Lettre à Monsieur Fouquet

Relation de l'entrée de la Reine dans Paris.

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Lettre à Monsieur Fouquet.


Relation de l’entrée de la Reine dans Paris.

Le 26 août 1660.

Monseigneur,
Comme je serai bientôt votre redevable, j’ai cru que la magnificence de ces jours passés était une occasion de m’acquitter et que je ne pouvais rien faire de mieux que de vous entretenir d’une si agréable matière. Je vous dirai donc que l’Entrée * ne se passa point sans moi, que j’y eus ma place aussi bien que beaucoup d’autres provinciaux et que ce monde de regardants est une des choses qui me parut la plus belle en cette action.

De toutes parts on y vit
Une nombreuse affluence,
Et je crois qu’elle se fit
Aux yeux de toute la France.
Ce jour-là le soleil fut assez matineux;
Mais pour mieux laisser voir ce pompeux équipage,
Il tempéra son éclat lumineux;
En quoi je tiens qu’il fut sage
Car quand il eût eu des habits
Tout parsemés de rubis,
Et couverts des trésors du Pactole et du Tage,
Qu’il eût paru plus beau qu’il n’est au plus beau jour,
Le moins brillant des seigneurs de la Cour
Eût brillé cent fois davantage.
La Cour ne se mit pas seule sur le bon bout,
Et le luxe passa jusqu’à la bourgeoisie;
Chacun fit de son mieux, ce n’était qu’or partout;
Vous n’avez vu de votre vie
Une si belle infanterie :
On eût dit qu’ils sortaient tous de chez le baigneur.
Imaginez-vous, Monseigneur,
Dix mille hommes en broderie.
Ce fut un bel objet que Messieurs du Conseil.
Aussi Leurs Majestés s’en tiennent honorées;
On n’en peut trop louer le pompeux appareil;
Leur troupe était des mieux parées.
Et tout le monde admira leurs superbes atours,
Leurs cordons d’or, leurs housses de velours,
Et leurs différentes livrées.
Leur chef vêtu de brocart d’or
Depuis les pieds jusqu’à la tête,
Ce jour-là, parut un Médor,
Et fut un des beaux de la fête.
Je ne puis assez dignement
Louer le riche accoutrement
Qui le para cette journée;
Ni le coffret des sceaux, que portait fièrement
La chancelière haquenée,
Nommée ainsi très justement.

De vouloir peindre aussi les trois Cours souveraines,
Et leur auguste majesté,
Ma Muse n’y perdrait que son temps et ses peines
C’est un sujet trop vaste et trop peu limité.
Messieurs de Ville eurent en vérité
Bonne part de l’honneur en cette illustre fête.
Je trouvai surtout bien monté
Celui qui marchait à la tête
Il n’est pas jusqu’à Rocollet
Qui ne fût sur sa bonne mine
Son cheval qui n’était pas laid,
Et semblait de taille assez fine,
Lui secouait un peu l’échine,
Et pensa mettre en désarroi
Ce brave serviteur du Roi.

Si je m’étais trouvé plus près
Des harangueurs et des harangues,
Vous auriez en vers quelques traits
De ce qu’ont dit ces doctes langues.
Sans mentir, j’ai beaucoup perdu
De n’en avoir rien entendu :
Car, en fait de magnificence,
Les compliments sur les habits
L’ont emporté, comme je pense.
Mais tout cela n’est rien au prix
Des mulets de Son Éminence.
Leur attirail doit avoir coûté cher;
Ils se suivaient en file ainsi que patenôtres
On en voyait d’abord vingt et quatre marcher,
Puis autres vingt et quatre, et puis vingt et quatre autres.
Les housses des premiers étaient d’un fort grand prix,
Les seconds les passaient, passés par les troisièmes;
Mais ceux-ci n’ont, à mon avis,
Rien laissé pour les quatrièmes.
Monsieur le Cardinal l’entend, en bonne foi;
Car après ces mulets marchaient quinze attelages,
Puis sa Maison, et puis ses pages,
Se panadant en bel arroi,
Montés sur chevaux aussi sages
Que pas un d’eux, comme je croi.
Figurez-vous que dans la France
Il n’en est point de plus haut prix,
Que l’un bondit, que l’autre danse;
Et que cela n’est rien au prix
Des mulets de Son Éminence.
Bientôt après les seigneurs de la Cour,
Propres, dorés, et beaux comme des anges
Ou comme le dieu d’Amour,
Attirèrent nos louanges :
J’entends le dieu d’Amour, quand il tient du dieu Mars,
Et qu’il marche tout fier du pouvoir de ses dards;
Car ces seigneurs, qui sont près d’une belle
Aussi doux que des moutons,
Sont pires que vrais lions
Quand ils ont une querelle,
Ou que le bruit des canons
Leur échauffe la cervelle.
En habits sous l’or tout cachés,
En chevaux bien enharnachés,
Ils avaient fait grosse dépense;
Et quant à moi je fus surpris
De voir une telle abondance,
Et n’estimai plus rien au prix
Les mulets de Son Éminence.
Incontinent on vit passer
Des légions de mousquetaires.
C’est un bel endroit à tracer,
Mais, sans que je m’attire un tel nombre d’affaires,
Leur maître n’a que trop de quoi m’embarrasser.
Vous le voyez quelquefois :
Croyez-vous que le monde ait eu beaucoup de rois
Ou de taille aussi belle ou de mine aussi bonne?
Ce n’est pas mon avis; et, lorsque je le vois,
Je crois voir la Grandeur elle-même en personne.
Comme jadis le monarque des cieux
Dans le ciel fit son entrée,
Après avoir puni l’orgueil audacieux
Des suppôts de Briarée;
Ou bien comme Apollon, des traits de son carquois
Ayant du fier Python percé l’énorme masse,
Triompha sur le Parnasse;
Ou comme Mars entra pour la première fois
Dans la capitale de Thrace,
Ainsi je crois encor voir le Prince qui passe,
Et vous pouvez choisir de ces trois-là
Celui qu’il vous plaira.

