Notice de Jean de La Fontaine par J. B. Maigrot

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Jean de La Fontaine


Louis qui n’écoutoit, du sein de la victoire,
Que des chants de triomphe et des hymnes de gloire,
Dont, peut-être, l’orgueil goûtoit peu la leçon
Que reçoit dans ses vers l’orgueil du roi lion,
Dédaigna La Fontaine, et crut son art frivole.
Chantre aimable ! ta muse aisément s’en console.
Louis ne te fit point un luxe de sa cour ;
Mais le sage t’accueille en son humble séjour ;
Mais il le fait son maître, en tous lieux, à tout âge :
Son compagnon des champs, de ville, de vovage ;
Mais le cœur te choisit, mais tu reçus de nous.
Au lieu du nom de grand, un nom cent fois plus doux ;
Et, qui voit ton portrait, le quittant avec peine,
Se dit avec plaisir, « c’est le bon La Fontaine. »
Et dans sa bonhomie et sa simplicité,
Que de grâce ! et souvent, combien de majesté !
S’il peint les animaux, leurs mœurs, leur république,
Pline est moins éloquent, Buffon moins magnifique ;
Delille.

Son père, maître des eaux et forêts à Château-Thierry, lui transmit sa charge. La Fontaine l’exerça quelque temps et se maria, pour complaire à ses parents, puis quitta son emploi et sa femme, pour obéir à sa vocation. Ce fut à Paris qu’il fixa sa résidence ; ce fut là qu’il laissa doucement couler sa vie, mangeant son fonds avec son revenu, cultivant les lettres et ses amis, sans s’occuper du lendemain.
Divers essais, qui n’avaient pas été très-heureux, ne lui avaient point encore révélé le caractère de son talent. La lecture des fables d’Ésope, de Phèdre, de Pilpay, lit cesser toute incertitude. Ces petites compositions devaient plaire à son bon sens et à sa philosophie. Il s’empara de ce genre et le porta bientôt à sa perfection. Dès lors sa réputation fut établie, et il prit rang parmi les poêles les plus distingués de l’époque, mais sans sortir de son indolence naturelle, sans se douter de sa célébrité. Il porta des fables comme un prunier porte des prunes, parce que cela était dans sa nature.anecdote La Fontaine rêveur

Cette simplicité charmante désarmait l’envie et lui faisait pardonner sa gloire. Aussi compta-t-il parmi ses amis tout ce qu’il y avait alors d’hommes distingués dans les lettres : Molière, Boileau. Racine, vivaient avec lui dans une douce intimité et n’estimaient pas moins sa personne que ses écrits.
Un mot de Molière fait voir à quel point il appréciait son ami. Un jour qu’ils étaient réunis à la même table, le bonhomme, distrait comme à l’ordinaire, paraissait livré à de profondes méditations. Racine et Boileau, voulant le tirer de sa rêverie, le raillaient très-durement ; Molière trouva qu’ils passaient les bornes de la plaisanterie, et, se penchant à l’oreille de l’un des convives : « Nos beaux esprits ont beau faire, lui dit-il, ils n’effaceront jamais le bonhomme. »

Molière
Molière

La Fontaine cependant n’eut aucune part aux bienfaits de Louis XIV; il vécut négligé, et, dans sa vieillesse, il fui obligé de recourir à la bienveillance de ses amis pour ne point mourir de faim. C’est qu’il porta la peine de sa fidélité au malheur ; c’est qu’on punit par l’ingratitude et l’oubli sa reconnaissance envers Fouquet, son bienfaiteur et son ami. Quand tous les autres abandonnèrent le surintendant malheureux, la Fontaine lui resta fidèle. Une touchante élégie, un chef-d’œuvre de poésie et de sentiment, signala à la postérité et sa belle âme et son beau génie, mais lui aliéna pour jamais les bonnes grâces de Louis XIV et de Colbert, dispensateur de ses bienfaits. Le ministre évinça constamment de la liste des écrivains qu’il signalait à la bienveillance du roi le nom de celui qui le remplaça à l’Académie : l’ami de Fouquet ne pouvait être le sien ; et le prince dut partager les préventions de son ministre, car on sait combien le surintendant lui était odieux. D’ailleurs, la simplicité du bonhomme avait bien peu de relief au milieu de la cour la plus splendide de l’univers. Si Racine, si Boileau, qui joignaient à leur mérite la grâce qui le faisait valoir, furent accueillis avec distinction et comblés de bienfaits, il ne pouvait en être de même de la Fontaine, qui ne savait point flatter et n’avait que du génie. Ses distractions et son air négligé ne pouvaient plaire au prince, qui exigeait l’élégance des manières dans tout ce qui l’entourait, et qui se retrouvait bien mieux dans Bérénice et le Passage du Rhin que dans les débats du Lapin et de la Belette.

