Les fables et Lamartine

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

M. de Lamartine n’aime pas les fables…


Messieurs,

Il y a déjà quelques années, un artiste écrivit à M. de Lamartine pour lui demander la permission de publier dans un journal qui n’existe plus, son portrait — ou plutôt sa caricature, sa charge, puisque le mot est consacré. M. de Lamartine répondit qu’il n’accordait point cette permission, que Dieu nous avait donné un visage non pour le déformer mais pour le respecter, et que la parodie de la créature lui avait toujours semblé une injure faite au Créateur. Je songeais justement à cette lettre du grand poète, l’autre jour, en lisant l’étude remarquable qu’il vient de publier sur les Fables de l’Inde, et où il appelle la fable

« le plus puéril de tous les genres de littérature, une caricature de la nature humaine. »

M. de Lamartine n’aime pas les fables, me disais-je, sans doute pour cette raison même qui le porte à détester le crayonnage de ses traits grossis, et peut-être trouve-t-il qu’il y a violation de la dignité humaine dans ce procédé — dans cet art — qui consiste à faire passer les sentiments et les idées de l’homme dans le corps d’un animal. M. de Lamartine a pris pour devise (et certes il lui appartenait de le faire): Peindre, c’est embellir ; il ne peut donc trouver bon qu’on choisisse ce programme : — Peindre, c’est mettre en relief les difformités et les vices. — Et dans son amour pour la beauté, dans son admiration pour la forme, il oublie que le moraliste ne s’attache à représenter les défauts que pour les mieux corriger.

C’est une chose regrettable pourtant qu’on n’ait point la justice de reconnaître chez les autres les qualités qu’on n’a pas, et qu’on veuille mesurer ses voisins à sa propre taille. Soyez pareil à moi, je vous saluerai, mais si votre nature diffère de la mienne, ne comptez pas sur mon approbation. Je tiens à m’applaudir moi-même en vous applaudissant. Ainsi raisonne-t-on trop souvent. M. de Lamartine n’aime pas La Fontaine par cette raison seule que La Fontaine, s’il vivait, n’aimerait pas M. de Lamartine. Et cependant, non, laissez-moi croire que si La Fontaine lisait le Lac, il y trouverait aussitôt cette perfection que M. de Lamartine refuse aux Deux Pigeons; car La Fontaine unissait à son génie une raison suprême, et c’est parce qu’il en savait tout le prix qu’il aimait surtout la vérité.
Il y a longtemps déjà que M. de Lamartine nourrit contre le fabuliste une antipathie, disons bien, une colère qui semble grossir de jour en jour. Vingt ans après cette superbe éclosion du romantisme où des jeunes gens, qui se sentaient des demi-dieux, tentèrent de briser les idoles classiques, vingt ans après le jour où la perruque de Boileau fut brûlée dans le Cénacle, où Racine fut traité comme il ne le méritait pas, M. de Lamartine essaya de détruire à son tour un fétiche et il s’en prit à une statue. Il attaqua La Fontaine. Ce fut dans une de ces nombreuses publications que la nécessité l’a durement contraint à mettre au jour, dans le Conseiller du peuple, qu’il commença une guerre dont le traité de paix n’est pas encore signé. On retrouve une partie de cette belle colère dans une préface écrite pour les Méditations en juillet 1849. Le poète y parle avec une émotion communicative, une parole qui trouve son écho dans les cœurs, de son enfance, de ses premières impressions, de ses premières lectures, et la nous assistons, attentifs et charmés, à l’éclosion de l’un de nos plus purs et de nos plus incontestables génies. Il faut relire la page où, parmi ses meilleurs souvenirs, il retrouve l’émotion causée par la lecture de Mérope, que lui faisait son père; il faut voir avec quel sentiment profond et quelle irrésistible puissance il nous peint à la fois sa terreur et sa surprise, ses larmes de douleur et ses larmes de joie. Ce fut peut-être une révélation — et il serait assez étrange que nous dussions Lamartine, ce poète de la foi, à ce grand railleur, Voltaire.

…je vous prie de remarquer en passant que M. de Lamartine accuse La Fontaine de manquer de pitié et d’amitié.

Les fables de La Fontaine, dit-il encore, sont plutôt la philosophie dure, froide et égoïste d’un vieillard, que la philosophie aimante, généreuse, naïve et bonne d’un enfant : c’est du fiel, ce n’est pas du lait pour les lèvres et pour les cœurs de cet âge. Ce livre me répugnait; je ne savais pas pourquoi. Je l’ai su depuis : c’est qu’il n’est pas bon. Comment le livre serait-il bon ? l’homme ne l’était pas. On dirait qu’on lui a donné par dérision le nom du bon La Fontaine !

… Et que si M. de Lamartine a de la répugnance à ouvrir ces volumes perfides, il interroge le premier passant venu, cet homme du peuple qui ne connaît point Racine, qui n’a jamais lu Corneille peut-être et qui sait par cœur La Fontaine; ce passant lui dira quelle philosophie consolante et douce se cache sous cette amertume, et quel moraliste est celui-là qui vous apprend à connaître les hommes sans vous forcer à les mépriser. L’homme du peuple, ai-je dit, oh ! c’est l’homme du peuple qu’il faudra surtout consulter. Le bon La Fontaine est un de ses conseillers à lui. Il le connaît, il l’aime. Il le sait par cœur depuis longtemps, et quand ses enfants pourront lire, il leur donnera pour premier livre ce volume de fables ouvert là-bas et toujours à portée de sa main. Messieurs, dans les jours les plus sombres de la Révolution, alors que le peuple irrité ne se souvenait plus que de ses tortures et ne sentait plus que sa force, il y eut, dans une même journée, deux noms qui désarmèrent les plus farouches, deux femmes que les plus furieux voulurent épargner : l’une était la petite-fille de Calas ; l’autre, madame la comtesse de Marson, arrière-petite-fille de La Fontaine.

(Œuvres complètes de La Fontaine: avec un travail de critique et d’érudition aperçus d’histoire littéraire, vie de l’auteur, notes et commentaires, bibliographie, etc, Jean de La Fontaine, Louis Moland – Garnier Frères, 1872)

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •   
  •  

On vous recommande : l'Art de lire les fables

C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

Laisser un commentaire

Laissez un message, merci. Votre adresse email ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.