Les douze livres de La Fontaine, Eugène Geruzez

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Appréciations des douze livres de La Fontaine, Eugène Geruzez


Signature de La Fontaine

Il convient, après cette appréciation générale des procédés poé­tiques de La Fontaine et des qualités de son génie, de signaler rapidement, dans les douze livres qui composent son recueil, les apologues les plus dignes d’admiration et ceux qui ont paru faibles ou défectueux aux plus habiles critiques. Pour juger sainement, il ne faut pas louer sans discernement.

la-cigale-et-la-fourmi-la-fontaine-jjgrandville1 – Les premières fables de La Fontaine, telles que la Cigale et la Fourmi (fab. I), le Corbeau et le Renard (fab. II), par exemple, sont d’une extrême simplicité, appropriée à l’enfance et de nature à la charmer ; mais le poète, sans paraître ambitieux, ne tarde pas à prendre un essor plus élevé. Il ne se contente plus de raconter avec enjouement ; l’émotion de son âme se produit bientôt (fab. iv) dans les plaintes du mulet chargé d’argent qui périt où son ca­marade s’est sauvé, et l’art du poète dramatique éclate à la fable suivante dans le contraste du Loup et du Chien (fab. v), décrits tous deux de main de maître, et dans le piquant dialogue qui achève de les faire connaître. Le peintre inimitable paraît aussi dans l’Hiron­delle et tes petits Oiseaux (fab. viii), et le pinceau le plus habile essayerait vainement d’égaler l’effet pittoresque de ce vers :

Voyez-vous cette main qui par les airs chemine.

Le Rat de ville et le Rat des champs (fab. ix) n’est qu’une esquisse qui laisse au tableau tracé par Horace toute sa supériorité. La Fontaine a tort en commençant le Loup et l’Agneau ( fab. x) de dire sans restriction :

La raison du plus fort est toujours la meilleure ;

car cette maxime brutale est loin de sa pensée; la fable n’en est pas moins un modèle de narration, aussi bien que l’échange de politesses perfides entre le Renard et la Cigogne (fab. xviii). Rien n’est plus attendrissant que ce pauvre bûcheron (fab. xvi) tout couvert de rainée qui,

Gémissant et courbé, marchait à pas pesants

Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.

Boileau et J.-B. Rousseau se sont mal trouvés d’avoir voulu lutter contre une poésie si naturelle et si émouvante. Mais le chef-d’œuvre de ce livre est, sans contredit, le Chêne et le Roseau (fab. xxii), qui réunit à la vérité des mœurs, la sim­plicité, la grâce et la vigueur du style. La vérité des mœurs à propos d’un arbre et d’une plante ! Des caractères dans le règne végétal ! voilà un surprenant éloge ; cependant rien n’est plus juste, et ce n’est pas le moindre des miracles de l’art de La Fontaine.

le-lion-et-le-moucheron-j-j-granville2 – Le second livre renferme le Lion et le Moucheron (fab. ix), dont le début est si vif, si brusque, si martial : « Va-t’en, chétif in­secte, » et où la description du combat est digne de l’épopée par le mouvement et la noblesse du style ; le Lièvre et les Grenouilles (fab. xiv), charmant apologue qui console les poltrons sans les corriger, et qui instruit par l’analyse d’un sentiment dont les effets sont décrits avec une si piquante vérité. Il faut citer le Conseil tenu par les Rats (fab. II), image comique des as­semblées qui délibèrent courageusement sans passer de la pa­role aux actes ; la Chauve-souris et les deux Belettes (fab. v), quoique la morale en soit fausse, car ce n’est pas le sage, mais le lâche, qui crie, selon les temps : « Vive le Roi ! vive la Ligue! » Qui de nous, en lisant l’Oiseau blessé d’une flèche (fab. vi), n’a pas été ému de ce cri touchant et sorti du cœur :

Cruels humains ! vous tirez de nos ailes

De quoi faire voler ces machines mortelles !

