Les Animaux malades de la peste, analyses

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Fable : Les Animaux malades de la peste, expliquée


animaux_malades_de_la_peste_walckenaer_edition_1846L’origine de cet apologue remonte aux sources indiennes. On en trouve les principaux éléments dans la fable de l’Hitopadesa : le Lion, le Corbeau, le Tigre, le Chacal et le Chameau. « Dans une forêt, il y avait un lion nommé Madotkata, lequel avait pour ses serviteurs un corbeau, un tigre et un chacal. Un jour, en se promenant, ces trois animaux rencontrèrent un chameau qui s’était égaré d’une caravane, et lui demandèrent d’où il venait. Le chameau leur raconta son aventure, et ils le menèrent près du lion. Celui-ci lui promit de le prendre sous sa protection ; puis il lui donna le nom de Tchitrakarna et le fit demeurer auprès de lui. Quelque temps après, le lion étant devenu infirme et la pluie étant tombée en abondance, le corbeau, le tigre et le chacal ne purent pas trouver de nourriture. Ils furent très-embarrassés, et ils se dirent entre eux : « Il faut faire en sorte que notre maître tue Tchitrakarna; avons-nous besoin de ce mangeur de broussailles ? — Mais, dit le tigre, notre maître lui a promis sa protection et l’a accueilli avec bienveillance : comment pourrions-nous mettre ce plan à exécution ? — Aujourd’hui, répondit le corbeau, notre maître dépérit, et il n’hésitera pas à commettre un crime. »
« …Après avoir fait ces réflexions, ils allèrent tous les trois auprès du lion. « Avez-vous trouvé de quoi manger ? leur demanda celui-ci. — Seigneur, répondit le corbeau, malgré nos efforts, nous n’avons rien trouvé. — Comment vivre maintenant ? dit le lion. — Seigneur, dit le corbeau, en nous privant d’un aliment que nous possédons, nous allons tous périr. — Et quel aliment avons-nous donc ici ? demanda le lion. — Tchitrakarna, lui dit le corbeau à l’oreille. Le lion toucha la terre, puis ses deux oreilles, et il s’écria : « Je lui ai promis ma protection, et je l’ai retenu auprès de moi : comment cela serait-il possible ?… — Votre seigneurie ne le tuera pas, répondit le corbeau, mais nous ferons en sorte qu’il consente lui- même à se sacrifier. »
« A ces mots, le lion se tut. Le corbeau profita d’une occasion et eut recours à la ruse. Il vint, avec tous ses compagnons, auprès du lion, et lui dit : « Seigneur, malgré nos efforts, nous « n’avons pas trouvé de quoi manger. Votre seigneurie a souffert « d’un si long jeûne. Qu’elle se nourrisse donc aujourd’hui de ma « chair !… — Mon ami, dit le lion, il vaut mieux mourir que de « commettre une telle action. » Le chacal lui fit ensuite la même offre. « Non, non, répondit le lion. — Seigneur, dit le tigre à son « tour, prenez mon corps et nourrissez-vous. — Cela ne serait « point convenable, » reprit le lion. Alors Tchitrakarna, qui ne se défiait de rien, offrit comme les autres de se sacrifier ; mais il n’eut pas plus tôt parlé que le tigre l’éventra, et tous le dévorèrent. »
Dans le Calila et Dimna ou les Fables de Bidpay, les personnages sont : le corbeau, le loup, le renard, le lion et le chameau. Le récit est beaucoup plus développé. La scène, notamment, ou les trois compagnons du chameau offrent au lion de se sacrifier, renferme de piquants détails. Quand le corbeau a parlé, le loup, le renard et le chameau lui-même se récrient sur la mauvaise qualité de la chair du corbeau. Après la harangue du renard, c’est le loup qui reproche à celui-ci de vouloir faire manger au souverain une nourriture puante et malsaine, et quand le loup a parlé, le renard lui rend le même service et affirme que la chair du loup est telle, qu’on ne peut l’avaler sans s’étrangler.
Reste le débonnaire chameau, qui s’immole avec conviction à l’appétit du monarque. Les autres s’écrient en le mettant en pièces : « Ah ! qu’il est heureux de laisser à la postérité un si bel exemple de générosité et de zèle ! »
La Fontaine a pu voir l’apologue indien dans le Livre des lumières, de David Sahid, chap. I, fable XX.
Bien antérieurement à la traduction de David Sahid, le recueil des contes et apologues indiens était arrivé en Europe par les voies que nous avons décrites dans notre étude générale. L’histoire du malheureux chameau, victime de sa candeur, changea de caractère pour s’appliquer aux mœurs et aux croyances occidentales. Il fut remplacé par l’âne indigène, et, au lieu d’un sacrifice volontaire, il ne s’agit plus que d’une confession publique de ses péchés et d’une exorbitante punition qui lui est infligée pour ses peccadilles. Cet exemple de la confession de l’âne se répandit principalement dans les sermons ou les traités relatifs au sacrement de la pénitence : il servait à exhorter les confesseurs à n’avoir pas trop d’indulgence pour les riches et les puissants, ni trop de sévérité pour les pauvres.
François Philelphe la recueillit dans ses fables latines imprimées à Venise en 1480. Morlini, fable x, offre une leçon un peu distincte, dans laquelle l’agneau remplit le rôle de l’âne. L’agneau porte plainte contre le loup devant le lion. Ils plaident tous deux. Le loup accuse l’agneau d’avoir suscité les chiens pour le dévorer lui et les siens. Le lion, qui penche du côté des loups, « qui sont des puissances, » tanquam prœpotenles in regno, condamne l’agneau à donner caution à son adversaire, qu’il ne causera plus de dommage, et, en outre, à lui livrer, à lui lion, sa peau, en punition du tort qu’il a eu de recourir aux chiens et des excès et outrages que ceux-ci ont commis dans le royaume.
Deux fabulistes français, Guillaume Guéroult et Guillaume Haudent, traitèrent ce sujet en vers à peu d’années de distance (1540-1547) et réussirent presque également. Nous avons reproduit, dans notre étude générale, la fable de Guéroult. Citons les principaux passages de celle de Guillaume Haudent, qui est à peine inférieure à la première. Elle est la 266e du recueil et a pour titre : La Confession de l’Ane, du Renard et du Loup.
Le loup, le renard et l’âne, allant à Rome pour obtenir la rémission de leurs péchés, font route ensemble. Réfléchissant au grand nombre de pénitents qui obséderont le pape et les cardinaux, craignant d’être empêché d’obtenir l’absolution, le renard dit :
……Bon seroit, ce me semble,
Nous confesser l’un à l’aultre des maulx,
Iniquités et crimes anormaulx
Qu’avons commis. …..

