Lettre à M. de Troyes

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Lettre à M. de Troyes


Février 1686

Voire Phidias et le mien,
Et celui de toute la terre, Girardon,
Notre ami, l’honneur du nom troyen,
M’oblige a vous mander, non la paix ou la guerre,
Dont, sur ma foi, je ne sais rien ;
Non la ligue d’Augsbourg, que je sais moins encore
Non, dans un bel écrit plein de moralité,
Des sottises du temps le nombre que j’ignore
(Et saurait-il être compté ?),
Mais la défaite d’un pâté.
L’esprit s’échauffe à table, et, d’un propos à l’autre,
Bacchus nous inspira comme eût fait Apollon.
Rien n’altéra ses dons ; l’eau du sacré vallon
Aurait profané même un vin tel que le nôtre :
Pur et sans mélange on le but.
Votre pâté, dès qu’il parut,
Ramena les santés, et fit naître l’envie
De boire à Chloris, à Sylvie,
A ce qu’on aime enfin : bonne et louable loi.
De la maîtresse on vint au roi ;
Du roi l’on vint à la statue ;
De la statue on prit sujet
D’examiner la place, et cet autre projet
Où l’image du prince est encore attendue.
Il faut du temps ; le temps a part
A tous les chefs-d’œuvre de l’art.
La reine des cités, dans sa vaste étendue,
N’aura rien qui ne cède à ce double ornement *.
L’équestre en est encore à son commencement ;
La pédestre, à la fin le monarque l’a vue3.
Desjardins, il faut l’avouer,
Mérite par cette œuvre une éternelle gloire.
Nous en louâmes tout, car tout est à louer,
Et le vainqueur, et la victoire, Et les captifs.
Vous pouvez croire
Que du maréchal-duc, on s’entretint aussi :
Son monument a réussi.
Où d’autres échoueraient il se rend tout facile.
Quand on eut admiré ce qu’il fit en Sicile,
Parlé de son adresse et de sa fermeté,
Et de l’honneur qu’au Râb il avait remporté,
Nous avouâmes tous que pour sa majesté
Il n’épargne aucuns soins, ne le cède à nul homme,
Ne dort ni ne permet qu’on dorme d’un long somme.
La France entière n’aurait pu
Seule occuper deux La Feuillades,
Ainsi que la Grèce n’eût su
Contenir deux Alcibiades.

Nous revînmes au roi ; l’on y revient toujours :
Quelque entretien qu’on se propose,
Sur Louis aussitôt retombe le discours :
La déesse aux cent voix ne parle d’autre chose.
Girardon, dîmes-nous, se saura surpasser,
Exprimant ce héros qu’il commence à tracer.
L’exprimer ! c’est beaucoup ; et si le seul Lysippe
Fut digne de mouler l’héritier de Philippe,
Si nul autre sculpteur ne le tailla que lui,
Peu de mains doivent entreprendre
D’employer leur art aujourd’hui,
Pour un roi mieux fait qu’Alexandre.
Notre prince a l’air grand, il a l’air du dieu Mars.

Je m’écarte un peu trop, rentrons dans nos limites ;
Les lois que cet écrit dès l’abord s’est prescrites
M’empêchent de m’étendre ainsi de toutes parts ;
On s’en va me nommer l’avocat des trois chèvres :
Le fait était d’un vol, il citait des Césars.
Les grands mots comme à lui me naissent sur les lèvres
Four un pâté de trois canards.
Aux journaux de Hollande il nous fallut passer ;
Je ne sais plus sur quoi, mais on fît leur critique.
Bayle est, dit-on, fort vif ; et, s’il peut embrasser
L’occasion d’un trait piquant et satirique,
Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin :
Il troncherait sur tout, comme enfant de Calvin,
S’il osait; car il a le goût avec l’étude.
Le Clerc pour la satire a bien moins d’habitude ;
Il parait circonspect, mais attendons la fin.
Tout faiseur de journaux doit tribut au malin.
Le Clerc prétend du sien tirer d’autres usages ;
Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages ;
Bayle aussi. Je fais cas de l’une et l’autre main ;
Tous deux ont un bon style, et le langage sain.
Le jugement en gros sur ces deux personnages,
Et ce fut de moi qu’il partit,
C’est que l’un cherche à plaire aux sages,
L’autre veut plaire aux gens d’esprit. Il leur plaît.
Vous aurez peut-être peine à croire,
Qu’on ait dans un repas de tels discours tenus s
On tînt ces discours ; on fit plus,
On fut au sermon après boire.