Dans l’Aigle et l’Escarbot (fab. viii), même sensibilité, pour les œufs de l’aigle fracasses en son absence,

Ses œufs, ses tendres oeufs, sa plus douce espérance !

Et rien n’est plus dramatique, plus animé que les phases diverses de la vengeance de l’escarbot implacable au souvenir de la mort de Jean Lapin, son ami. La fable de l’Astrologue qui se laisse tom­ber dans un puits (fab. xiii) n’est rien, mais la digression sur l’astrologie est un morceau philosophique de la plus grande beauté ; c’est là que se trouvent ces admirables vers :

Quant aux volontés souveraines De celui qui fait tout, et rien qu’avec dessein, Qui les sait que lui seul ? Comment lire en son sein ? Aurait-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?

3 – Un chef-d’œuvre commence le troisième livre, un chef-d’œuvre le termine : le Meunier, son Fils et l’Ane (fab. I) est dans toutes les mémoires, ainsi que le Chat et un vieux Rat (fab. xviii); grâce à cette fable, si Rodilard, l’Alexandre des chats, est célèbre, le vieux routier de rat qui « a perdu sa queue à la bataille « par­tage la gloire de Rodilard pour avoir échappé à ses pièges. Entre ces deux apologues, si souvent cités comme des modèles, La Fontaine a placé l’Ivrogne et sa Femme (fab. vii), la Goutte et l’Araignée (fab. viii) et la Femme noyée (fab. xvi), qui parais­sent peu dignes de lui. Mais on le retrouve dans les Grenouilles qui demandent un roi, et qui méritent si bien la grue qui les croque, pour n’avoir pas conservé leur premier gouvernement ; dans le Renard et le Bouc (fab. v), où la sottise de ceux qui ont moins de jugement que de barbe au menton est si bien peinte ; dans l’Aigle, la Laie et la Chatte (fab. v), qui inspire plus de haine contre la fourberie que ne le ferait le plus éloquent des sermons ; enfin dans le Lion devenu vieux (fab. xiv), excellente leçon, quoique depuis lors l’âne ait continué de donner son coup de pied aux puissances déchues.

4 – Les plus belles fables du quatrième livre sont, sans contredit : le Jardinier et son Seigneur (fab. iv), scène comique et morale supérieurement tracée ; l’Ane et le petit Chien (fab. v), tableau de genre non moins plaisant, et qui donne lieu à tant d’applications, car le nombre n’est pas petit des lourdauds qui visent à la grâce et qui a forcent leur talent ; » le Loup, la Mère et /’Enfant (fab. xvi) ; le Vieillard et ses Enfants (fab. xviii), apologue remarquable par la noblesse soutenue et la gravité du style ; l’Avare qui a perdu son trésor (fab. xx), où le dialogue est digne de Molière ; l’Œil du Maître (fab. xxi) est encore un tableau achevé ; mais aucune de ces fables n’égale l’Alouette et ses petits avec le Maître d’un jardin (fab. xxii), qui prend place parmi les chefs-d’œuvre du genre. C’est un tableau plein de mouvement et de vérité, où tout est action et image.

5 – Le cinquième livre est peut-être moins riche que les précédents ; on y remarque cependant le préambule de la fable première, le Bûcheron et Mercure, où le poète livre le secret de son art et de sa supériorité, en disant, tout modeste qu’il est :

Je fais de cet ouvrage

Une ample comédie à cent actes divers

Et dont la scène est l’univers.

Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle.

Le Pot de terre et le Pot de fer (fab. ii), le Satyre et le Pas­sant (fab. vii), la Montagne qui accouche (fab. x), sont des esquisses négligées ; mais le Cheval et le Loup ( fab. viii), le La­boureur et ses Enfants (fab. ix), le Cerf et la Vigne (fab. xv), sont dignes de La Fontaine. Tout son talent de poète et de mo­raliste brille dans l’Aigle et le Hibou ( fab. xviii), comme dans l’Ours et les deux Compagnons (fab. xx), imité de l’historien Comines ; l’Ane portant des reliques (fab. xiv) et l’Ane vêtu de la peau du Lion (fab. xxi) sont de bonnes épigrammes en action dont le trait porte coup contre bien des gens ; les Oreilles du Lièvre (fab. iv) et le Renard ayant la queue coupée (fab. v) sont encore de piquantes satires.