Cet avis est approuvé, et le loup, donnant l’exemple et se mettant à genoux, s’accuse d’avoir dévoré une truie et ses petits :

Un jour passé dessus une terrasse
Je rencontrai une coche fort grasse
Que je mangeai, pour autant qu’en l’estable,
Comme cruelle et mère détestable,
Ses cochonnets laissoit mourir de faim.
Considérant encore l’endemain
Siens cochons orphelins demourés
De leurs parents, je les ai devourés
Par la pitié que j’ai dû avoir d’eulx,
En les voyant estre ainsi souffreteulx.
Si j’ai péché en ces deux cas ici,
J’en quiers pardon en vous criant merci,
Et suppliant par grand dévotion
De m’en donner vostre absolution,
Ayant esgard à ma grand repentance.

Le renard s’empresse d’enchérir sur les hypocrites excuses alléguées par le loup :

……Certes, vous n’avez pas
Fort offensé n’oussi commis grand cas,
Vu que la coche, ainsi comme l’entends,
Étoit aux champs où prenoit passe-temps,
Sans tenir compte ni avoir soin et cure
De ses cochons estant sans nourriture,
Seuls en l’estable, où de faim ils mouroient.
Considérant, après, qu’ils demouroient
De père et mère orphelins, par pitié
Qui vous tenoit, non par inimitié,
Vous les avez tous mangés en la fin…
Je vous absous entièrement de tout,
Vous enjoignant de dire bout à bout
Pater noster une fois seulement,
Ce qu’il promit très-libéralement.

Le renard se confesse à son tour, et ce n’est pas non plus sans chercher à atténuer ses méfaits qu’il avoue avoir pris et mangé un coq et ses poules :

L’aultre hier, en un repaire,
Un fier coq, despit et orgueilleux,
Fort importun et si très-merveilleux
Qu’il meurtrissoit de ses griz et ses croqs
Et debelloit pour vrai tous aultres coqs,
Et oultre plus, tant le jour que la nuit,
Estourdissoit par impétueux bruit
Petits et grands, et en espécial,
Les ceulx à qui la teste faisoit mal.
Par quoi, voyant de cestuy coq l’orgueil,
En mon courage en conçus un tel deuil,
Que je l’ai pris comme il se pourmenoit
Emmy les champs où ses poules menoit ;
Puis l’ai mangé en lui tordant le col,
Pour et enfin qu’il ne fist plus du fol.

