Les Rieurs du Beau-Richard

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Les Rieurs du Beau-Richard.


Le manuscrit de ce ballet n’a été imprimé qu’en 1817 par les soins de Walckenaer, auquel il avait été offert par Monmerqué, son confrère à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; celui-ci l’avait trouvé en 1825 chez le libraire Bluet, au milieu de pièces, également manuscrites, du temps de Louis XIV, provenant de la bibliothèque Trudaine, la plupart de la main de Tallemant des Réaux : ces papiers remplissaient deux portefeuilles.
Les explications intéressantes, les éclaircissements curieux, dont Walckenaer l’a fait précéder, méritent bien d’être reproduits ici:
« Un pauvre savetier de la ville de Château-Thierry, dont la femme était jolie, avait acheté à crédit un demi-muid de blé, et avait donné en payement un billet à terme. L’échéance arrivée, le vendeur du blé pressa le savetier de le payer, et en même temps il chercha à cajoler la femme de son débiteur : celle-ci en avertit son mari qui lui dit de donner rendez-vous au galant, et de tout lui promettre, à condition que le billet lui serait rendu; puis de tousser, mais de tousser fort, au moment critique. Tout fut exécuté ponctuellement comme le savetier l’avait prescrit. Au signal convenu il sortit de la cachette où il se trouvait; le vendeur du blé, troublé dans l’exécution de son projet, fut forcé de dissimuler et n’osa plus réclamer le payement d’une créance dont il avait fait la remisé, et dont il avait livré le titre, par des motifs qu’il ne voulait pas divulguer. Ce fut le savetier qui se vanta du stratagème qui lui avait si bien réussi.
« La chose parut si plaisante à la fontaine, quil composa sur ce sujet une espèce de ballet en vers, accompagné de chant, de danses et de lazzi, et qu’il le joua avec ses jeunes amis pour réjouir la société de Château-Thierry. Il ne s’en tint pas là, et depuis il inséra, dans le premier recueil de contes qu’il publia quelques années après, la narration de cette aventure . Quant à la pièce, il la rangea parmi les compositions de sa jeunesse qu’il avait condamnées à l’oubli; elle s’est retrouvée dans les papiers de ce Tallemant des Réaux, frère de l’abbé Tallemant, académicien, beau-frère de Rambouillet de la Sablière, dont la femme fut l’amie et la protectrice de la Fontaine….
” Une note qui est de la main de Tallemant des Réaux nous apprend que la petite pièce des Rieurs du Beau-Richard, qui se trouve dans ces manuscrits, est de la Fontaine. Cette preuve seule suffirait pour nous assurer qu’elle est l’ouvrage de notre poète, puisque Tallemant des Réaux était intimement lié avec lui, et qu’il est même le seul qui, dans son journal manuscrit, intitulé Historiettes, nous ait transmis des anecdotes sur sa jeunesse : mais d’autres preuves confirment encore celle-là. En effet, parmi les acteurs qui sont désignés comme s’étant prêtés à jouer cette petite farce, sont des parents ou des amis de la Fontaine, qui ont été mentionnés dans ses lettres déjà publiées. C’est un M. de Bressay, dont le nom de famille était Josse, et qui était cousin de la Fontaine par les femmes, ainsi que nous l’apprend une note généalogique sur les Bressay, dressée par Mlle de la Fontaine, arrière-petite-fîlle du fabuliste, pour établir les droits de la Fontaine à la succession des Bressay, note que nous avons sous les yeux, en ayant pris copie dans les papiers que M. Héricart de Thury nous a communiqués. C’est encore un M. de la Haye, désigné plusieurs fois par la Fontaine comme un des plus aimables habitants de Château-Thierry, et comme honoré de la confiance particulière de la duchesse de Bouillon. C’est enfin un M. de la Barre, qui porté le même nom que le curé qui baptisa la Fontaine : or il est bien présumable qu’il était neveu ou parent de Cet ecclésiastique . La distribution des rôles prouve aussi jusqu’à quel point la Fontaine et ses jeunes compagnons aimaient les caricatures, puisque Bressay représentait la femme du savetier, et, qu’un M. le Formier était chargé du rôle d’un âne.
” Tallemant des Réaux a encore mis de sa main au titre de là pièce des Rieurs du Beau-Richard l’explication suivante :« Beau à Richard est un carrefour de Château-Thierry où l’on se rassemble pour causer. »
” En effet, le carrefour de la ville de Château-Thierry formé par la réunion de la Grande-Rue ou rue d’Angoulême, de la rue du Pont et de la rue du Marché, se nomme encore actuellement la place ou le carrefour du Beau-Richard, Dans l’emplacement actuel d’une maison d’épicier, qui fait face à la Grande-Rue, existait une chapelle nommée la Chapelle de Notre-Dame-du-Bourg, qui fut construite en 1484 par un Richard-Fier-d’Epée, lequel a déclaré par son testament la volonté d’y être inhumé. Cette chapelle n’a été détruite que pendant la Révolution, en 1790 ; et tous les vieillards de Château-Thierry attestent que dans leur jeunesse les principaux habitants de cette, ville avaient l’habitude de se réunir à diverses heures du jour, mais particulièrement dans les soirées d’été, dans le carrefour du Beau-Richard, et qu’on s’asseyait sur les marches de la chapelle de Notre-Dame-du-Bourg, pour raconter les aventures de la ville et les nouvelles du temps, ou pour gloser sur les passants. Cet usage a été détruit par la Révolution, mais il a laissé des traces dans le langage ; car, lorsqu’on veut faire entendre qu’on doute de quelque fait, ou qu’une anecdote est hasardée, on dit encore aujourd’hui à Château-Thierry : C’est une nouvelle du Beau-Richard.
“Je ne dois pas non plus oublier de faire remarquer que la rue du Marché, qu’on nomme aussi rue du Beau-Richard, est si courte qu’elle est comme la continuation du carrefour de ce nom, parce qu’elle se termine à un autre carrefour qui débouche sur une très grande place où se tient le marché, et où par conséquent se rassemble tout le peuple de la ville et des environs. »
Pour la date de la composition de cette pièce, 1659.
“Les grands écrivains de la France de M. A.D Regnier, Jean de la Fontaine tome VII – 1841 -.