6 – Une des plus agréables compositions de La Fontaine, la Jeune Veuve (fab. xxi), termine le sixième livre ; ce n’est pas une fable, mais une esquisse de mœurs de la touche la plus délicate : le style en est plein de grâce et d’harmonie, et il n’y a pas un trait qui dépare ce délicieux tableau. Phébus et Borée (fab. iii) offre un contraste poétiquement exprimé entre l’impuissante fureur du veut et la douceur victorieuse du soleil. Le Cochet, le Chat et le Souriceau (fab. v) est une peinture achevée ; le Mulet se vantant de sa généalogie (fab. viiu) appartient au genre satirique : ce mulet, qui avait eu beaucoup de modèles, a toujours des imitateurs. Le Vieillard et l’Ane (fab. viii), le Soleil et les Grenouilles (fab. xii) ont un sens politique, et ont passé pour des allusions témé­raires : la maxime « Notre ennemi, c’est notre maître, » n’est ni d’un courtisan, ni d’un citoyen, c’est une boutade d’esclave ; les plaintes des grenouilles craignant que le soleil n’eût des enfants provoquaient une application d’autant plus facile que Louis XIV avait pris le soleil pour emblème. Le Cerf se voyant dans l’eau (fab. ix) apprend à ne pas mépriser l’utile, et le Lièvre et la Tortue (fab. x) offre une leçon, trop souvent perdue, à l’usage des jeunes gens :

Rien ne sert de courir, il faut partir à temps.

Il n’y a pas de plus profitable enseignement que te Charretier embourbé (fab. xviii), ni de meilleure devise à prendre dans la vie que cette moralité ; » Aide-toi, le ciel t’aidera. » Le Charlatan (fab. xix) est une bonne plaisanterie, mise en scène avec beau­coup d’art : la promesse de transformer les ânes en docteurs ne doit pas être faite à bref délai. L’Ane qui se plaint de ses maîtres (fab. xi) n’a pas tout à fait tort, et l’apologue où il figure prouve­rait tout au plus qu’il n’est pas facile de rencontrer de bons maîtres. On ne voit pas pourquoi La Fontaine a déparé ce livre en y plaçant l’allégorie froidement épigrammatique de la Dis­corde (fab. xx) ; si c’est pour nous apprendre qu’il faisait mauvais ménage, la confidence est superflue. Nous ne lui savons aucun gré d’avoir donné pour père à la Discorde Tien-et-mien, dont on ne se figure pas aisément les traits; il ne convenait pas de qualifier et de symboliser ainsi la propriété, origine de bien des procès, à la vérité, mais principe de la durée des sociétés et source de la prospérité des États.

7 – Le septième livre des fables s’ouvre par les Animaux malades de la peste, qui passent à juste titre pour un des chefs-d’œuvre de la langue. Nulle part le poète n’a été mieux inspiré. Ce sujet, qu’il a transformé, il l’avait reçu des prédicateurs du moyen âge qui en avaient fait un emblème de la double balance des confesseurs indulgents pour les péchés des grands, inexorables aux peccadilles des faibles. La Fontaine en fait une image de la justice séculière ; il donne la peste pour motif à la réunion du conseil du roi des animaux, qui débute par s’accuser lui-même. Le sujet, ainsi modi­fié, devient une véritable création. La décision est prise par le conseil tout entier, sous la présidence du lion, et dans l’intention d’apaiser le courroux du ciel. Cette combinaison donne au sujet une unité et un intérêt qui manquent à la donnée primitive, où les confessions successives ne se rattachent pas à une cause unique. Le Rat qui s’est retiré du monde (fab. iii) a moins d’importance que les Animaux malades de la peste, mais une égale perfection ; on peut en dire autant du Coche et la Mouette (fab. ix), où la description est une peinture, et l’harmonie des vers une imitation des actes et des mouvements. Le même mérite de pittoresque et d’harmonie imitative se trouve au même degré dans la Laitière et le Pot au lait (fab. x), et la souplesse du talent de La Fontaine éclate par le contraste des deux sujets ; car la marche de la laitière est aussi vive, preste et dégagée, que la montée du coche est lente et laborieuse. Le Chat, la Belette et le petit Lapin (fab. xvi) soutient le parallèle avec les fables précédentes : même vérité de mœurs, peinture également habile des caractères, perfection du langage, plénitude et variété d’harmonie. Le Héron (fab. iv) est à une faible distance de ces chefs-d’œuvre, et il a pour commentaire la Fille (fab. v), qui n’est pas une fable, mais un récit moral et satirique également irréprochable. Les Souhaits (fab. vi), l’Homme qui court après la Fortune (fab. xii), les deux Coqs (fab. xiii),   

