Lettre de Jean Racine à La Fontaine, 1661

Lettre de Jean Racine à La Fontaine, 1661

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Lettre de Jean Racine à La Fontaine

A Uzès, le 11 novembre 1661.

J’ai bien vu du pays et j’ai bien voyagé,
Depuis que de vos yeux les miens ont pris congé;

mais tout cela ne m’a pas empêché de songer toujours autant à vous, que je faisois, lorsque nous nous voyions tous les jours,

Avant qu’une fièvre importune
Nous fît courir même fortune,
Et nous mît chacun en danger
De ne plus jamais voyager.

Je ne sais pas sous quelle constellation je vous écris présentement, mais je vous assure que je n’ai point encore fait tant de vers depuis ma maladie ; je croyois même en avoir tout à fait oublié le métier, Seroit-il possible que les Muses eussent plus d’empire en ce pays que sur les rives de la Seine ? Nous le reconnoîtrons dans la suite. Cependant je commencerai à vous dire, en prose, que mon voyage a été plus heureux que je ne pensois. Nous n’avons eu que deux heures de pluie jusqu’à Lyon. Notre compagnie étoit gaie et assez plaisante; il y avoit trois huguenots, un Anglois, deux Italiens, un conseiller du Châtelet, deux secrétaires du roi et deux de ses mousquetaires; enfin, nous étions au nombre de neuf ou dix. Je ne manquois pas tous les jours de prendre le galop devant les autres, pour aller retenir mon litt ; car j’avois fort bien retenu cela de M. Botreau, et je lui en suis infiniment obligé. Ainsi j’ai toujours été bien couché, et quand je suis arrivé à Lyon, je ne me suis senti non plus fatigué que si du quartier de Sainte-Geneviève j’avois été à celui de la rue Galande.
À Lyon, je ne suis resté que deux jours, et je m’embarquai sur le Rhône avec deux mousquetaires de notre troupe, qui étoient du Pont-Saint-Esprit. Nous nous embarquâmes , il y a huit jours, dans un vaisseau tout neuf et bien couvert, que nous avions retenu exprès, avec le meilleur patron du pays, car il n’y a pas trop de sûreté de se mettre sur le Rhône qu’à bonnes enseignes. Néanmoins, comme il n’a point plu du tout devers Lyon, le Rhône étant fort bas, il avoit perdu beaucoup de sa rapidité ordinaire :

On pouvoit sans difficulté
Voir ses Naïades toutes nues
Et qui, honteuses d’être vues,
Pour mieux cacher leur nudité
Cherchoient des places inconnues.
Ces nymphes sont de gros rochers,
Auteurs de mainte sépulture,
Et dont l’effroyable figure
Fait changer de visage aux plus hardis nochers.

Nous fûmes deux jours sur le Rhône, et nous couchâmes à Vienne et à Valence. J’avois commencé, dès Lyon, à ne plus guère entendre le langage du pays et à n’être plus intelligible moi-même. Ce malheur s’accrut à Valence, et Dieu voulut qu’ayant demandé à une servante un pot de chambre, elle mît un réchaud sous mon lit. Vous pouvez donc vous imaginer les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver à un homme endormi, qui se sert d’un réchaud dans ses nécessités de nuit. Mais c’est encore bien pis dans ce pays. Je vous jure que j’ai autant besoin d’un interprète, qu’un Moscovite en au-roit besoin dans Paris. Néanmoins, je commence à m’apercevoir que c’est un langage mêlé d’espagnol et d’italien; et, comme j’entends assez bien ces deux langues, j’y ai quelquefois recours pour entendre les autres et pour me faire entendre; mais il arrive souvent que je perds toutes nies mesures, comme il arriva hier, qu’ayant besoin de petits clous à broquette pour ajuster ma chambre, j’envoyai le valet de mon oncle en ville et lui dis de m’acheter deux ou trois cents de broquettes : il m’apporta incontinent trois bottes d’allumettes. Jugez s’il y a sujet d’enrager en de semblables malentendus ! Cela iroit à l’infini, si je voulois dire tous les inconvénients qui arrivent aux nouveaux venus en ce pays comme moi.
Au reste, pour la situation d’Uzès, vous saurez qu’elle est sur une montagne fort haute, et cette montagne n’est qu’un rocher continuel, si bien qu’en quelque temps qu’il fasse, on peut aller à pied sec tout autour de la ville. Les campagnes qui l’environnent sont toutes couvertes d’oliviers qui portent les plus belles olives du monde, mais bien trompeuses pourtant, car j’y ai été attrapé moi-même. Je voulus en cueillir quelques-unes au premier olivier que je rencontrai, et je les mis dans ma bouche avec le plus grand appétit qu’on puisse avoir. Dieu me préserve de sentir jamais une amertume pareille à celle que je sentis ! J’en eus la bouche toute perdue plus de quatre heures durant, et l’on m’a appris depuis, qu’il falloit bien des lessives et des cérémonies pour rendre les olives douces comme on les mange. L’huile qu’on en retire sert ici de beurre, et j’appréhendois bien ce changement; mais j’en ai goûte aujourd’hui dans les sauces, et, sans mentir.
il n’y a rien de meilleur : on sent bien moins l’huile, qu’on ne sentiroit le meilleur beurre de France. Mais c’est assez vous parler d’huile, et vous me pourrez reprocher, plus justement qu’on ne faisoit à un ancien orateur, que mes ouvrages sentent trop l’huile.
Il faut vous entretenir d’autre chose, ou plutôt remettre cela à un autre voyage, pour ne vous pas ennuyer. Je ne me saurois empocher de vous dire un mot des beautés de cette province. On m’en avoit dit beaucoup de bien à Paris ; mais, sans mentir, on ne m’en avoit encore rien dit, au prix de ce qui en est, et pour le nombre et pour l’excellence : il n’y a pas une villageoise, pas une savetière, qui ne disputât de beauté avec les Fouilloux et les Menne-ville. Si le pays de soi avoit un peu de délicatesse, et que les rochers y fussent un peu moins fréquents, on le prendroit pour un vrai pays de Cythère. Toutes les femmes y sont éclatantes et s’y ajustent d’une façon qui leur est la plus naturelle du monde; et, pour ce qui est de leur personne,

