Les animaux malades de la peste – analyse

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Étude sur les animaux malades de la peste


les-animaux-malades-de-la-peste-jjgrandville— Cet apologue, que l’antiquité ne semble point avoir connu, fut populaire au moyen âge. Un Allemand du XIIe siècle raconta la mésaventure d’un pauvre âne, obligé de se confesser, la veille d’une fête, et mis à mort par deux justiciers hypocrites.
A cette époque, on aimait se servir des bêtes pour faire la leçon aux hommes … et surtout aux puissants.
Le Roman du Renart en est un frappant exemple. Aussi l’on s’empara de l’apologue germanique, et les prédicateurs audacieux ne craignirent pas de l’introduire dans leurs sermons. Raulin (*), qui appartenait à l’ordre de Cluny, ne l’oublia point, quand il prêcha sur la Pénitence. Voici ce passage, que La Fontaine lut certainement :

« Le lion tint chapitre ; différents animaux vinrent se confesser à lui. Le loup commença : il avoua qu’il avait dévoré force moutons ; mais il ajouta que c’était dans sa famille une vieille- habitude, que de temps immémorial les loups avaient mangé les brebis et qu’il ne se croyait pas si coupable. Le lion lui dit :
« Puisque c’est l’habitude de vos ancêtres, un droit héréditaire, continuez ; seulement dites un Pater. » Le renard fait une confession semblable et il dit : « J’ai croqué beaucoup de poulets, dévasté beaucoup de basses-cours, mais de tout temps mes ancêtres l’ont fait avant moi, et je croque de race. » — (Soi ! dit le lion, continuez ; faites comme vos ancêtres et dites un Pater. » L’âne vint à son tour ; il se frappe la poitrine avec componction ; il avoue qu’il a commis trois péchés. Le premier, c’est d’avoir mangé du foin (lui était tombé d’une charrette sur des ronces. Le Grand péché que de manger le foin d’autrui !
Voyons, continuez. » — L’âne avoue alors qu’il a fienté dans le cloître des frères. Le lion se récrie plus vivement : « Souiller ainsi la terre sainte, c’est un péché mortel ! » Son troisième aveu, on ne put le lui arracher qu’au milieu des pleurs et des sanglots ; il avoue enfin qu’il avait brait pendant que les frères chantaient dans le chœur et qu’il avait fait de la mélodie avec eux. Le lion lui dit : « Oh ! c’est un grave péché de chanter pendant que les frères chantent, de les mettre en désaccord, et de semer la zizanie dans l’Église ! » Sur ce, il le condamna à être flagellé. »

Les animaux malades de la pesteL’intention de Raulin est évidente. Il attaque les grands de la terre, qui se montrent trop indulgents pour les crimes des gens de « race », et qui feignent une sévérité excessive, quand il s’agit de choses touchant — de très loin —aux intérêts ecclésiastiques.
Le prédicateur veut railler l’hypocrisie des seigneurs mondains, et rien de plus ! … Cet apologue, entre les mains des fabulistes, sera toujours la protestation des faibles et des innocents, opprimés par les forts et les coupables.
Sans compter l’Italien Straparole (**), Guillaume Haudent, et Guéroult (***) traitèrent avec esprit ce sujet. La Confession de l’Asne, du Regnard et du Loupest un chef-d’œuvre d’ironie. Le loup, que Guillaume Haudent nous présente, s’accuse d’avoir dévoré une laie, qui négligeait ses petits… et les petits, parce qu’ils n’avaient plus de mère pour s’occuper d’eux. Le renard, de son côté, a croqué bêtement un méchant coq, qui déchirait tous les habitants de la basse-cour avec ses ergots ; et, par charité, il a fallu abréger la vie des poules, languissantes et désolées d’être veuves. Les deux compères, naturellement, s’absolvent avec une indulgence réciproque. Mais ils condamnent un malheureux baudet, qui a mangé la paille des sabots de son maître ; et ils se chargent d’exécuter la sentence… en déjeunant aux dépens du pauvre sire. Chez Guéroult, l’histoire est la même, avec cette différence que le renard est remplacé par un lion, auquel seigneur loup fait sa cour. L’épisode de l’âne est à citer. La Fontaine n’y est point supérieur à son confrère du XVIe : siècle :

L’âne craignant de recevoir nuisance
Répond ainsi : « Mauvais sont nies forfaits,
Mais non si grands que ceux-là qu’avez faits
Et, toutefois, j’en reçois déplaisance,
Quelque temps fut que j’étais en servage
Sous un marchand qui bien se nourrissait
Et, au rebours, pauvrement me pansait,
Combien qu’il eut de moi grand avantage.
Le jour advint d’une certaine foire
Où, bien monté sur mon dos, il alla ;
Mais, arrivé, jeun il me laisse là
Et s’en va droit à la taverne boire.
Marri j’en fus, car celui qui travaille
Par juste droit doit avoir à manger.
Or, je trouvai, pour le conte abréger,
Ses deux souliers remplis de bonne paille.
Je la mangeai sans le sçu de mon maître.
En ce faisant, j’offensai grandement,
Dont je requiers pardon très humblement,
N’espérant plus telle faute commettre.
— 0 quel forfait !… 0 la fausse pratique !
(Ce dit le loup fin et malicieux)
Au monde n’est rien plus pernicieux
Que le brigand ou larron domestique.
Comment ! la paille aux souliers demeurée
De son seigneur, manger à belles dents !…
Et, si le pied eût été là-dedans,
Sa tendre chair eut été dévorée ! »