On peut comparer. Quelle lenteur, quel effort d’un Côté :

Dans un chemin montant, sablonneux, malaise.
Et de tous les côtés au soleil exposé,
Six forts chevaux tiraient un coche :
L’attelage suait, soufflait, était rendu.
Et de l’autre quelle vivacité :
Perrette sur sa tête ayant un pot au lait
Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre a la ville.
Légère et court vêtue, elle allait à grands pas,
Ayant mis ce Jour-là, pour être plus agile,
Cotillon simple et souliers plats.                                                            

seraient plus remarqués s’ils n’étaient comme éclipsés par le nombre et l’éclat des modèles qui distinguent ce septième livre, le plus riche de tous en chefs-d’œuvre.

8 – La Mort et le Mourant, qui commence le huitième livre, est une des plus belles et certainement la plus grave et la plus pathé­tique des fables de La Fontaine. Ces vers sur la nécessité de la mort :

Défendez-vous par la grandeur,
Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse ;
La Mort ravit tout sans pudeur :
Un jour le monde entier accroîtra sa richesse ;

sont de la plus haute éloquence. Ceux-ci sont également beaux et touchants :

Tu murmures, vieillard ! Vois ces jeunes mourir ;
Vois-les marcher, vois-les courir
A des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.

Après cette poésie émue et pénétrante, quelle surprise et quel charme de trouver la scène si vive et si enjouée du Savetier et du Financier (fab. ii), où la sensibilité se fait jour encore par des traits tels que celui-ci ;

Plus de chant : il perdit la voix
Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.

Ce même livre renferme encore deux récits qu’on peut compter parmi les modèles ; c’est le Rat et l’Huître (fab. IX) et l’Ours et l’Amateur des jardins (fab. x). Dans Jupiter et les Tonnerres (fab. xx) on admire la vivacité, la noblesse et l’harmonie d’une suite non interrompue de vers de sept syllabes, grâce à l’habileté du poète dans l’emploi d’un rythme à syllabes impaires qui semble repousser la mélodie ; La Fontaine a su le rendre musical. Les Obsèques de la Lionne (fab. xiv) offrent aussi des vers d’une harmonie enchanteresse :

…..Chétif hôte des bois !
Tu ris ? lu ne suis pas ces gémissantes voix !

et dans la réponse du Cerf :

Votre digne moitié, couchée entre les fleurs,
Tout près d’ici m’est apparue :
Et je l’ai d’abord reconnue.
Ami, m’a-t-elle dit, garde que ce convoi,
Quand je vais chez les dieux, ne t’oblige à des larmes ;
Aux champs Élysiens j’ai goûté mille charmes.
Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.

Qu’on oppose à la douceur de ces vers l’énergie de cette apostrophe, au début du Loup et le Chasseur (fab. xxvii) :

Fureur d’accumuler, monstre de qui les yeux
Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux.

