assiduité et de témoigner le grand amour qu’il a pour elle, ou plutôt pour les jetons qu’on y gagne, dont il est si avide, qu’il s’en fait indemniser par ceux qui sont cause qu’il s’en absente. D’ailleurs, comme la force de son génie ne s’étend que sur les saletés et les ordures sur lesquelles il a médité toute sa vie, il a le malheur de voir que les plus sages de l’Académie s’opposent à recevoir tous les mots de sa connaissance ; ce qui fait que toute sa prétendue capacité lui devient inutile. Cette capacité va de pair avec celle du jeune abbé Tallemant et de Benserade, et si on les mettait en parallèle, elles feraient une belle symétrie. Elle est telle, qu’après avoir exercé trente ans la charge de maître particulier des eaux et forêts, il avoue qu’il a appris, dans le Dictionnaire universel, ce que c’est que du bois en grume, qu’un bois marmenteau, qu’un bois de touche et plusieurs autres termes de son métier qu’il n’a jamais sû. Toute sa littérature consiste en la lecture de Rabelais, de Pétrone, d’Arioste, de Boccace, et de quelques auteurs semblables.

 

 

– Recueil des Factums d’Antoine Furetière, de l’Académie française, contre quelques-uns de cette Académie, avec une introduction et des notes, par Charles Asselineau. Paris, Poulet-Malassis, 1859, 2 vol. in-12, tome Ier, p. 181. Nous ne pouvons-nous dispenser de citer les pages de ce pamphlet, relatives à La Fontaine, tout en faisant la part de l’injustice et de la passion, qui ont dicté cette violente satire. Mais Furetière avait été longtemps l’ami de notre poète ; il connaissait donc ses défauts comme ses qualités, et le portrait injurieux qu’il en fait renferme pourtant quelques traits finement touchés, que la biographie de La Fontaine doit recueillir. On sait que la brouille des deux amis eut lieu en 1686, lorsque Furetière fut expulsé de l’Académie. Voy. une lettre de Bussy Rabutin, du 4 mai 1686, à l’abbé de Furetière, tome VII de la nouvelle édition des Lettres de Madame de Sévigné, publiée par M. Ad. Régnier de l’Institut.

** Ce fut l’abbé Rose qui jeta sur le bureau de l’Académie un exemplaire des Contes de La Fontaine. Voy. l’Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, par Walckenaer, édit. de 1824.
*** Boileau Despréaux.
**** La Champmeslé, femme de son collaborateur en pièces de théâtre. On pourrait rechercher, dans les pièces jouées et imprimées sous le nom seul de Champmeslé les scènes entières et les excellents vers qui appartiennent indubitablement à La Fontaine.
*****Le conte de Belphégor.
******Comédie célèbre de Desmarests, acte III, scène IV.
******* Parmi les épigrammes anonymes décochées contre Furetière, a l’occasion de sa querelle avec l’Académie française, il y en a certainement plus d’une aussi qui devrait être attribuée a La Fontaine. On sait que notre Bonhomme avait l’épigramme facile. Ainsi, nous pensons qu’il n’a pas laissé sans réponse l’odieuse attaque de Jacques Robbe, sieur de Barquebois, qui avait pris fait et cause pour Furetiére. Voy. les Œuvres inédites, p. 318.
Une autre épigramme contre La Fontaine, que l’auteur n’a pas signée, aurait pu l’être par l’un des meilleurs poètes :
Quand pour trente deniers Judas vendit son Maître, Il fit un crime horrible et que nous détestons ; Aujourd’hui La Fontaine est un semblable traître, Qui vend son bon ami pour gagner trois jetons.
Quant à la plaisante requête « à Nos seigneurs les Présidents, Conseillers, Juges, intendants au Tribunal du beau langage,» quoiqu’elle soit signée: M. de La Fontaine, rapporteur, elle est certainement de Furetière lui-même

Walckenaer

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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