Les Frelons et les mouches à miel

Les Frelons et les mouches à miel

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A l’œuvre on connaît l’Artisan.
Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent :
Des Frelons les réclamèrent ;
Des Abeilles s’opposant,
Devant certaine Guêpe on traduisit la cause.
Il était malaisé de décider la chose.
Les témoins déposaient qu’autour de ces rayons
Des animaux ailés, bourdonnants, un peu longs,
De couleur fort tannée*, et tels que les Abeilles,
Avaient longtemps paru. Mais quoi ! dans les Frelons
Ces enseignes étaient pareilles.
La Guêpe, ne sachant que dire à ces raisons,
Fit enquête nouvelle, et pour plus de lumière
Entendit une fourmilière.
Le point n’en put être éclairci.
“De grâce, à quoi bon tout ceci ?
Dit une Abeille fort prudente,
Depuis tantôt six mois que la cause est pendante,
Nous voici comme aux premiers jours.
Pendant cela le miel se gâte.
Il est temps désormais que le juge se hâte :
N’a-t-il point assez léché l’Ours ?
Sans tant de contredits, et d’interlocutoires,
Et de fatras, et de grimoires,
Travaillons, les Frelons et nous :
On verra qui sait faire, avec un suc si doux,
Des cellules si bien bâties. ”
Le refus des Frelons fit voir
Que cet art passait leur savoir ;
Et la Guêpe adjugea le miel à leurs parties.
Plût à Dieu qu’on réglât ainsi tous les procès !
Que des Turcs en cela l’on suivît la méthode* !
Le simple sens commun nous tiendrait lieu de Code ;
Il ne faudrait point tant de frais ;
Au lieu qu’on nous mange, on nous gruge,
On nous mine par des longueurs ;
On fait tant, à la fin, que l’huître est pour le juge,
Les écailles pour les plaideurs.

Fables choisies accompagnées de notes par A. de Closset, 1867

1 – Enseignes. C’est-à-dire marques. Rapprocher de ce passage le suivant de Florian, qui fait dire à sa guêpe :

J’ai des ailes tout comme vous ;
Même taille, même corsage ;
Et s’il vous en faut davantage.
Nos dards aussi sont ressemblants.

2 – Enquête. Recherche de la vérité par l’audition de témoins.

3 – Pendante. Est en litige, c’est-à-dire est l’objet d’une instruction judiciaire.

4 – Nous voici. Langage plein de concision.

5 – N’a-t-il point assez. Réminiscence de Rabelais : « Un procès à sa naissance première me semble informe et imparfait. Comme un ours naissant n’a pieds, ni mains, peau, poil, ni tête : ce n’est qu’une pièce de chair rude et informe ; l’ourse, à force de lécher, la met en perfection des membres. Semblablement, les sergents, huissiers, chicaneurs, procureurs, juges, suçant bien fort et continuellement les plaideurs, engendrent à leurs procès tête, pieds, griffes, bec, dents, mains, veines, artères, nerfs, muscles, humeurs. Ainsi rendent le procès parfait, galant et bien formé. » (III, chap. X.) — Le vers de La Fontaine est une expression proverbiale qui signifie : N’a-t-il pas assez sucé les plaideurs, en prolongeant indéfiniment la procédure ?

6 – Contredits, interlocutoires. Termes empruntés au langage du palais. Le premier désigne les écritures qui contiennent la réponse a la production de la partie adverse ; le second, les jugements ordonnant une mesure préalable à la sentence définitive que pourtant ils préjugent. Admirons de nouveau le soin avec lequel La Fontaine se sert des termes usités au barreau. En parlant des animaux, il ne perd jamais l’homme de vue

7 – Fatras. Se dit par mépris d’un amas confus de plusieurs choses.

8 – Grimoires. Se dit, dans le style familier, des discours obscurs et des écritures difficiles à lire.

9 – A leurs parties, sous-entendu adverses.

10 – Que des Turcs… Voici cette méthode décrite par Chamfort : « Le cadi prend une connaissance succincte de l’affaire et fait donner la bastonnade à celui qui lui paraît avoir tort. » La Fontaine n’a certainement pas voulu être pris ici au sérieux. S’il faut déplorer toute longueur inutile dans la procédure, il ne faut pas moins redouter les procédures trop sommaires. Est modus in rébus.

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C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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