La sollicitude du renard pour ceux qui ont mal à la tête et que le coq importunait par ses cris est un trait plaisant. A ce premier aveu, le renard en ajoute un autre : il convient qu’il a croqué les poules après le coq, mais il l’a fait parce qu’après la mort de celui-ci, les poules ne cessaient de l’accuser et de l’injurier. Bref, conclut-il,

S’en ce cas j’ai faict dissolution,
J’en quiers pardon et absolution,
M’adjoindre aussi pénitence de faict.

Il retrouve, comme bien on le pense, dans son compère le loup l’indulgence avec laquelle lui-même l’a traité :

… Le loup, pour toute pénitence,
Lui enchargea qu’il s’abstint volontiers
De manger chair par trois jours tout entiers
De vendredi ; mais c’estoit à sçavoir
S’il n’en trouvoit ou n’en pouvoit avoir :
Ce que promit faire de point en point.

Les deux premiers pèlerins étaient ainsi absous l’un par l’autre ; le troisième commence sa confession :

Tout cela faict, le pauvre asne est venu
A confesser son cas par le menu
A tous les deux, leur disant : « Mes amis,
Vous cognoissez que nature m’a mis
Sur terre afin de porter peine et faix
Et endurer travail, ce que je fais
Patiemment. Ce nonobstant encoire,
Le plus souvent, ainsi qu’il est notoire,
Je suis bastu ou me fait-on jeusner….
…..
Ils vous ont pris ce pauvre asne tous deux,
Et puis vous l’ont tellement devouré
Qu’un seul morceau de chair n’est demouré.

Presque à la même époque où Guillaume Haudent racontait, après Guillaume Guéroult, la confession de l’âne, l’Allemand Be-belius lui donnait place dans ses Facéties latines, livre II, conte XXV.
Vers la fin du siècle (1585), Pierre de Larivey nous offre une bonne version en prose. Traduisant les Nuits de Straparole, il substitue à la première fable de la treizième nuit de son auteur cet apologue qu’il raconte d’après Guillaume Haudent. Pierre de Larivey conclut comme il suit : « Par le loup et le regnard s’entendent les grands qui, se pardonnant l’un l’aultre, tourmentent l’asne qui est le pauvre peuple, lequel porte le faix de leurs meschancetés, ce que Juvénal a fort bien noté, disant :

Le magistrat pardonne aux corbeaux offençans,
Et mulcte par tourmens les pigeons innocens. »

Les animaux malades de la pesteNous venons de tracer un court aperçu des destinées de cet apologue avant La Fontaine. On aura remarqué que l’idée du dévouement, qui est le point de départ de la fable asiatique, disparaît dans la fable telle que le moyen âge l’a transformée. C’est La Fontaine qui reprend cette idée et qui lui donne une portée bien plus haute. Il ne s’agit plus, en effet, d’un acte de dévouement monarchique et personnel, mais d’une cérémonie expiatoire, d’un sacrifice solennel destiné à conjurer le fléau destructeur. Il s’agit de trouver le coupable qui a peut-être attiré sur la gent animale ce fléau, la victime qui apaise le courroux des dieux et sauve « les hôtes de l’univers. » Les détails du drame prennent dès lors une tout autre signification.
D’autre part, la confession du lion, la complaisante indulgence du renard, la timidité et la sincérité scrupuleuse de l’âne, le violent réquisitoire du loup, tout ce tableau tragi-comique a été inspiré par notre vieille littérature. C’est ainsi que, tout en rendant justice à la supériorité de La Fontaine, la série des œuvres remarquables qui l’ont précédé, depuis le Pantcha-Tantra jusqu’à Larivey, sert à expliquer la conception de son admirable apologue et nous en fait distinguer les éléments originaux.

Jean de La Fontaine par Louis Moland – travail de critique et d’érudition – Garnier frères, 1872

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« Les petits drames de notre fabuliste sont une imitation parfaite de la nature ; son style, plein de grâce, a toute la limpidité d'une pensée naïve et simple; néanmoins, on ne le comprend pas toujours. » Voltaire a dit aussi : « Les Fables de La Fontaine ont besoin de « notes, surtout pour l'instruction des étrangers. » Aimé-Martin

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