Les animaux malades de la peste analyse littéraire

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Développement et analyse littéraire de Antoine Joseph Becart


Les animaux malades de la peste

Les animaux malades de la pesteCette fable, que l’on regarde avec raison comme le chef-d’œuvre de l’inimitable La Fontaine, a pour but moral de nous apprendre que dans la société, c’est ordinairement le plus faible qui est puni le plus rigoureusement ou qui échappe le moins à la vindicte des lois. Ce petit poème est non-seulement le chef-d’œuvre du fabuliste ou plutôt du fablier français, maison peut dire hardiment que c’est le chef-d’œuvre de toutes les fables connues.
L’exécution de cet apologue est aussi parfaite dans son genre que celle du Chêne et du Roseau, qu’on trouve expliquée dans le Cours de littérature. De plus, il y a dans les Animaux malades de la peste, un fonds beaucoup plus riche et bien plus étendu. Les applications à la vie morale et politique en sont bien autrement importantes ; c’est presque l’histoire de toute société humaine.
Un mal a répandu partout la terreur ! ce mal, c’est une peste universelle. Ce fléau terrible est l’époque mémorable de l’assemblée générale des animaux ; ce qui rend si imposant le lieu de la scène. L’intérêt est aussi grand qu’il peut être dans une fable : il s’agit de détourner le courroux céleste, d’arracher à une mort imminente presque tous les êtres,
Hôtes de l’univers sous le nom d’animaux,
Comme a si bien dit ailleurs le bon La Fontaine.
Cet admirable peintre de la nature a conservé soigneusement son propre caractère à chacun des personnages qu’il met en scène. Les discours qu’il place dans la bouche des trois principaux acteurs de son petit drame : le lion, le renard et l’âne, sont d’une telle vérité, d’un coloris si exact, que Molière lui-même n’eût peut-être point été au-delà. Le dénouement de cette pièce a, comme celui d’une bonne comédie, le mérite d’être préparé sans être prévu, et donne lieu à une surprise agréable, après laquelle l’esprit est comme forcé de rêver à la leçon que l’auteur a cru avec raison devoir débuter sur le ton le plus élevé : Un mal qui répand la terreur…. Il veut d’abord que l’esprit du lecteur soit imbu de l’importance du sujet qu’il a choisi. De plus, il se réserve adroitement par là un contraste avec le ton qu’il va prendre, dix vers plus bas.
Les tourterelles se fuyaient ;
Plus d’amour, partant plus de joie.
Quels vers charmants que ces deux derniers ! Que de sensibilité, de naïveté, de grâce, de délicatesse en si peu de mots ! Quels vers mieux que les précédents pourraient exprimer la désolation ! Voilà de ces traits qui valent un tableau tout entier, de ces traits qui font voir combien la poésie a d’avantages de toute espèce sur la peinture sa sœur.
La transition de la description de la peste au discours du lion, est si marquée, qu’il n’est pas nécessaire d’avertir de changer de ton en cet endroit. Remarquez seulement combien ce discours est humble et affectueux, de la part du plus terrible des animaux, tant le malheur a de force pour abattre l’orgueil et la fierté, et pour rapprocher les distances qu’il vient de recevoir et aux conséquences qu’elle lui présente.
L’auteur a cru avec raison devoir débuter sur le ton le plus élevé : Un mal qui répand la terreur…. Il veut d’abord que l’esprit du lecteur soit imbu de l’importance du sujet qu’il a choisi. De plus, il se réserve adroitement par là un contraste avec le ton qu’il va prendre, dix vers plus bas.

