Lettre de La Fontaine à M.Fouquet

Lettre de La Fontaine à M.Fouquet

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Lettre de La Fontaine à M.Fouquet.


Monseigneur,

J’ai toujours bien cru que vous sauriez conserver la liberté de votre esprit dans la prison même, et je n’en veux pour témoignage que vos défenses ; il ne se peut rien voir de plus convaincant ni de mieux écrit. Les apostilles que vous avez faites à mon ode ne sauraient partir non plus que d’un jugement très solide et d’un goût extrêmement délicat. Vous voulez, Monseigneur, que l’endroit de Rome soit supprimé ; et vous le voulez, ou parce que vous avez trop de pitié, ou parce que vous n’êtes pas instruit de l’état présent des affaires **. Ceux qui vous gardent ne font que trop bien leur devoir. L’exemple de César étant chez les Anciens, il vous semble qu’il ne sera pas assez connu : cela pourrait arriver sans le jour que les écrivains lui ont donné : ils ne manquent jamais de l’alléguer en de pareilles occasions. Je m’en suis servi, parce qu’il est consacré à cette matière. D’ailleurs, ayant déjà parlé d’Henri IV dans mon élégie, je ne voulais pas proposer à notre prince de moindres modèles que les actions de clémence du plus grand personnage de l’antiquité. Quant à ce que vous trouvez de trop poétique pour pouvoir plaire à notre monarque, je le puis changer en cas que l’on lui présente mon ode ; ce que je n’ai jamais prétendu. Que pourraient ajouter les Muses aux sollicitations qu’on fera pour vous ? Car je ne doute nullement que les premières personnes du monde ne s’y emploient. J’ai donc composé cette ode à la considération du Parnasse. Vous savez assez quel intérêt le Parnasse prend à ce qui vous touche. Or ce sont les traits de poésie qui font valoir les ouvrages de cette nature. Malherbe en est plein, même aux endroits où il parle au roi. Je viens enfin à cette apostille où vous dites que je demande trop bassement une chose qu’on doit mépriser. Ce sentiment est digne de vous, Monseigneur, et en vérité celui qui regarde la vie avec une telle indifférence ne mérite aucunement de mourir ; mais peut-être n’avez-vous pas considéré que c’est moi qui parle, moi qui demande une grâce qui nous est plus chère qu’à vous. Il n’y a point de termes si humbles, si pathétiques et si pressants que je ne m’en doive servir en cette rencontre. Quand je vous introduirai sur la scène, je vous prêterai des paroles convenables à la grandeur de votre âme. Cependant permettez-moi de vous dire que vous n’avez pas assez de passion pour une vie telle que la vôtre. Je tâcherai pourtant de mettre mon ode en l’état où vous souhaiterez qu’elle soit, et je serai toujours etc.

A Paris, ce 30 janvier 1663.

– Imprimée pour la première fois dans les Œuvres diverses, édition de 1729, t. II, p. 24. La Fontaine avoit fait parvenir à Fouquet, dans sa prison, l’ode qu’il avoit composée pour lui. Celui-ci la lui renvoya avec quelques observations critiques. C’est à ces observations que notre poète répond dans cette lettre.
* Ces défenses ont été recueillies et imprimées par les Elzevirs, en quatorze volumes in-18. Quelques auteurs ont à tort confondu ces défenses de Fouquet avec les beaux plaidoyers que scomposa pour lui Pellisson, et qui se trouvent dans les oeuvres diverses de ce dernier, 1785, trois volumes in-12.
** Fouquet étoit si étroitement gardé qu’il ignoroit l’insulte faite au duc de Créqui, et la saisie d’Avignon ordonnée par le roi.
(Œuvres de Jean de La Fontaine, Charles A. Walckenaer – Lefèvre, 1823)

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