Lettre à M. le Prince de Conti

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Lettre à M. le Prince de Conti

Novembre 1689

Monseigneur,
On m’a dit tant de fois que votre altesse sérénissime était en chemin, et que mes lettres ne la trouveraient plus à l’armée, qu’enfin j’ai manqué l’occasion de faire partir celle-ci. En quelque lieu qu’elle vous soit présentée, je vous dirai, à mon ordinaire, que les choses nous paraissent suspendues, tant en Flandre qu’aux bords du Rhin ; et, rien ne réveillant les esprits, il est arrivé un changement dans la robe et dans les finances, qui nous a donné matière de raisonner.

On dormait ici quand le roi,
Ayant ses raisons, et très sages,
Parmi les gens d’un haut emploi
A fait un vrai remue-ménage,
Et mis Harlay premièrement
A la tête du parlement.
Il en est digne, et j’ose dire
Que Thémis en tout son empire
Trouverait à peine aujourd’hui
Un oracle approchant de lui.
Ne plaidez qu’ayant bonne cause ;
C’est maintenant la seule chose
Qui peut faire au gain du procès.
Vous contestez avec succès
Par-devant le dieu des alarmes,
Appuyé du seul droit des armes :
Harlay règle d’autres débats,
Où, je crois, vous n’excellez pas.
Ni la grandeur ni la vaillance
Ne font incliner sa balance.
Son éloge entier irait loin :
J’aime mieux garder avec soin
La loi que l’on se doit prescrire
D’être court, et ne pas tout dire.
Pour éviter donc la longueur
Qui met les choses en langueur,
Pontchartrain ‘ règle les finances.
Si jamais j’ai des ordonnances,
Ce qui n’est pas près d’arriver,
ll saura du moins me sauver
Le chagrin d’une longue attente,
Et lira d’abord ma patente.
Homme n’est plus expéditif,
Mieux instruit, ni plus inventif,
Talents aujourd’hui nécessaires.
La Briffe, est chargé des affaires
Du public et du souverain.
Au gré de tous il sut enfin
Débrouiller ce chaos de dettes
Qu’un maudit compteur avait fait
Ce n’est pas là le seul essai
Qui le rend successeur d’Harlay.
Ce poste, avec celui qu’il quitte,
Demandait un ample mérite
Au sujet qu’on a placé là.
Hardi quiconque le suivra !
Non que Louis, par sa sagesse,
Ne puisse en conserver l’espèce ;
Tout le bien que j’ai dit d’autrui
Retombe à juste droit sur lui.

Comme j’étais près de fermer ma lettre, on a écrit ici de Versailles que le roi avait donné la qualité de ministre à M. de Seignelay. Je ne vois personne n’en témoigne beaucoup de joie.

Il doit ce nouvel ornement
A son mérite seulement.
Ses soins-, dignes que la fortune
Avec eux veuille concourir,
Sauront bientôt partout offrir
L’abondance en ces lieux commune ;
Sur nos deux mers nos matelots,
Quelque inconstants que soient les flots,
Sauront ménager pour nos voiles
L’aide des vents et des étoiles.
Ne doute point qu’en son emploi,
Redoublant ses soins et son zèle,
Sous la conduite de son roi
Le nouveau ministre n’excelle.
N’avons-nous pas vu de nos bonis
Une double flotte réduite
Et se renfermer dans ses ports,
Mettant son salut dans sa fuite ?
Le travail y croît, j’en conviens ;
Mais tels maux en cour sont des biens,
Et Seignelay peut y suffire.
On le voit sur-le-champ écrire
Touchant des points très importants,
Mieux que moi, seigneur, c’est peu dire.
Mieux qu’aucun écrivain du temps.
Pour passer à d’autres matières,
Vous saurez qu’on m’a dit naguères
Que cet hiver-ci l’opéra
A Rome se rétablira.
Cela me semble un bon augure
En la présente conjoncture,
Et commence à sentir la paix :
Je ne pense pas qu’elle échappe
Aux premiers soins du nouveau pape.
Si le Saint-Esprit mit jamais
Quelqu’un au tronc de saint Pierre
Pour qui le démon de la guerre
Eut de la crainte et du respect,
C’est Alexandre ; car, sans dire
Qu’à nul état il n’est suspect,
Il a tout ce que l’on désire,
Expérience, fermeté,
Justice, et sagesse profonde.
L’Olympe interpose au traité
La première tête du monde
En bon sens connue en dignité.
Dès-à-présent sa sainteté
S’en va cet ouvrage entreprendre.
O Paix ! ne te fais point attendre.
Veux-tu que pour toi l’univers
Soupire encore deux hivers ?
Fille du ciel et d’Alexandre,
Car je te garde tous ces noms,
Renvoie au Nord les aquilons ;
Fais qu’avec eux Mars se retire,
Faisant place à Flore, à Zéphyre.
Citer ces dieux, me va-t-on dire,
En parlant du pape, est-il bien ?
Non ; mais l’art des poètes n’est rien,
Leurs discours n’ont beauté ni grâce
Sans ce langage du Parnasse.
Qu’Apollon s’exprime en païen,
Trouve-t-on cela fort étrange ?
Pour bannir pourtant ce mélange,
Et parler du pape en chrétien,
Souhaitons que Dieu l’illumine,
Et que la paix, par son moyen,
Vers les fidèles s’achemine
Avec l’assistance divine
Qu’un jubilé procurera.
Dès que le poète lui verra
Réunir la chose publique,
D’ici sans peine il partira,
Et les vers il entonnera
De Siméon dans son cantique ;
Mais il veut vivre jusque-là.