 

Je crains que ce dernier vers ne vous semble pas assez sérieux. Pardonnez à la nécessite que je m’étais imposée de finir tous mes contes comme le Tassone ses stances, dans la Secchia rapita. Pour rectifier cet endroit, je vous dirai en langue vulgaire que nous allâmes au sermon l’après-dinée ; que nous y portâmes tous le sang-froid qu’auraient eu des philosophes à jeun, et que même nous accourcimes notre repas, pour ne rien perdre de cette action. C’était la seconde de M. L. D. C. J’y trouvai de la piété et de l’éloquence, des expressions, et un bon tour en beaucoup d’endroits tout-à-fait selon mon goût. J’en ferais un plus long éloge, si je ne craignais de déplaire à M. L. D. C. Ce sera donc la fin de ma lettre, comme ce fut celle de notre journée. Je suis, monsieur, votre, etc.

– François Girardon, né à Troyes en 1627 ou 163o, mort à Paris le même jour que Louis XIV, c’est-à-dire le 1 septembre 1715.
* La Fontaine fait ici allusion à la place des Victoires et à la place Vendôme, qui furent commencées toutes deux en même temps. La première était destinée à recevoir la statue pédestre de Louis XIV ; et la seconde, une statue équestre de ce monarque.
– On n’en voyait encore qu’un modèle dans l’atelier du sculpteur Girardon, qui était le vieux jeu de paume resté au milieu de la cour du Louvre. Cette statue fut trouvée trop petite, et donnée à la ville de Beauvais. Girardon en fit une autre, qui ne fut mise en place que le 13 août 1699.
– Martin Vanden Bogaer, plus connu sous le nom de Desjardins, naquit à Breda, vint jeune à Paris, fut reçu à l’académie à l’âge de trente-un ans, et mourut fort riche en 1694.
– François, vicomte d’Aubusson, duc de La Feuillade, maréchal de France, colonel des franco-françaises, commença sa carrière militaire en 165o, et mourut le 19 septembre 1691.
– A la bataille du Saint-Gothard, le 1 août 1664. La Feuillade, avec sa troupe, renversa les janissaires, et força le grand-visîr à repasser le Raab avec son armée en désordre. Voyez les Mémoires chronologiques de d’Avrigny, t. III, p. 15o.
– Pierre Bayle, né à Carlat, dans l’ancien comte de Foix, le 18 septembre 1647, mourut le 28 septembre 1706, à l’âge de cinquante-neuf ans. Le journal de sa composition dont parle La Fontaine est celui qui est intitulé Nouvelles de la république des lettres. Il l’avoit commencé en mars 1684 ; ainsi il étoit alors nouveau : il fut continué jusqu’en 1718, et forme cinquante-six volumes.
– Jean Le Clerc, né à Genève en 1657, mourut le 8 janvier 1736. Il se fixa en Hollande en 1683 : il fut d’abord un des collaborateurs de Bayle dans la composition de son journal ; puis il en entreprit un pour son compte, intitulé Bibliothèque universelle. Puisque le premier numéro de ce journal ne parut qu’au commencement de 1686, cette lettre de La Fontaine, où il en est fait mention, ne saurait être de l’année 1685, comme le dit Matthieu Marais ; d’un autre côté, elle est antérieure au 16 mars 1686, date de l’inauguration de la statue de la place des Victoires. Voilà pourquoi nous l’avons datée du mois de février 1686. Le journal de Le Clerc parut avec succès jusqu’en 1693, et forme une collection de vingt-six volumes; puis il fut continué sous le titre de Bibliothèque choisie, de 1703 à 1713, et forme une nouvelle collection de vingt-sept volumes in-12.

Walckenaer

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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