Lettre à Monsieur Jannart VII

Lettre à Monsieur Jannart

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Lettre à Monsieur Jannart VII.


Chaury, ce 1er février 1659

Monsieur mon oncle,

Ce qu’on vous a mandé de l’emprunt et du jeu est très faux ; si vous l’avez cru, il me semble que vous ne pouviez moins que de m’en faire la réprimande : je la méritais bien par le respect que j’ai pour vous, et par l’affection que vous m’avez toujours témoignée. J’espère qu’une autre fois vous vous mettrez plus fort en colère, et que, s’il m’arrive de perdre mon argent, vous n’en rirez point. Mlle de la Fontaine ne sait nullement bon gré à ce donneur de faux avis, qui est aussi mauvais politique qu’intéressé. Notre séparation peut avoir fait quelque bruit à la Ferté *  ; mais elle n’en a pas fait beaucoup à Chaury, et personne n’a cru que cela fut nécessaire.
J’ai fait une sommation pour recevoir l’annuel, mais je n’ai point consigné ; mandez-moi s’il est encore temps. La commission dont je vous ai écrit est une excellente affaire pour le profit, et je ne suis pas assez ambitieux pour ne courir qu’après les « honneurs « ; quand l’un et l’autre se rencontreront ensemble, je ne les rejetterai pas ; cependant, dès que M. Nacquart fera un tour à Chaury, je lui ferai la proposition, sauf de m’en rapporter à vous touchant le choix.

J’espère qu’aujourd’hui votre échange avec Madame de l’Hôtel-Dieu sera bien avancé ; je suis sur le point d’en faire encore un. M. de la Place me doit un surcens de trois setiers et mine de blé, et deux setiers d’avoine ; le surcens est assis sur dix arpents de terre qui sont à la porte d’une de ses fermes. Il me veut donner en échange dix autres arpents, enfermés dans vos terres de la Tueterie. Je trouve la chose à propos ; mais il faut qu’elle se fasse sous votre nom, et auparavant il faudrait que je vous eusse cédé le surcens ; il me semble que cela se peut faire par procuration, et qu’il n’est pas besoin d’attendre un voyage de Paris pour cela. Suivant ce que vous m’en manderez, j’enverrai mémoire.
Si vous n’avez trouvé à troquer vos terres de Clignon, M. Oudan, de Reims, s’en accommodera avec vous, et vous donnera de l’argent ou des terres dans la prairie. Si l’affaire d’Étampes se faisait, je vous conseillerais de choisir des terres.

Vous ne me mandez rien touchant le rachat que j’ai fait de vos rentes sous seing privé ; je ne l’ai pas voulu faire par devant notaire sans avoir auparavant votre avis, à cause des lods et ventes souvenez-vous, s’il vous plaît, de m’en écrire.
Je suis, Monsieur mon oncle, votre très humble et très obéissant serviteur,

La Fontaine

Je vous écrivis hier vendredi, et vous priai de vous employer pour celui qui vous portera la lettre, car peut-être recevrez-vous celle-ci la première.

Je n’osai, à cause de la parenté de Mlle de la Fontaine, lui refuser de vous écrire ; mais, comme c’est pour essayer de lui procurer quelque emploi qu’on lui a fait espérer, et que ces choses ne se demandent ni ne s’obtiennent facilement, vous en userez comme il vous plaira, et vous vous réserverez, si vous le jugez à propos, pour quelque meilleure occasion ; enfin je ne prétends point vous importuner pour autrui dans une affaire de cette nature : c’est bien assez que je le fasse pour moi seulement ; je vous prie de vous excuser de la meilleure grâce qu’il sera possible, et cela suffit.

 

* Peut-être est-ce une séparation quant aux biens. Dans l’acte de vente de la maison qu’ils possédoient à Château-Thierry, en date du 2 janvier 1676, La Fontaine et sa femme y figurent comme séparés quant aux biens. Cette maison fut vendue à Antoine Pintrel, gentilhomme de la grande vénerie du roi, et à damoiselle Marie Cousin, son épouse, moyennant la somme de 11,000 livres. Sur ces 11,000 livres, il y avoit 415oo francs employés à racheter une renie provenant d’une somme de 2,700 liv. prêtée par Pintrel le 10 décembre 1658, et dont les arrérages dus se montoient à 1,8oo livres. La Fontaine ne toucha que 5oo francs sur les 6,5oo francs. Les 6,000 francs furent constitués en une rente perpétuelle de 3oo livres, au profit de La Fontaine et de sa femme. Par un acte subséquent, passé chez Delaulne et son collègue , le 9 novembre 1676, cette rente fut transportée à Jannart, pour s’acquitter envers lui de diverses sommes qu’il avoit prêtées à M. et à madame de La Fontaine, qui excédoient la somme de 6,000 livres, mais qui furent réduites à cette somme au moyen de la remise faite du surplus par Jannart.

(Œuvres de Jean de La Fontaine, Charles A. Walckenaer – Lefèvre, 1823)

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