Qu’on rapproche de cette douceur et de cette énergie la gravité philosophique de ce passage de Démocrite (fab. xxvi) :

Non content de ce songe, il y joint les atomes,
Enfants d’un cerveau creux, invisibles fantômes,
Et mesurant les cieux sans bouger d’ici-bas,
Il connaît l’univers et ne se connaît pas.

Le Lion, le Loup et le Renard (fab. iii) est, comme les Obsèques de la Lionne, une image de la cour, et par conséquent une satire. C’est là que le loup, en courtisan madré,

Daube, au coucher du roi,
Son camarade absent ;

et que le camarade, de retour ( il est vrai que c’est le renard), fait écorcher vif le daubeur qui l’a desservi. Les Femmes et le Secret (fab. vi), tableau piquant de commérage ; le Chien qui porte à son cou le dîner de son Maître (fab. vii), image de la contagion du vice sur la probité même, dans les temps de corruption et de curée ; l’Avantage de la Science (fab. xix) et l’Éducation (fab. xxiv), développements de deux vérités morales toujours confir­mées par l’expérience : toutes ces fables, bien qu’en deçà de la perfection, méritent encore d’être citées.

9 – Au commencement du livre neuvième, les deux Pigeons (fab. ii) sont une œuvre du premier ordre. Il n’y a dans aucun genre et dans aucune langue de peinture plus vraie ni plus touchante de l’amitié. Ce sentiment que le poète exprime si bien, on comprend qu’il en est pénétré, et il l’inspire pour lui-même. Qui douterait du cœur de celui qui a dit :

…. Qu’allez-vous faire ?
Allez-vous quitter votre frère.
L’absence est le plus grand des maux.
Mon pas pour vous, cruel !  Au moins que les travaux,
Les dangers, les soins du voyage,
Changent un peu votre courage.
Encor, si la saison s’avançait davantage.
Attendez les zéphyrs. Qui vous presse ? Un corbeau
Tout à l’heure annonçait malheur à quelque oiseau.

Le Berger et son Troupeau (fab. xviii) est une pièce de tout point irréprochable. Il y a peu d’oraisons funèbres aussi sincères et plus pathétiques que celle de Robin Mouton. Entre ces deux modèles accomplis, nous trouvons d’autres morceaux d’un ordre inférieur, sans doute, mais dignes encore d’être lus et goûtés. Le Gland et la Citrouille, cette piquante démonstration de la Provi­dence, le Statuaire et la Statue de Jupiter, où le poète, par un mouvement d’une brusquerie heureuse, passe si naturellement de l’enjouement au sublime ; l’Écolier, le Pédant et le Maître d’un Jardin, plaisante image du pédantisme ; enfin l’Huître et les Plaideurs, qui devrait avoir ruiné la chicane, si les plaideurs n’étaient pas incorrigibles. Le Trésor et tes deux Hommes, quoi­qu’il n’y ait pas unité de but, et que ce soit plutôt un conte qu’une fable ; le Singe et le Chat, ou plutôt Bertrand et Raton, types durables des habiles et des niais, dans l’industrie, la science et la politique : toutes ces esquisses de maître, passeraient pour des pièces incomparables, si La Fontaine ne nous avait appris qu’on peut faire mieux. Mais il faut avouer en toute franchise que le Cierge (fab. xii) ne vaut absolument rien. Le sujet est mal imaginé, et La Fontaine aurait dû le laisser à Abstémius ;

Sera-t-il dieu, table, ou cuvette ?
Il sera dieu ! même je veux
Qu’il ait en sa main un tonnerre.
Tremblez, humains ! faites des vœux ;
Voilà le maître de la terre !

L’exécution est également faible. Le cierge, comparé d’abord à Empédocle, et devenant ensuite un Empédocle de cire, est dans le goût de La Motte, qui appelle un chou phénomène potager, et un cadran, greffier solaire. Quelle froide plaisanterie que le vers suivant :

Ce cierge ne savait grain de philosophie.

Evidemment La Fontaine n’était pas bien éveillé quand il le fit

…. Quandoque bonus dormitat Homerus.

Ajoutons encore que la Souris métamorphosée en fille (fab. vii) est d’un goût fort équivoque.

