L’Espagnol, conte inédit de La Fontaine

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Un Espagnol avoit dans sa maison
Une peste, une fausse lame,
Un diable familier, c’est-à-dire une femme
Qui n’entendoit ni rime ni raison.
En vain, pour la rendre docile,
Ce mari, passable escrimeur,
Employoit dans le lit sa force et sa vigueur ;
Il trouvoit cependant son remède inutile.
Il consultait ses amis, ses parents,
Qui, juges de leurs différents,
Terminoient parfois leurs querelles,
Mais qui, lassés de voir et naître et pulluler
Des riottes continuelles,
Ne voulurent plus s’en mêler.
Il fut contraint de prendre patience,
Et d’imiter ces oiseaux passagers
Qui, bâtissant leurs nids même dans les clochers,
Ont une si forte assurance,
Que, sans s’étonner du grand bruit,
Ils entendent le son des cloches,
Et ne craignent pas les approches’
Des gens qui sonnent jour et nuit.
Notre Espagnol, en savant politique
Méditant donc, un remède à ses maux,
Dissimuloit sa peine et ses travaux,
Et caressoit son diable domestique
Quand il lui vint un affaire pressant *
Qui le contraignit d’entreprendre,
Sans différer et sans attendre,
Un voyage vers le Levaut.
II dresse, à cet effet, son petit équipage,
Et prépare pour son voyage
Tout ce qu’il croit qui lui fera besoin.
Mais sa femme, par un caprice,
Dit qu’elle veut l’accompagner si loin,
Et ne le point quitter, pour lui rendre service.
L’Espagnol, étonné du dessein surprenant,
S’oppose en vain, dit qu’elle est une bête ;
Mais les femmes ont une tête :
Il fallut consentir malgré son sentiment.
Les voilà donc qui quittent le rivage,
Embarqués dans un bon vaisseau,
Qui par sa vitesse fend l’eau,
Et semble terminer promptement le voyage ;
Lorsque les vents, en augmentant les flots,
Forment une telle tourmente
Que les plus hardis matelots,
Chancellent en voyant une perte évidente.
Le commandant, pour sauver le vaisseau,
– Ordonne de jeter en l’eau
Toutes les choses plus pesantes.
La crainte d’une affreuse mort
Fait obéir, et l’on jette d’abord
Les hardes bonnes et méchantes.
Notre Espagnol, bien plus obéissant,
Voyant l’occasion favorable et propice,
Jette dans la mer, à l’instant,
Sa femme ou bien son étui de malice.
Le vent et le trouble cessé,
Le commandant prend connaissance,
Avec raison, de ce qui s’est passé,
Et veut d’un tel mari punir la violence ;
Mais l’Espagnol interrogé répond
Que c’est à tort qu’on lui veut faire affront
Et jouant bien son personnage
Il dit : « Ayant jeté ma femme dans la mer
J’ai obéi ! Me faut-il donc blâmer ?
Rien ne me pesoit davantage. »

* C’est bien La Fontaine, qui conservait à ce mot le genre masculin, comme dans les auteurs des quinzième et seizième siècle.

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« Les petits drames de notre fabuliste sont une imitation parfaite de la nature ; son style, plein de grâce, a toute la limpidité d'une pensée naïve et simple; néanmoins, on ne le comprend pas toujours. » Voltaire a dit aussi : « Les Fables de La Fontaine ont besoin de « notes, surtout pour l'instruction des étrangers. » Aimé-Martin

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