PERSONNAGES

LE SAVETIER
LA FEMME DU SAVETIER;
UN MARCHAND
DE BLE;
UN NOTAIRE;
UN MEUNIER ET SON ANE;
DEUX CRIBLEURS.

LA SCENE EST A CHATEAU-THIERRY SUR LA PLACE DU MARCHE.

PROLOGUE
Le théatre représente le carrefour du Beau-Richard à Chateau-Thierry .

UN DES RIEURS parle.

Le Beau-Richard tient ses grands jours
Et va retablir son empire.
L’année est fertile en bons tours;
Jeunes gens, apprenez à rire.

Tout devient risible ici-bas,
Ce n’est que farce et comédie;
On ne peut quasi faire un pas,
Ni tourner le pied qu’on n’en rie.

Qui ne rirait des précieux?
Qui ne rirait de ces coquettes
En qui tout est mystérieux,
Et qui font tant les Guillemettes?

Elles parlent d’un certain ton
Elles ont un certain langage
Dont aurait ri l’aîné Caton,
Lui qui passait pour homme sage.

D’elles pourtant il ne s’agit
En la présente comédie:
Un bon bourgeois s’y radoucit
Pour une femme assez jolie.

« Faites-moi votre favori
Lui dit-il, et laissez-moi faire. »
La femme en parle à son mari
Qui répond, songeant a l’affaire:

« Ma femme, il vous faut l’abuser,
Car c’est un homme un peu crédule,
Sous l’espérance d’un baiser,
Faites-lui rendre ma cédule.

« Déchirez-la de bout en bout
Car la somme en est assez grande
Toussez après; ce n’est pas-tout :
Toussez si haut qu’on vous entende.

« Il ne faut pas tarder beaucoup
De peur qu’il n’arrive fortune.
Toussez, toussez encore un coup,
Et toussez plutôt deux fois qu’une. »

Ainsi fut dit, ainsi fut fait.
En certain coin l’époux demeure,
Le galant vient frisque et de hait ,
La dame tousse à temps et heure.

Le mari sort diligemment,
Le galant songe à s’aller pendre ;
Mais il y songe seulement :
Pour cela n’est-il à reprendre.

Tous les galants craignent la toux,
Elle a souvent trouble la fête.
Nous parlons aussi comme l’époux,
Autant nous en pend sur la tête.

Le théâtre représente la place du Marché de Château-Thierry. On y distingue, sur le devant, la boutique d’un savetier, peu éloignée du comptoir d’un Marchand de blé.

PREMIERE ENTREE

UN MARCHAND, ayant devant lui, sur son comptoir, des sacs de blé.
J’ai de l’argent, j’ai du bonheur,
Aux mieux fournis je fais la nique;
Et si j’avais un petit coeur,
J’aurais de tout dans ma boutique.

SECONDE ENTREE

Le Marchand, deux Cribleurs.