Vous allez me faire encore une autre objection, elle est d’une nature à venir de vous ; c’est que la France ne m’a pas donné charge de faire des vœux pour la paix avec tant d’empressement. Est-ce l’intérêt de la France qui vous fait aller braver les hasards, ou si c’est celui de votre gloire ? Je ne démêle pas bien la chose. Peut-être même y va-t-il de votre plaisir : ce que je n’ose presque penser, Nec tibi tam dira cupido. Cependant vous autres héros seriez bien fâchés qu’on vous laissât vivre tranquillement. Comme si la vie n’était rien, et que sans elle la gloire fût quelque chose ! Vous croyez être demeurés au coin du feu, à moins que vous ne vous alliez brûler sur le mont OEta, de même que fit Hercule. Pour vous répondre sur tous ces points, je vous dirai que non pas la France, mais l’Europe entière ne peut que perdre à une guerre comme celle-ci. Et à votre égard, monseigneur, ne vous alarmez pas sitôt de ce mot de paix : elle est tellement difficile à faire, qu’il est malaisé qu’Alexandre VIII nous la donne dès son avènement au pontificat : Eia sudabit salis. Auquel cas j’ai dans l’esprit que plus vous auriez de part au projet, et mieux nous nous trouverions des assistances de la fortune. Si Jupiter recueillait les voix (j’en reviens toujours à mon style poétique, et à quelque chose encore de plus chatouilleux ; il n’est pas besoin que je m’explique ici davantage, vous voyez déjà où j’en veux venir), votre esprit et votre valeur auraient une ample matière de s’exercer *. Nous en parlions il y a deux jours, du Vivier et moi. Il me pria de vous assurer de ses très humbles respects. Nous fîmes des vœux très particuliers en votre faveur. Ils n’étaient ouïs que de quelques idoles chinoises, et du destin qui apparemment les exaucera ; car je n’y vois rien que de raisonnable. Pour peu que je vive encore, je pourrai vous entendre dire, Et quorum pars magna fui. Ce serait dom mage que je mourusse avant l’accomplissement de ma prophétie : non qu’on eût besoin de moi pour célébrer votre gloire ; mais j’exciterais à le faire les Malherbe et les Voiture. Y a-t-il encore au monde des Voiture et des Malherbe ? Bonnes gens, je ne vous puis voir, comme dit maître François dans son livre. Si je ne réponds de beaucoup de capacité pour ma part, je réponds au moins de beaucoup de zèle, étant avec autant de passion que de profondeur de respect, etc.

* (matière de s’exercer) – Ceci fait allusion à la défaveur dans laquelle était le prince de Conti auprès du roi, et dont il ressentit particulièrement les effets au sujet de cette campagne. Avant qu’elle ne s’ouvrit, il avait demandé avec instance un régiment ; le régiment lui fut refusé. Il demanda ensuite à être simple brigadier, ce qui lui fut encore refusé. Enfin il demanda à aller à la guerre comme simple volontaire : on n’osa pas s’y opposer, et il partit avec M. le duc. Voyez les Mémoires de la cour de France, pour les années 1688 et 1689, par madame de La Fayette, édit. 1742, p. 165.
– Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, fils ainé du grand Colbert, naquit à Paris en 1651, fut ministre secrétaire d’état au département de la marine, et mourut le 3 novembre 1699, à l’âge de trente-neuf ans. Il avait de l’esprit, mais il était peu laborieux, et faisait passer ses plaisirs avant ses devoirs. Voyez la lettre XVI de madame de Maintenon à la comtesse de Geran, en date du 10 septembre 1683, t. II, p. 115, édit. 1716.
– François-Louis, prince de Conti. Massillon, dans l’oraison funèbre qu’il a prononcée pour ce prince (éd. 1755, in-12,p. 101), nous apprend qu’il avait écrit des mémoires sur les événements de son temps et sur la vie du grand Condé. “Si ces Mémoires, dit l’orateur, que nous avons encore écrits de sa main avec tant de noblesse et de précision, étaient enfin mis au jour, rien ne manquerait plus à la gloire de ce grand homme. ” Il n’a rien paru de ces précieux manuscrits. Que sont-ils devenus ?

Walckenaer

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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