Mais comment de ces vers sortir à mon honneur?
Ceci de plus en plus m’embarrasse et m’empêche;
Et de fièvre en chaud mal me voici, Monseigneur,
Enfin tombé sur la calèche.
On dit qu’elle était d’or, et semblait d’or massif,
Et qu’il s’en fait peu de pareilles;
Mais je ne la pus voir, tant j’étais attentif
A regarder d’autres merveilles.
Ces merveilles étaient de fort beaux cheveux blonds,
Une vive blancheur, les plus beaux yeux du monde,
Et d’autres appas sans seconds
D’une personne sans seconde.
Qu’on ne me demande pas
Qui c’était que la personne
En qui logeaient tant d’appas
La question serait bonne!
Tant d’agrément, tant de beauté,
Tant de douceur et tant de majesté,
Tant de grâces si naturelles,
Où l’on trouverait de quoi
Faire un million de belles,
Ne peuvent en bonne foi
Se trouver qu’en la merveille
Sans égale et sans pareille
Qui donne aux autres la loi,
Et qui dort avec le Roi.

La Fontaine

* Cette entrée se trouve minutieusement décrite dans un volume orné de planches, et publié par ordre des magistrats de la ville de Paris, intitulé : Entrée triomphante de sa majesté Louis XIV, roi Je France et de Navarre, etc.,in-fol.; 1662. Le roi s’arrêta d’abord au château de Vincennes. où on vint le complimenter. Il s’éleva, avant d’entrer dans Paris, une dispute de préséance entre les maréchaux de France et les ambassadeurs des puissances étrangères. Les maréchaux n’ayant pas voulu céder, n’accompagnèrent pas le cortège. Les ducs et pairs se retirèrent aussi pour ne pas céder au comte de Soissons ; il n’y eut que les ducs et pairs à brevet. Quelques années plus tard, les choses ne se seroient pas ainsi passées. On peut voir les détails de cette querelle dans un livre intitulé Curiosités historiques, ou Recueil de pièces utiles à l’histoire de France; Amsterdam, 1769, in-12, tom. I, pag. 98. (Voyez aussi, sur cette entrée, les Lettres de madame de Maintenon , 1756, in-12, t. I. p. 3a. ) Ceux qui haranguèrent le roi dans cette occasion furent de Lenglet, recteur de l’université ; de Sèves, prévôt des marchands; d’Aubray, lieutenant civil au châtelet; Pajot, premier président de la cour des monnoies; Lamoignon, premier président du parlement. Louis XIV reçut ces hommages assis sur un trône magnifique, élevé sur une estrade construite à l’entrée du faubourg Saint-Antoine, et qui dominoit toutes les maisons environnantes. ”Voyez l’Entrée triomphante.)
… Ils étoient suivis de onze carrosses à six chevaux, accompagnés de vingt-quatre gentilshommes, et d’une compagnie de cent gardes à cheval, qui tous faisoient partie de la maison du cardinal. Le chevalier de Grammont, Rouville, et Bellefonds, suivoient par flatterie cette maison. Monsieur , par esprit de critique , avoit au contraire affecté, pour lui, pour sa suite, une simplicité extrême.
– Le duc de Navailles étoit à la tête des chevau-légers, vêtus de justaucorps d’écarlate, et ayant des bottes, des écharpes, et des plumes blanches. Le marquis de Vardes commandoit les cent-suisses; le comte de Guiche, qui marchoit seul, accompagné de quelques gardes, se fit remarquer par l’abondance éblouissante de ses pierreries ; et le duc de La Feuillade par la singularité de son accoutrement, qui consistoit en plumes noires et en rubans noirs sur de la broderie. (Voyez l’Entrée triomphante, p. 24, et les Lettres de madame de Maintenon, t. I, p. 32.)
– La calèche de la reine entièrement découverte, et où elle étoit seule, et placée sous un petit dais soutenu de légères colonnes dorées. Le duc de Bournonville, gouverneur de Paris, son chevalier d’honneur, l’ambassadeur d’Espagne, son majordome, les ducs de Guise, d’Elbeuf, et d’autres grands personnages, l’accompagnoient à cheval : derrière cette calèche suivoit un carrosse, dans lequel étoient les princesses du sang, les dames d’honneur, et les dames d’atour.

(Œuvres de Jean de La Fontaine, Charles A. Walckenaer – Lefèvre, 1823)

 

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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