Lettre à Mme de Champmeslé II

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Lettre à Mme de Champmeslé II


Lettre écrite de la campagne, 1678

Comme vous êtes la meilleure amie du monde, aussi bien que la plus agréable, et que vous prenez beaucoup de part à ce qui regarde vos amis, il est à propos de vous mander ce que font ceux qui ne vous ont pas suivie. Ils boivent, depuis le matin jusqu’au soir, de l’eau, du vin, de la limonade, et cœtera ; rafraîchissements légers à qui est privé de vous voir. La chaleur et votre absence nous jettent tous en d’insupportables langueurs. Quant à vous, mademoiselle, je n’ai pas besoin que l’on me mande ce que vous faites : je le vois d’ici. Vous plaisez depuis le matin jusqu’au soir, et accumulez cœurs sur cœurs. Tout sera bientôt au roi de France et à mademoiselle de Champmeslé. Mais que font vos courtisans ? car, pour ceux du roi, je ne m’en mets pas autrement en peine. Charmez-vous l’ennui, le malheur au jeu, toutes les autres disgrâces de M. de La Fare ? et M. de Tonnerre rapporte-t-il toujours au logis quelque petit gain? Il ne saurait plus en faire de grands après l’acquisition de vos bonnes grâces. Tout le reste n’est qu’un surcroît de peu d’importance, et quiconque vous a gagnée ne se doit que médiocrement réjouir de toutes les autres fortunes. Mandez-moi s’il n’a point entièrement oublié le plus fidèle de ses serviteurs, et si vous croyez qu’à son retour il continuera de m’honorer de ses niches et de ses brocards.

 

– (de la Champmeslé) – Elle s’empare de tous les cœurs, tandis que le roi prend toutes les villes. Louis XIV avait pris Gand le 9 mars de cette année 1678, Ypres le 25 du même mois, Lewe le 4 mai, Puicerda le 28 du même mois, et le fort de Kehl le 27 juillet.
– Charles-Auguste, marquis de La Fare-Lauigère, né à Val-gorge, en Vivarais, en 1644, mort le 22 mai 1712: célèbre par sa bravoure, son talent pour les vers, sa passion pour madame de La Sablière, et son amitié pour Chaulieu. Consultez l’Histoire de la vie et des ouvrages de J. de La Fontaine, troisième édition, 1824, p. 338 et suiv.
– M. de Tonnerre fut celui qui supplanta Racine auprès de la Champmeslé ; ce qui, dans le temps, fit dire de l’auteur d’Andromaque que le tonnerre l’avoir déraciné.

Walckenaer

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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