Au reste, ce défaut de bienveillance se manifesta dans plus d’une occasion. Après la mort de Colbert, la Fontaine fut du nombre des candidats qui se présentèrent pour lui succéder à l’Académie. Quelques académiciens, alléguant pour prétexte la licence de quelques-uns de ses écrits, s’opposèrent à son élection, « Voulez-vous donc un Marot ? » répétait sans cesse un de ses adversaires. « Et vous, dit Benserade impatienté, voulez-vous donc une marotte ? » La Fontaine obtint la majorité des suffrages ; mais le roi refusa sa sanction. Pendant que ses ordres se faisaient attendre, un nouveau trépas laissa un nouveau fauteuil vacant : Boileau fut élu. Ce choix aplanit les difficultés pour la fontaine. Le roi, satisfait, se relâcha de sa rigueur, et dit aux députés de l’Académie : « Vous pouvez maintenant recevoir la Fontaine ; il a promis d’être sage. »

Mme de La Sablière
Mme de La Sablière

Mais d’illustres Mécènes dédommagèrent la Fontaine de ces injustices. Leurs noms, attachés au sien, ont passé à la postérité. Elle a conservé surtout celui de madame de la Sablière, qui, pendant vingt ans, donna un asile à son fablier, et lui épargna les soins domestiques incompatibles avec l’insouciance de son caractère.

Après la mort de cette dame il se trouva un instant sans asile. M. d’Hervart, son ami, vint à son secours ; il se rendait chez lui, pour lui offrir ses services, lorsqu’il le rencontra dans la rue. « Mon cher la Fontaine, lui dit-il, en l’abordant, j’ai su le malheur qui vous est arrivé ; madame de la Sablière n’est plus ; j’allais vous proposer de venir loger chez moi. — J’y allais, « répondit la Fontaine. Mot touchant qui peint son âme tout entière. « Celle expression si naïve d’un abandon sans réserve, dit Chamfort, est le plus digne hommage rendu à l’humanité généreuse, et jamais bienfaiteur digne de l’être n’a reçu une si belle récompense de son bienfait. »

Malgré celle situation précaire et la médiocrité de sa fortune, la Fontaine, ou a lieu de le croire, la Fontaine fut heureux ; et ce bonheur, il le puisa dans son âme candide et dans celle insouciance, qui l’empochait de s’occuper du lendemain. Un ombrage frais, le repos, la solitude, de douces rêveries, et le vrai dormir, dont il fait de si grands éloges, étaient pour lui le souverain bien. Mais son imagination, souple et légère, se pliait à tout. Il rêvait dans un salon comme au milieu des forêts et demeurait étranger aux mouvements et aux passions de la foule qui s’agitait autour de lui. Une idée importante venait-elle surgir dans son imagination, il la suivait, s’en emparait ; toutes ses facultés y étaient concentrées ; il oubliait tout dans sa contemplation. La duchesse de Bouillon, allant un malin à Versailles, vit la Fontaine rêvant sous un arbre du Cours ; le soir, en revenant, elle le trouva dans le même endroit et dans la même attitude, quoiqu’il eût plu toute la journée.

Dans une de ces réunions d’hommes de lettres qui avaient lieu fréquemment à Auteuil, chez. Molière ou chez et dont la Fontaine faisait toujours partie, la conversation roula sur les apartés dans les pièces de théâtre. Les sentiments furent partagés ; plusieurs des convives pensèrent qu’il était contre toute vraisemblance qu’un acteur, sur la scène, fût censé ne pas entendre les réflexions de son interlocuteur, quand tout le parterre et les loges les entendaient parfaitement. La Fontaine était de cet avis, et, comme il trouvait des contradicteurs, il soutint son opinion avec toute la chaleur qu’il apportait dans la discussion, quand il sortait enfin de son apathie. Une fois lancé, il ne s’arrêta plus : tout entier à ses idées, il épuisa les arguments que lui suggéra la thèse qu’il soutenait. Déjà la conversation avait changé d’objet que la Fontaine continuait de pérorer sur le même sujet, malgré les efforts de Boileau, qui lui criait à l’oreille tout un vocabulaire d’injures, parmi lesquelles les noms de bavard, maraud, pendant, n’étaient que des douceurs.