10 – La seconde fable du dixième livre, l’Homme et la Couleuvre, réunit tous les genres d’éloquence. C’est le procès fait à l’huma­nité au nom des animaux et même des arbres. Rien n’est plus nerveux, plus logique, plus pathétique que ce réquisitoire en trois parties qui abaisse l’homme au-dessous du serpent sur les degrés de l’échelle morale. Ces terribles conclusions, le poète les restreint à l’ingratitude des grands, et la passion qui fermente dans ce terrible apologue donne à penser que La Fontaine, malgré son détachement de toute ambition et de toute servitude, sentait vivement au fond du cœur le contre-coup de l’orgueil, de la dureté, de l’égoïsme hautain et impassible, qui atteignent les serviteurs dévoués des puissants de la terre. Quoi qu’il en soit, cette fable est admirable d’amer dédain, de raillerie poignante, de ressentiment contenu, de dignité dans la plainte, de compassion aux souffrances ; et, dans l’expression, de noble et sévère poésie. Avant ce plaidoyer en faveur de la moralité des animaux com­parée à l’injustice des hommes, La Fontaine avait pris en main la défense de leur esprit. Sous le titre des Deux Rats, le Renard et I’œuf (fab. i), il combat par une série d’exemples le système de Descartes qui refuse l’intelligence aux animaux pour en faire des automates et des machines. Jamais cause ne fut plus habile­ment et plus poétiquement plaidée. C’est aussi que La Fontaine aimait tendrement sa clientèle ; et il avait raison, car elle lui a donné une gloire qui ne périra pas. Citons encore la Tortue et les deux Canards (fab. iii), qui nous font voir, aussi vivement que des couleurs étendues sur la toile par la magie d’un habile pin ceau, un voyage aérien suivi d’une terrible catastrophe ; le Berger et le Roi (fab. x), qui est un traité en action de philosophie morale ; les Lapins (fab. xv), tableau d’une vérité frappante et dont l’objet reste gravé dans l’imagination par l’art du poète ; le Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre et le Fils du Roi (fab. xvi), qui termine convenablement le dixième livre par une leçon analogue à celle de l’Avantage de la Science. On pourrait l’appeler l’Avantage d’un Métier. C’est comme un prélude à la pédagogie de J. J. Rousseau, qui veut que les bras de son Emile puissent assurer son existence. Il est bon de tout prévoir quand on peut tout perdre. Or, cela arrive, même sans révolution.

11 – Le onzième livre, composé de fables que La Fontaine écrivit lorsqu’il approchait de la vieillesse (à deux ou trois années près, il était sexagénaire), renferme encore deux chefs-d’œuvre : le Paysan du Danube (fab. vii) et le Vieillard et les trois jeunes Hommes (fab. viii) ; on peut même y ajouter, sans témérité, le Songe d’un habitant du Mogol (fab. iv). Le discours du paysan du Danube abonde en traits de mâle éloquence, dignes de la tribune antique. Le début rappelle l’exorde du discours de Démosthène sur la Couronne :

Je supplie avant tout les dieux de m’assister.

L’orateur athénien avait dit : « Avant tout, je supplie tous les dieux et toutes les déesses, etc. » Quelle énergie dans ce vers souvent cité :

Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome. Quel élan et quelle menace dans ceux-ci :

Craignez, Romains, craignez que le ciel quelque jour

Ne transporte chez vous les pleurs et la misère, etc. ; n’entend-on pas gronder le murmure précurseur de l’invasion des barbares ? Rien de plus touchant que le langage du bon vieillard aux trois jouvenceaux qui le blâment de planter à son âge :

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.

Le songe d’un habitant du Mogol est d’une grande hardiesse dans la fable, car cet ermite, entouré de feux pour être allé faire sa cour aux vizirs, devait donner à penser aux prélats qui ne rési­daient pas. L’épilogue de cet apologue, imité de Virgile, est plein de charme :

Solitude, où je trouve une douceur secrète,
Lieux que j’aimai toujours, ne pourrai-je jamais
Loin du monde et du bruit goûter l’ombre et le frais !
Oh ! qui m’arrêtera sous vos sombres asiles !