LES DEUX CRIBLEURS
Monsieur, si vous avez du blé
Ou quelque ordure se rencontre,
Nous vous l’aurons bientôt criblé.

LE MARCHAND
Tenez, en voici de la montre .

LES CRIBLEURS
Six coups de crible, assurez-vous
Que la moindre ordure s’emporte;
Rien ne reste à faire après nous,
Tant nous criblons de bonne sorte.

Les Cribleurs s’en vont.

TROISIEME ENTREE

Le Marchand, un Savetier.

LE SAVETIER, sortant de sa boutique, et s’adressant au Marchand.
Bonjour, Monsieur.

LE MARCHAND
Comment vous va ?
Le ménage est-il à son aise?

LE SAVETIER
Las! nous vivons cahin-caha,
Etant sans blé, ne vous déplaise.
A présent on ne gagne rien;
Cependant il faut que l’on vive.

LE MARCHAND
Je fais crédit aux gens de bien,
Mais je veux qu’un notaire écrive.
Voyez ce blé.

LE SAVETIER
II est bien gris.

LE MARCHAND
Cette montre est beaucoup plus nette.

LE SAVETIER
Voici mon fait , dites le prix.

LE MARCHAND
Quarante écus.

LE SAVETIER
C’est chose faite
Mine dans muid.

LE MARCHAND
C’est un peu fort,
Mettez pourtant la montre en poche.

LE SAVETIER
Faut six setiers.

LE MARCHAND
J’en suis d’accord.
Le notaire est ici tout proche.

Le Savetier sort pour aller quérir un Notaire.

QUATRIEME ENTREE

Le Marchand, un Notaire; le Savetier, vers la fin.

LE NOTAIRE
Avec moi l’on ne craint jamais
Les et caetera de notaire;
Tous mes contrats sont fort bien faits
Quand l’avocat me les fait faire.

Il ne faut point recommencer;
C’est un grand cas quand on m’affine
Et Sarasin m’a fait passer
Un bail d’amour à Socratine .

Mieux que pas un, sans contredit
Je règle une affaire importante.
Je signerai, ce m’a-t-on dit,
Le mariage de l’Infante.

Tandis que le Notaire danse encore, le Savetier entre sur la fin, et dit au Notaire, en montrant le Marchand :

LE SAVETIER
Je dois à Monsieur que voilà
Et c’est un mot qu’il en faut faire.

LE NOTAIRE, écrivant.
Par-devant les…, et cætera…
C’est notre style de notaire.

LE MARCHAND, au Notaire.
Mettez pour six setiers de blé.
Mine dans muid.

LE NOTAIRE
Quelle est la somme?

LE MARCHAND
Quarante écus.

LE NOTAIRE
C’est bon marché.

LE SAVETIER
C’est que Monsieur est honnête homme.

LE NOTAIRE
Payable quand?

LE MARCHAND
A la Saint-Jean.

LE SAVETIER
Jean ne me plaît.

LE MARCHAND
Que vous importe?
Craignez-vous de voir un sergent
Le lendemain à votre porte?

LE SAVETIER
A la Saint-Nicolas est bon.

LE MARCHAND
Jean… Nicolas… rien ne m’arrête.

LE NOTAIRE
C’est d’hiver?

SAVETIER
Oui.

LE NOTAIRE
Signez-vous ?

LE SAVETIER
Non.

LE NOTAIRE
A déclaré… La chose est faite.
Le Notaire présente l’obligation étiquetée au Marchand,et dit :
Tenez.

LE MARCHAND, donnant une pièce de quinze sous au notaire.
Tenez.

LE NOTAIRE
Il ne faut rien.

LE MARCHAND
Cela n’est pas juste, beau sire.

LE SAVETIER
Monsieur, je le paierai fort bien
En retirant…

LE NOTAIRE
C’est assez dire.

Le Notaire et le Savetier sortent. Le Marchand reste dans sa boutique.

CINQUIEME ENTREE

Un Meunier, et son Ane.

LE MEUNIER
Celui-là ment bien par ses dents,
Qui nous fait larrons comme diables :
Diables sont noirs, meuniers sont blancs.
Mais tous les deux sont misérables.

Le meunier semble un Jodelet
Farine d’étrange manière;
Le diable garde le mulet,
Tandis qu’on baise la meunière.

Ai-je un mulet, il est quinteux;
Et je ne suis pas mieux en mule;
Si j’ai quelque âne, il est boiteux,
Au lieu d’avancer il recule.

Celui-ci marche a pas comptés;
On le prendrait pour un chanoine.
Allons donc, mon âne.

L’ANE
Attendez.
Je n’ai pas mangé mon avoine.

