L’esprit et la morale de La Fontaine

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L’esprit et la morale de La Fontaine


homme_entre_deux_ages_walckenaer_ed_1821Mais vous allez me demander, Messieurs, quel est l’esprit général des fables de La Fontaine, quelle est leur tendance morale. Non-seulement il y a de la morale partout, nous le savons, mais le genre de la fable contenant toujours une moralité, suppose une morale, ce qui n’est pas précisément la même chose. Chez La Fontaine, cette moralité est le plus souvent de la satire. Lui, si parfaitement bon homme, si facilement dupe du premier venu, si peu connaisseur en individus, n’est jamais dupe de son espèce. L’intention de ses fables ne saurait être révoquée en doute ; il fait rire, mais lui-même ne rit guère, ou s’il rit, ce n’est que du bout des lèvres. Moraliste, il fallait bien qu’il fût misanthrope. Entendons-nous toutefois : sa misanthropie n’était que celle de l’esprit, non celle du cœur ; son génie observateur et satirique n’empêcha pas son caractère de rester jusqu’à la vieillesse celui d’un enfant. On le jugerait sans justice si l’on oubliait cette distinction ; car la satire est au fond de presque toutes ses fables, et elle y est parfois tellement aiguë, tellement peu accompagnée de compassion et de sérieux, qu’on a besoin de se souvenir de la nature exceptionnelle de l’auteur, pour bien comprendre qu’on l’ait appelé le bon La Fontaine.
Du reste, c’est en France surtout que la satire devait réussir ; toutes les tendances de l’esprit national penchent de ce côté. Le poème du Renard, si spirituel, parfois si éloquent, n’est qu’une longue fable satirique. La Fontaine a même ajouté à ses fables quelques petits poèmes qui n’ont rien de l’apologue ; ainsi le Curé et son Mort véritable satire de la vénalité des cérémonies de l’Église. Ailleurs nous rencontrons la satire politique pénétrante, acérée, grave parfois, et presque toujours revêtue des traits les plus hardis :

Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois
Les petits souverains se rapportant aux rois.
— Et que m’importe donc, dit l’une, à qui je sois ?
Sauvez-vous, et me laissez paître.
Notre ennemi, c’est notre maître :
Je vous le dis en bon françois.

   A première vue, on pourrait croire ce genre de satire dirigé contre la situation politique de l’époque.
On se tromperait ; ce n’était pas ce côté de la question qui préoccupait La Fontaine, et l’on serait fort embarrassé à démêler son système politique. Dans, l’impartialité, disons mieux, dans l’indifférence de son génie, c’est à toutes les formes de gouvernement qu’il s’attaque tour à tour. Chez lui la démocratie est fort mal partagée : voyez la Tête et la Queue du Serpent, les Membres et l’Estomac, le Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues. Parfois même il flatte la monarchie ; ainsi dans les Poissons et le Berger qui joue de la flûte :

0 vous, pasteurs d’humains et non pas de brebis,
Rois, qui croyez gagner par raison les esprits
D’une multitude étrangère,
Ce n’est jamais par-là que l’on en vient à bout ;
Il y faut une autre manière :
Servez-vous de vos rets, la puissance fait tout.

   Du reste, la satire politique est accidentelle seulement chez La Fontaine ; celle qui domine dans son recueil, celle à laquelle il revient sous toutes les formes, c’est la satire de la vie humaine. Vices, travers, conditions diverses, tout s’y trouve à son tour stigmatisé. Tantôt ce sont les vains projets comme dans la Laitière et le Pot au lait ; tantôt les tromperies de l’amour-propre, comme dans la Besace :

Le fabricateur souverain
Nous créa besaciers tous de même manière,
Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui :
Il fit pour nos défauts la poche de derrière,
Et celle de devant pour les défauts d’autrui,

   Ailleurs ce sont des vérités passablement amères sur le monde et la vie, comme dans le loup et l’Agneau ;

La raison du plus fort est toujours la meilleure.
Voyez encore dans la Forêt et le Bûcheron :
Voilà le train du monde et de ses sectateurs :
On s’y sert du bienfait contre les bienfaiteurs.

Et dans la Grenouille qui veut se faire aussi grosse qui le Bœuf :

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs ;
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.

   L’Oiseau blessé d’une flèche, le Lion abattu par l’homme, les Animaux malades de la peste rentrent dans cette catégorie, et bien d’autres fables encore, parmi lesquelles il faut ranger le Statuaire :

Chacun tourne en réalités,
Autant qu’il peut, ses propres songes ;
L’homme est de glace aux vérités,
Il est de feu pour les mensonges.

Ailleurs il met enjeu des classes particulières de la société ; ainsi les ordres monastiques, et à leur occasion l’hypocrisie dévote, dans le rat qui s’est retiré du monde. Il a môme attaqué les âges divers de la vie humaine. L’enfance, dans les Deux Pigeons :

Mais un fripon d’enfant (cet âge est sans pitié),
Prit sa fronde, et du coup tua plus d à-moitié
La volatile malheureuse.