On peut encore louer la touche vigoureuse du Lion (fab. i), et notamment ces vers :

Apaisez le lion : seul il passe en puissance
Ce monde d’alliés vivant sur notre bien ;
Le lion en a trois qui ne lui coûtent rien :
Son courage, sa force, avec sa vigilance.

Il y a des détails pleins de grâce dans les Dieux voulant in­struire un fils de Jupiter (fab. ii) et des traits de haute poésie dans le Fermier, le Chien et le Renard (fab. iii). En somme, on voit que le génie du poète n’a pas faibli.

12 – La décadence est sensible dans le douzième livre, formé d’apo­logues que La Fontaine composa entre 1679 et 1694. Au terme de cette période de quinze années il avait 73 ans, et il n’est pas étonnant qu’à cet âge la verve se ralentisse et que la veine se glace un peu. Cependant on reconnaît encore la manière, et, à un certain degré, le talent du poète dans les Compagnons d’Ulysse (fab. i), dans le Thésauriseur et le Singe (fab. iii), dans les deux Chèvres (fab. iv). Le vieux Chat et la jeune Souris (fab. v) est un charmant badinage, et on s’étonne de trouver tant de grâce chez un poète septuagénaire. Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat (fab. xv) nous rend presque La Fontaine tout entier : il est vrai qu’il écrit pour madame de La Sablière, et que la reconnais­sance qui lui échauffe le cœur rajeunit son talent. On retrouve dans la Forêt et le Bûcheron (fab. xvi) la même sensibilité qui lui faisait écrire trente ans auparavant l’Oiseau blessé d’une flèche : c’est la même pensée, la même émotion, et presque le même style. Enfin, malgré l’affaiblissement que l’âge amène fata­lement, La Fontaine demeure jusqu’au bout le maître de l’apo­logue, et lorsque dans sa dernière fable, tirée de la Vie des Pères du désert*, le Juge arbitre, l’Hospitalier et le Solitaire (fab. xxviii , il nous dit :

Pour vous mieux contempler demeurez au désert,

on reconnaît l’accent et l’âme du poète qui a si bien peint la nature, parce qu’il n’a jamais cessé de l’aimer et de l’interroger.la-fontaine-et-animaux--e-lambert

Philémon et Baucis, qu’on place habituellement à la suite des fables, est encore un ouvrage de la vieillesse de La Fontaine : mais pour ce sujet doux et grave, l’âge lui communique seulement le calme religieux et la sérénité qui conviennent à la matière ; aussi ce récit est-il au rang des chefs-d’œuvre. Ovide, que La Fon­taine imite, quoique plus discret que de coutume, altère un peu par des jeux d’esprit et quelques excès de verve la noble simplicité du tableau ; dans La Fontaine tout est pur, mesuré, harmonieux : ces deux vieillards, Philémon et Baucis, tels qu’il les peint, sont des hôtes dignes de recevoir le maître des dieux, et leur chaumière, asile de vertus modestes, est déjà un temple avant que ses murs aient

Changé leur frêle enduit aux marbres les plus durs.

C’est de tout point l’œuvre d’un sage, chez qui le calme de l’âme laisse moins de feu, mais donne plus de lumière à l’imagination. Quels vers que ceux-ci :

L’humble toit est exempt d’un tribut si funeste.
Le sage y vit en paix et méprise le reste ;
Content de ses douceurs, errant parmi les bois,
Il regarde à ses pieds les favoris des rois ;
Il lit, au front de ceux qu’un vain luxe environne,
Que la fortune vend ce qu’on croit qu’elle donne.
Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour,
Rien ne trouble sa fin : c’est le soir d’un beau jour.

Eugène Geruzez

Études littéraires sur les ouvrages français, prescrits pour l’examen du baccalauréat es lettres
Eugène Geruzez, Jul. Delalain, 1849

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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