Color verus, corpus solidum et succi plenum.

Mais comme c’est la première chose du monde dont on m’a dit de me donner de garde, je ne veux pas en parler davantage; aussi bien, ce seroit profaner une maison de bénéficier, comme celle où je suis, que d’y faire de longs discours sur cette matière. Domus mea, domus orationis. C’est pourquoi vous devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. On m’a dit : « Soyez aveugle! » Si je ne le puis être tout à fait, il faut du moins que je sois muet; car, voyez-vous, il faut être régulier avec les réguliers , comme j’ai été loup avec vous et avec les autres loups vos compères. Adiousias.

1. On a lieu de s’étonner que Walckenaer n’ait recueilli, dans aucune le ses éditions des Œuvres complètes de La Fontaine, ces deux lettres de Racine , si charmantes et si précieuses pour l’histoire intime des deux amis. Il s’est contenté de les analyser dans son Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, p 96 et suiv. de l’édit, de 1834. Ces deux lettres sont bien faites pour nous faire regretter toutes celles que nous avons perdues, car il a existé une correspondance suivie entre Racine et La Fontaine. C’est Louis Racine qui les a publiées pour la première fois, et nous croyons y remarquer des lacunes, sinon des interpolations. On ne doit pas désespérer de retrouver au moins quelques-unes des lettres que La Fontaine avait écrites, à Uzès, soit à Racine, soit à un oncle de ce dernier, chanoine génovéfain , soit à M. de Bonrepaux, car les originaux de ces lettres étaient encore dans le pays, il y a cent ans. Voici l’extrait d’une lettre que le petit-fils de La Fontaine (Charles-Louis, né à Château-Thierry en 1720) adressait à Fréron vers cette époque : » Oui, c’est ici (dans le comté de Foix), mon cher F…, que je suis condamné à passer l’hiver. Je vous désire-rois de tout mon cœur avec moi, si je n’étois trop votre ami pour vous souhaiter le partage du dépit, de l’ennui, de l’horrible humeur qui me dévore. Je vais me jeter à corps perdu dans les Négociations de MM. de Bonrepaux et de Bonnac, et peut-être deviendrai-je auteur par désœuvrement. Croiriez-vous que j’eusse trouvé, au pied des Pyrénées, des lettres de mon grand-père? J’en ai sur ma table quelques-unes en vers et en prose. Outre cela, j’ai environ 500 lettres de Racine, 40 de madame de La Sablière, comparables à celles de madame de Sévigné et plus intéressantes pour le cœur ; enfin . des lettres de tous les illustres du règne de Louis XIV, depuis 1676 jusqu’en 1716…. Je projette une nouvelle édition des œuvres de mon grand-père, et j’y joindrai une vie aussi simple que lui-même…. » Année littéraire, 1758, t. II, p. 18. L’édition que préparait le petit-fils de La Fontaine n’a malheureusement pas paru.

(Paul Lacroix, Conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal. Œuvres inédites de J. de La Fontaine: avec diverses pièces en vers et en prose qui lui ont été attribuées – L. Hachette et Cie., 1863)

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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