La vieillesse, dans la fable du Vieux Chat et la jeune Souris :

La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir ;
La vieillesse est impitoyable.

La conclusion est cruelle. Ces vérités si sombres, qui ne se découvrent qu’en avançant dans la vie, ne sont guère de celles qu’on se plaît à parer de poésie. Que de thèmes grandioses et touchants ont, au contraire, fourni depuis des milliers d’années et l’innocence prétendue de l’enfance, et ces cheveux blancs du vieillard, traités ici avec une réalité si dure ! Du reste, ce qui est vrai dans le domaine de l’humanité purement naturelle, cesse de l’être chez les individus en qui règne un principe supérieur de renouvellement.
– Pourquoi donc, direz-vous, La Fontaine est-il, en général, tant aimé de ses lecteurs ? Sans doute les qualités naturelles de son esprit et de son cœur y sont pour beaucoup : cette candeur, cette bonhomie, celle transparence d’âme qui laisse également percer le mal et le bien, agissent à deux siècles de distance à peu près comme elles agissaient sur ses contemporains. Mais ce n’est pas tout : une bonne partie de cette faveur tient à une autre cause. La Fontaine parait très bon à ceux à qui la révélation divine applique le terme de méchants, et qui, aux yeux du monde, sont bien loin de passer pour tels. En elle ! pour être aimé de la multitude, de nous tous, hélas ! il faut tolérer le mal comme le bien, donner la préférence aux dons naturels sur les qualités acquises, ne pas trop effaroucher notre paresse native, enfin, tailler la vertu sur un patron qui reproduise mieux les grâces faciles de la complaisance, de la bienveillance, de la modération en tout, que l’immuable et sévère beauté de l’idéal.
C’est ainsi que dans la morale de La Fontaine, l’élément vraiment moral, le sentiment du devoir, est précisément ce qui fait défaut. Les fables qui composent la majeure partie de son recueil, et où l’intention satirique est moins prononcée, offrent des directions pour la conduite de la vie ; mais ce n’est pas la vertu, c’est la prudence qu’elles enseignent. D’autres fables, mais peu nombreuses, ont un rapport plus direct aux sentiments moraux ; elles conseillent la modération, l’indulgence, le secours mutuel, mais elles ne s’élèvent pas au-delà, et quelquefois encore une pente naturelle fait redescendre l’auteur vers l’utilitarisme, véritable climat de son être moral. Au fond, celte morale est bien celle de presque tous les fabulistes ; elle se retrouve dans les proverbes populaires ; c’est elle qui est personnifiée dans le type immortel de Sancho Pança. On a prétendu rapprocher la morale des fables de celle des paraboles de l’Évangile ; mais cette tentative n’a servi qu’à mieux constater l’abîme qui sépare les productions de la sagacité et de la prudence humaines, des formes fictives dont la sagesse divine a bien voulu condescendre à se revêtir.
Parmi les fables où celte tendance utilitaire est plus marquée, il faut compter d’abord la Cigale et la Fourmi, mauvaise fable, tout à fait en dehors du sens moral. On en rencontre une foule d’autres, notamment le Chat et le Vieux Rat :

Il était expérimenté,
Et savait que la méfiance
Est mère de la sûreté.

Ainsi encore le Cheval s’étant voulu venger du Cerf :

Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,
C’est l’acheter trop cher que l’acheter d’un bien
Sans qui les autres ne sont rien.

– Cet utilitarisme même est encore mêlé de satire. On ne saurait dire que La Fontaine cherche ce genre de morale de propos délibéré. Il livre le résultat de ses observations, le jour principal sous lequel lui apparaissent l’homme et la vie ; c’est chez lui tendance bien plus que système ; très souvent même, c’est l’agrément du récit original qui semble seul l’avoir dirigé.
Ainsi donc, faire de La Fontaine un instituteur, un mentor de l’enfance, c’est une erreur fort grande, et qu’on aura peine à concevoir, à moins de se souvenir combien l’idée de morale s’est affaiblie et dénaturée dans les esprits. Si, pour l’heure, notre affaire était principalement d’étudier l’histoire de la morale plutôt encore que celle de la littérature, si surtout nous fermions les yeux sur le caractère particulier de La Fontaine, et que nous jugeassions exclusivement la tendance générale de ses écrite, il faudrait bien le ranger parmi ces écrivains dont la littérature française est trop riche, qui ont accrédité par différente moyens les conseils de la douce loi de nature, la morale du juste milieu qui se compose de quelques sentiments naturels et d’une dose raisonnable d’égoïsme, morale que Rabelais a parfaitement résumée dans ce mot connu :

Facere officium taliter qualiter, sinere ire tempus prout vult ire, et semper benc dicere de domino priori.

