Lettre à Mme de Champmeslé

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Lettre à Mme de Champmeslé


Château-Thierry, ce jeudi 12, 1676

Je suis à Chaûry , mademoiselle ; jugez si je dois penser à vous, moi qui ne vous oublierais point au milieu de la plus brillante cour. M. Racine avait promis de m’écrire : pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Il aurait sans doute parlé de vous, n’aimant rien tant que votre charmante personne : ç’aurait été le plus grand soulagement à la peine que j’éprouve à ne plus vous voir. S’il savait que j’ai suivi en partie les conseils qu’il m’a donnés, sans cesser pourtant d’être fidèle à la paresse et au sommeil, il aurait peut-être par reconnaissance mandé de vos nouvelles et des siennes :
mais véritablement je l’excuse; aussi bien les agréments de votre société remplissent tellement les cœurs, que toutes les autres impressions s’affaiblissent.
Que vous aviez raison, mademoiselle, de dire qu’ennui galoperait avec moi devant que j’aie perdu de vue les clochers du grand village ! c’est chose si vraie que je suis présentement d’une mélancolie qui ne pourra, je le sens, se dissiper qu’à mon retour à Paris.

A guérir un atrabilaire,
Oui, Champmeslé saura mieux faire
Que de Fagon tout le talent ;
Pour moi, j’ose affirmer d’avance
Qu’un seul instant de sa présence
Peut me guérir incontinent.

Bois, champs, ruisseaux, et nymphes des prés, me touchent plus guère, depuis qu’avez enchaîné le bonheur près de vous ; aussi compte-je partir bientôt. Toutefois je m’occupe si peu de mes affaires que je ne sais quand elles finiront. C’est chose de dégoût que compte, vente, arrérages; parler votre langage est mieux mon fait: mais n’allez pas imaginer que je prétende parler si bien que vous, c’est chose impossible et que ne tenterai de ma vie.
Voudrez-vous engager M. Racine à m’écrire ; vous ferez œuvre-pie, j’en réponds. J’espère qu’il me parlera de vos triomphes ; en quoi je suis d’autant persuadé que la matière ne lui manquera pas. Je me flatte qu’il m’écrira aussi que vous pensez à moi, assurant que ce me sera la nouvelle la plus agréable à apprendre, et que jamais ne trouverez de serviteur plus fidèle ni plus dévoué que
De La Fontaine,

 

– Cette lettre a été publiée pour la première fois, d’après l’autographe, dans notre précédente édition des Œuvres de La Fontaine, t. VI, p. 518.
– Gui-Crescent Fagon, médecin et botaniste célèbre. Il naquît le 11 mai 1638 dans le Jardin-des-Plantes, dont Gui de La Brosse, son oncle, fut fondateur et intendant. Façon devînt, en 1680, premier médecin de madame la dauphine, puis de la reine, et enfin de Louis XIV en 1693 ; il mourut le 11 mars 1718.

Walckenaer

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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