Les huit derniers vers sont exquis, et La Fontaine, désespérant d’égaler ici Guéroult, n’a point écrit le réquisitoire du loup, transformé en procureur royal.
Cependant, si l’on ne considère que l’ensemble, les Animaux malades de la peste surpassent toutes les versions antérieures de l’apologue.les-animaux-malades-de-la-peste-dore-image
Chez La Fontaine, le cadre s’élargit et la confession est amenée d’une façon dramatique. Il ne s’agit pas de trois voyageurs qui s’avouent réciproquement leurs fautes au coin d’un bois ; mais de toute une nation qui cherche un responsable pour l’immoler à la colère des dieux. Une épidémie désole les royaumes du lion, et, comme dans l’Iliade, comme dans Œdipe roi (****), on tient conseil afin de mettre un terme au fléau. Cela est naturel et rend tout à fait vraisemblable la donnée, un peu étrange au premier abord, de l’apologue.
Un tableau, trois discours, un dénouement rapide, voilà la fable. Mais que de beautés en soixante-quatre vers ! La description de la peste est d’une précision saisissante. Thucydide, Lucrèce, Boccace ont peint des épidémies meurtrières (*****) ; mais leurs toiles grandioses ne provoquent pas une émotion plus vive que le petit quadro de La Fontaine :

Ni loups, ni renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie ;
Les tourterelles se fuyaient…
Plus d’amour ! partant, plus de joie !

Ces vers, où il y a une pointe de sensibilité délicieuse, ne donnent-ils pas l’impression d’un immense désastre ? Pour que la cupidité, la tendresse et toutes les passions s’éteignent de la sorte, il faut qu’on sente sur sa tête les doigts étendus de la Mort !
Les trois discours sont fort beaux et conformes à la nature des orateurs. Voilà bien le ton du maître qui affecte un généreux renoncement, mais qui s’exprime en homme certain de n’être pas pris au mot ! Voilà bien la harangue flatteuse du courtisan, qui évite d’énumérer ses propres fautes, mais qui sait habilement calmer les « scrupules » du monarque.
Et, enfin, cette parole simple, humble et modeste, n’est-elle pas celle d’un pauvre hère, tremblant devant les puissances et habitué à souffrir ? Nous ne voulons pas insister sur les allusions contemporaines ; mais aucune fable ne donne plus raison à la thèse que Taine a soutenue. Oui ! il y a, dans les Animaux malades de la peste, une ample part de satire. Ce Lion autoritaire, il habite au Louvre.
Des renards élégants — les Saint-Aignan, les Guiche, les Dangeau — lui tournent la tête par leurs adulations empressées ou excusent par des discours habiles ses folies. Et quand il aura mis, vers 1709, la France en péril, c’est le baudet, c’est-à-dire le peuple, qui payera ! Il y a là un avertissement et une leçon narquoise du Bonhomme, qui d’ailleurs s’élève plus haut et montre également dans cette fable le triomphe de l’hypocrisie et de l’égoïsme éternel.
Nous citerons, en terminant, le jugement de Chamfort sur les Animaux malades de la peste :

« C’est, dit-il, le plus beau des apologues de la Fontaine et de tous les apologues. Outre le mérite de l’exécution qui, dans son genre, est aussi parfaite que celle du Chêne et du Roseau, cette fable a l’avantage d’un fonds beaucoup plus riche et plus étendu : et les applications morales en sont bien autrement importantes.
C’est presque l’histoire de toute société humaine. Le lieu de la scène est imposant : c’est l’assemblée générale des animaux. L’époque en est terrible : celle d’une peste universelle ; l’intérêt aussi grand qu’il peut être dans un apologue : celui de sauver presque tous les êtres… Les discours des trois principaux, personnages, le lion, le renard et l’âne, sont d’une vérité telle que Molière lui-même n’eut pu aller plus loin. Le dénouement de la pièce a, comme celui d’une bonne comédie, le mérite d’être préparé sans être prévu, et donne lieu à une surprise agréable, après, laquelle l’esprit est comme forcé de rêver à la leçon qu’il vient de recevoir et aux conséquences qu’elle lui présente. »
On avouera qu’il est impossible de dire mieux et de rendre plus complète justice à un fabuliste de génie.

Études littéraires sur les auteurs français, par M. René Doumic et Léon Levrault,P. Delaplane (Paris) 1909.


(* ) Raulin (1443-1014) fut principal du collège de Navarre, puis fut chargé par le cardinal d’Amboise de réformer l’ordre de Cluny, en 1501.
(**) Les Facétieuses Nuits, du conteur italien Straparole, avaient été traduites en 1560.
(***) Guéroult était un conteur français du XVIe siècle : il avait écrit les Emblèmes. La fable de Haudent s’appelle : Confession de l’Asne, du Regnard et du Loup ; celle de Guéroult Le lion, le loup et I ‘âne.
(****) Dans l’Iliade, Apollon envoie la peste au camp des Grecs afin de punir Agamemnon qui a outragé le prêtre Chrysès, Dans Œdipe roi, tragédie de Sophocle, une épidémie horrible s’abat sur la ville de Thèbes où réside le roi Œdipe, parricide sans le savoir.
(*****) L’historien Thucydide dans la Guerre du Péloponnèse (livre 11); le poète Lucrèce dans la Nature des choses (livre VI) ; le conteur Boccace au début du Décaméron.

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