La Fontaine n’était point érudit : son éducation avait été négligée ; mais la délicatesse et la sensibilité d’organe dont la nature l’avait doué remédièrent à ce défaut. Renfermé dans sa spécialité, il s’écartait rarement du sentier fleuri qu’il s’était tracé, et faisait ses délices de quelques écrivains dont le bon sens, la gaieté et la philosophie sympathisaient aveu son caractère. Rabelais, qu’il appelait la raison habillée en masque, Boccace, Marot, Montaigne étaient ses auteurs de prédilection. Mais quand, par cas fortuit, il rencontrait le vrai beau dans quelque ouvrage qu’il ne connaissait pas, son admiration s’épanchait avec une naïveté plaisante.

Racine l’avait mené aux offices du soir pendant la semaine sainte, et le bonhomme, dont la piété n’était pas la principale vertu, s’ennuyait un peu de la longueur de l’office. Pour l’occuper Racine lui mit entre les mains un volume de la Bible qui contenait les petits prophètes ; la Fontaine l’ouvrit, et ses yeux s’arrêtèrent sur la prière des Juifs, dans Baruch. Frappé des beautés de ce morceau, il ne put contenir sa surprise et son admiration, et se mit à coudoyer Racine pour lui faire partager son enthousiasme. « Ah ! disait-il, c’était un beau génie que ce Baruch ! Mais qu’était-il donc ? » Pendant plusieurs jours Baruch ne cessa de l’occuper, et, avant même d’adresser les compliments d’usage à ceux de ses amis qu’il rencontrait : « Avez-vous lu Baruch ? leur demandait-il ; c’était, par ma foi ! un beau génie. »

Sa préoccupation lui faisait commettre quelquefois de singulières méprises. Il avait reçu un billet pour se rendre aux obsèques d’une personne de sa connaissance ; quelque temps après, il se présenta chez cette même personne pour y diner. Un domestique, étonné, lui dit que son maître était mort depuis plusieurs jours. « Ah ! répondit la Fontaine, je ne croyais pas qu’il y eût si long¬temps. »

Plusieurs de ses actions prouvent que chez lui la bonté n’excluait pas la finesse. Un fermier général, qui, sur sa réputation d’homme d’esprit et de poète, l’avait invité à diner, persuadé qu’il amuserait les convives, éprouva le mécompte le plus complet. La Fontaine, qui vit bien qu’on voulait se parer de sa personne, ne dit mot, mangea beaucoup, et su leva avant’ la fin du repas, sous prétexte de se rendre à l’Académie ; et, comme on lui lit observer qu’il n’était pas encore l’heure : « Oh ! dit le bonhomme, je prendrai le plus long. » Ce fut là toute la dépense d’esprit qu’il fit dans cette occasion.

Portrait de La Fontaine
Portrait de La Fontaine

La Fontaine avait reçu de la nature toutes les qualités qui font pardonner un talent supérieur : un caractère simple et naïf, un cœur droit et bienveillant. « C’était, dit M. de Maucroix, son ami, l’âme la plus candide et la plus sincère qui fut jamais. » — « M. de la Fontaine ne ment point en prose, » disait madame de la Sablière. Son extérieur était modeste, son air affable, sa contenance embarrassée, sa physionomie peu spirituelle. Fontenelle, qui l’avait un peu connu, le définissait ainsi : « Un homme qui était toujours demeuré à peu près tel qu’il était sorti des mains de la nature, et qui, dans le commerce des autres hommes, n’avait presque pris aucune teinte étrangère. De là venait son inimitable et charmante naïveté. »
Le peuple, que son intérêt rend meilleur juge de la bonté que de l’esprit, et dans la langue duquel les termes simplicité et bêtise sont synonymes, ne voyait en lui qu’un homme d’une intelligence très-bornée. C’est ce qu’on peut inférer d’un mot qui, en peignant la bonhomie de la Fontaine, fait connaître l’opinion que la multitude avait de cet homme si digne d’être aimé. La garde qu’on lui donna pendant sa dernière maladie, frappée de la vivacité avec la-quelle son confesseur l’exhortait à la pénitence, lui dit : « Eh ! monsieur, ne le tourmentez pas tant ; il est plus bête que méchant : Dieu n’aura pas le courage de le damner. »

Voici son épitaphe, qu’il composa lui-même, dans ce style simple et naïf dont il a écrit ses meilleurs ouvrages :

Jean s’en alla comme il étoit venu,
Mangeant le fonds avec le revenu.
Tint les trésors chose peu nécessaire.
Quant à son temps, bien sut le dispenser :
Deux parts en fit, dont il souloit passer,
L’une à dormir, et l’autre à ne rien faire.

Né à Château-Thierry en 1621, mort à Paris en 1695.
J. B. MAIGROT

Illustrations littéraires de la France, ou galerie anecdotique de nos principaux auteurs peints par leurs actions et leurs écrits. Troisième édition, J. B. MAIGROT – 1860.

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