LE MEUNIER
Vous mangerez tout votre soûl.

L’ANE, sentant une ânesse.
Hin-han, hin-han.

LE MEUNIER
Que veut-il dire?
Hé quoi! mon âne, êtes-vous fou?
Vous brayez quand vous voulez rire!

Le Marchand fait délivrer du blé au Meunier: Celui-ci le paye, et tous deux sortent avec l’âne porteur des sacs de blé.

SIXIEME ENTREE

La Femme du Savetier
entre d’abord seule, et ensuite
le Marchand de blé.

LA FEMME
Que mon mari fait l’assoté!
Il ne m’appelle que son âme;
Si j’étais homme, en vérité,
Je n’aimerais pas tant ma femme.

Sur la fin du couplet de la Femme,le Marchand de blé entre, et dit à part en regardant la boutique du Savetier.

LE MARCHAND
Ce logis m’est hypothéqué;
L’homme me doit, la femme est belle,
Nous ferions bien quelque marché,
Non lui et moi, mais moi et elle.

Il s’adresse à la Femme.
Vous me devez, mais, entre nous,
Si vous vouliez… bien à votre aise

LA FEMME
Monsieur, pour qui me prenez-vous ?
Voyez un peu -frère Nicaise!

LE MARCHAND
Accordez-moi quelque faveur.

LA FEMME
Pourquoi cela?

LE MARCHAND
Pourquoi? Et pour ce
Que je suis votre serviteur…
Et que j’ai de l’argent en bourse.

LA FEMME
Je n’ai souci de votre argent.

LE MARCHAND
Pour faire court, en trois paroles,
La courtoisie ou le sergent,
Ou bien payez-moi six pistoles!

LA FEMME
Je suis pauvre, mais j’ai du cœur:
Plutôt que mes meubles l’on crie,
Comme j’ai soin de notre honneur,
Je ferai tout.

Le Marchand entre dans la boutique du Savetier.

LE MARCHAND
Ma douce amie
On doit apporter du vin frais,
Quelque régal il nous faut faire.

SEPTIEME ENTREE

La Femme et le Marchand tous deux dans la boutique, et un Pâtissier qui apporte la collation.

LE PATISSIER
Monsieur un tel se met en frais…

Il aperçoit le Marchand qui caresse la Femme du Savetier et dit à part:
Oh! oh! voici bien autre affaire;
Mais ne faisons semblant de rien…

Il s’adresse au Marchand et à la Femme.
Bonjour, Monsieur; bonjour, Madame.

LE MARCHAND
Tous tes dauphins ne valent rien.

LE PATISSIER
En voici de bons, sur mon âme.

LE MARCHAND
Mets sur ton livre, pâtissier.
Je n’ai pas un sou de monnoie.
Pâtissier sort, et le Marchand buvant à la santé de la Femme, dit .
A vous!

LA FEMME
A vous!… Mais le papier?

LE MARCHAND, montrant le papier qui contient l’obligation que le Savetier a souscrite à son profit.
Le voilà.

LA FEMME
Donnez, que je voie ;
Donnez, donnez, mon cher Monsieur!

LE MARCHAND
Quelque sot! Ardez c’est mon voire.

LA FEMME
Je suis vraiment femme d’honneur ;
Quand j’ai juré, l’on me peut croire :
Déchirez.

LE MARCHAND, déchirant un petit coin de l’obligation.
Crac…

LA FEMME .
Déchirez donc :
Vous n’en déchirez que partie.

LE MARCHAND, déchirant le papier en entier
Il est déchiré tout du long.

LA FEMME, toussant.
Hem !

LE MARCHAND
Qu’avez-vous, ma douce amie?

LA FEMME, toussant encore un coup.
C’est le rhume. Hem !

LE MARCHAND
Foin de la toux!
Assurément, ce sont défaites.

HUITIEME ENTREE

LE SAVETIER, accourant en diligence au signal, et disant d’un air railleur et courroucé.
Ah! Monsieur, quoi! vous voir chez nous?
C’est trop d’honneur que vous nous faites.

LE MARCHAND, se levant.
Argent ! argent !

LE SAVETIER, d’un air menaçant et cherchant à prendre l’obligation que le Marchand tient a la main.
Papier ! papier !

LE MARCHAND, effrayé.
Si je m’oblige à vous le rendre…

LE SAVETIER, s’avançant furieux sur le Marchand.
Ce n’est rien fait: point de quartier!
Je ne me laisse point surprendre.
Le Marchand remet le papier au Savetier, et sort de sa boutique et du théâtre. Le Savetier et sa femme éclatent de rire. L’on danse.

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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