Lettre à Monsieur Jannart V

Lettre à Monsieur Jannart

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Lettre à Monsieur Jannart V.


Chaury, le 16 mars 1658

Monsieur mon oncle,

Vous ne recevrez point encore par cet ordinaire de lettre de mon père ; il est toujours malade, et a été saigné encore une fois. Ce n’est pourtant pas chose fort dangereuse *. Dès qu’il sera en meilleur état, il ne manquera pas de vous écrire touchant l’affaire de ma sœur, qu’il vous prie d’achever au plus tôt, si vos affaires vous le permettent.
Je vous écrivis au long, mardi dernier, touchant votre ferme des Aulnes-Bouillants ; par celle-ci vous trouverez bon que je fasse le solliciteur, et vous recommande une affaire où Madame de Pont-de-Bourg a intérêt. Je n’ai pas l’honneur d’être connu d’elle, mais quantité de personnes de mérite prennent part à ses intérêts. Je suis prié de vous en écrire de si bonne part qu’il a fallu malgré moi vous être importun, si c’est vous être importun que de vous solliciter pour une dame de qualité qui a une parfaitement belle fille. J’ai vu le temps que vous vous laissiez toucher à ces choses, et ce temps n’est pas éloigné : c’est pourquoi j’espère que vous interpréterez les lois en faveur de Madame de Pont-de-Bourg. Vous en aurez des remerciements de l’Académie * ; mais je les compte*** pour rien en comparaison de ceux que vous fera cette belle fille, dont la beauté doit être fort éloquente de la façon qu’on me l’a dépeinte.
J’irai à Paris devant la fin du carême, et peut-être devant la fin de la semaine où nous allons entrer, ce sera pour aviser avec vous aux moyens de terminer notre affaire. Mlle de la Fontaine m’en presse : ce n’est pas qu’elle soit plus mal qu’elle n’était il y a six mois ; mais il est bon d’assurer la chose au plus tôt. J’y ai un intérêt trop grand pour la laisser plus longtemps au hasard, outre que Mlle de la Fontaine ne veut pas faire à Paris long séjour, et sera bien aise de trouver les affaires toutes disposées.
Avec votre permission, Mlle Jannart aura pour agréables mes très humbles baisemains.
Je suis, Monsieur mon oncle, votre très humble et très obéissant serviteur.

La Fontaine

* Cependant Charles de La Fontaine, père de notre poète, mourut peu de jours après. On en parle comme d’un défunt, dans une transaction passée entre Jean et Claude (de La Fontaine), devant Belier, notaire à Château-Thierry, le mercredi 24 avril 1658. (Note de M. de Montmerqué.)
** Ceci fait allusion à une réunion de beaux esprits qui avoit lieu à Château-Thierry, et qui s’intituloit l’académie. Les femmes n’en étoient point exclues ; et cette académie s’étoit probablement formée sous les auspices de la duchesse de Bouillon. Racine, dans une lettre écrite à notre poète, et datée du i6juillet 1662, lui dit: « Renvoyez – moi cette bagatelle des Bains de Vénus, et mandez «ce qu’en pense votre académie de Château-Thierry, sur-tout « mademoiselle de La Fontaine. » Œuvres de Racine, édition de Lefèvre, 1820, in-8°, t. VI, p. i5o.
*** La Fontaine a écrit conte pour compte, ce qui n’étoit pas une faute alors. A l’appui des preuves que j’ai données ci-dessus, pag. 83, note 3, j’ajouterai un exemple remarquable que me fournit la relation officielle de l’entrée du roi et de la reine, le 26 août 1660, imprimée par Petit, imprimeur du roi, et par ordre de la ville de Paris, 1662 , in-folio ; à la page 17, on y trouve cet intitulé, en grosses capitales, Chambre des Contes.

(Œuvres de Jean de La Fontaine, Charles A. Walckenaer – Lefèvre, 1823)

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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