Héritier direct de Rabelais, de Marot et de Montaigne, La Fontaine est sous ce rapport, il faut l’avouer, un anneau principal de cette chaîne d’esprits légers et dissolus qu’on a vus, jusqu’à nos jours, limer à petit bruit, sans exagération et sans scandale, les fortes convictions où la nature humaine trouve toute la dignité compatible avec sa déchéance. Véritables ennemis des hommes, sous les pieds de qui chacun d’eux mine sourdement le terrain de la foi morale, on les signale comme nos amis, on vante leur douceur et leur bonhomie, on nous les propose pour guides, on les érige en prédicateurs ; mais l’Ame qui les reçoit, la nation qui les admire, accueillent dans leur sein un principe de dissolution et de mort.
Toutefois, Messieurs, après avoir constaté les droits impérissables de la morale dans sa grande signification, il ne faut pas méconnaître qu’un ensemble d’idées et de sentiments d’un ordre beaucoup bucheron_mercure_walckenaer_ed_1821moins élevé exerce une puissante influence sur l’organisation actuelle de la société. Ne soyons pas trop sévères envers les poètes ; ils ont fait d’avance ce que les historiens ne font qu’après coup : l’appréciation des actions humaines. La poésie a le privilège, le devoir peut-être, de prononcer des jugements qui portent sur l’avenir. Chacun en a pu faire l’expérience à propos des fables de La Fontaine ; une foule de maximes, de sentences acérées trouvent à chaque pas leur application dans les petites choses comme dans les grandes ; faible justice sans doute, mais justice salutaire cependant, qui console les petits et les opprimés, qui entretient parmi les populations une certaine équité, une certaine modération. La poésie a des paroles qui bénissent et qui maudissent, qui effrayent ceux qui ont besoin du frein de l’opinion publique ; le trésor qu’elle amasse renferme des espèces de tout genre, parmi lesquelles celles mêmes qui ne sont pas du taux le plus élevé, entrent cependant pour une part dans le patrimoine des nations. La Fontaine a, d’ailleurs, des traits d’une morale meilleure que celle de la pure utilité. Dans le Bûcheron et Mercure, cette utilité, du moins, correspond à quelque chose de plus haut que la terre-, une pensée religieuse s’y fait jour :

Ne point mentir, être content du sien.
C’est lu plus sûr : cependant on s’occupe
A dire faux pour attraper du bien.
Que sert cela ? Jupiter n’est pas dupe.

Mais, surtout, cette morale, dans ses bons moments, consacre le principe des relations sociales ; elle est l’expression de sentiments bienveillants et doux. Voyez le Cheval et l’Ane :

En ce monde il se faut l’un l’autre secourir :
Si ton voisin vient à mourir,
C’est sur toi que le fardeau tombe.

Ici, les deux derniers vers retournent à l’utilitarisme. Mais on ne saurait adresser ce reproche ni aux Deux Amis, ni au Vieillard et les trois jeunes Hommes. La fable des Deux Pigeons est une production accomplie et charmante ; cependant son horizon n’est pas celui de la morale ; ce nom ne peut être accordé aux traits d’une sensibilité aimable et douce, dont elle est remplie. Parfois, cependant, La Fontaine s’élève plus haut. Une philosophie plus générale apparaît dans le Philosophe scythe :

Ce Scythe exprime bien
Un indiscret stoïcien :
Celui-ci retranche de l’âme
Désirs et passions, le bon elle mauvais,
Jusqu’aux plus innocents souhaits.
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.
Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort ;
Ils font cesser de vivre avant que l’on soit mort.

La Mort et le Mourant est une fable pleine d’une liante sagesse ; toutefois ce n’est pas encore la sagesse chrétienne. Mais La Fontaine avait, toute sa vie, cédé aux impressions du moment, et cette disposition, qui lui fut si souvent funeste, lui devint salutaire lorsque arrivèrent la vieillesse et la maladie ; le sérieux le gagna enfin. La dernière de ses fables, Le Juge arbitre, l’Hospitalier et le Solitaire, renferme un sens plus profond que tout ce qu’il avait écrit jusque-là. Elle paraît avoir été composée peu avant sa conversion :

Apprendre à se connaître est le premier des soins
Qu’impose à tous mortels la majesté suprême.
Vous êtes-vous connus dans le monde habité ?
L’on ne le peut qu’aux lieux pleins de tranquillité :
Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême.
Troublez l’eau : vous y voyez-vous ? …..

Cette leçon sera la fin de ces ouvrages :
Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir !
Je la présente aux rois, je la propose aux sages :
Par où saurais-je mieux finir ?

Alexandre Rodolphe Vinet

Poètes du siècle de Louis XIV, Alexandre Rodolphe Vinet – Chez les éditeurs, 1861

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