Le lion, à en juger d’après le discours que lui fait tenir La Fontaine, paraît agir de très-bonne foi et se confesser sans arrière-pensée.
Que le pin coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux.
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
On sent que la voix, en récitant ces vers et surtout le dernier, doit recevoir celle inflexion de ton de celui qui, au comble du malheur, compte à peine sur une dernière ressource. C’est ce que signifie le peut-être du troisième vers précité.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements.
Ceci doit être dit d’un ton sérieux, et même avec un peu de gravité. C’est le lion, le roi des animaux, qui cite l’histoire, dans un cas où il est question de sauver tout l’Etat, en sacrifiant un de ses membres.
– Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Le lion a dû dire cela d’un ton humble ; il faut donc baisser un peu la voix pour réciter ces deux vers.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? nulle offense :
Il doit y avoir un petit repos avant ces trois vers. L’hypocrisie en fait le caractère et en décide le ton. N’est-il pas très-curieux de remarquer) après ce grand vers :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger le petit vers qui le suit immédiatement :
– Le berger.
Ne semble-t-il pas que le lion voudrait, pour ainsi dire, escamoter un péché aussi énorme ?
Je me dévoûrai donc, s’il le faut : mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi ;
Car on doit souhaiter, selon tonte justice,
Que le plus coupable périsse.
La confession humiliante est faite : le lion reprend courage. II prononce d’un ton plus ferme ce qu’on vient de lire ; mais ce ton n’est pas encore sans beaucoup d’hypocrisie. C’est celui qu’il faut prendre pour les réciter.
Le lion n’est rien moins que disposé à se sacrifier. Aussi faut-il avoir soin de glisser légèrement sur les mots » je me dévoûrai…..» et appuyer au contraire fortement sur ceux qui suivent.
Il faut laisser de l’intervalle entre les vers précités et ceux qui commencent ainsi :
Sire…vous êtes trop bon roi :
Le ton doit aussi tout à fait changer ; les inflexions de la voix doivent varier beaucoup dans le petit discours du renard. Il est nécessaire de dire les premiers vers avec ce ton d’assurance des flatteurs à l’égard des princes, pour nourrir leur faiblesse et leur aplanir le chemin du crime. Observez attentivement ce rusé courtisan, ce scélérat de renard, ce maudit flatteur, ce petit-maitre effronté qui veut enlever à son roi le remords des plus grands forfaits :
…. Vous leur fîtes, seigneur.
En les croquant, beaucoup d’honneur.
On ne peut rien dire d’aussi impudent que ces paroles du renard. Le récit s’égaie. Un ton de mépris convient à plusieurs vers du discours de l’animal rusé. Les autres doivent être dits avec assurance et avec vivacité.
Et, quant au berger, l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Un ton méprisant convient encore très-bien à ces vers, surtout aux deux derniers ; ces gens-là : quoi de plus dédaigneux ? Quel trait de satire lancé adroitement par maître Renard contre l’homme et coutre ses prétentions à l’empire sur les animaux. Il en conclut qu’une telle usurpation, une si flagrante injustice, peut bien justifier à leurs yeux leur roi d’avoir mangé le berger même. Aussi le discours du renard est-il suivi d’applaudissements :
 ……..Et flatteurs d’applaudir.
Ce vers doit être précédé d’un petit repos.
II faut remarquer ici l’énergie de l’ellipse. Les flatteurs applaudissent à l’instant môme ; à peine le renard a-t-il parlé, qu’ils s’empressent de manifester leur vive et entière approbation.
Ici le ton doit changer.
On n’osa trop approfondir ensuite les fautes des grandes puissances ou des grands seigneurs, tels que le tigre, l’ours, etc, qui se trouvent innocents et d’autant plus innocents que les simples mâtins eux-mêmes étaient, au dire de chacun, de petits saints. Cette dernière expression contraste fort heureusement avec gens querelleurs. Tout cela doit être récité avec finesse.
Pesons maintenant les principales circonstances du discours ou plutôt de la confession de l’âne. En général, cet humble mais utile animal parle comme un âne qu’il est. Il débute par ces mots :
J’ai souvenance
qu’il convient de prononcer d’un ton haut et un peu traînant. Ce vieux mot est d’autant mieux employé ici que la faute dont s’accuse le pauvre âne est déjà ancienne.
Qu’en un pré de moines passant.
les-animaux-malades-de-la-peste-jjgrandvilleIl ne faisait que passer ; c’est pour ainsi dire, malgré lui qu’il s’est laissé aller à cette faute, qu’il s’est laissé séduire par la beauté et la fraîcheur de l’herbe, entraîner par l’occasion, etc. Et puis, c’est d’un pré de moines qu’il tondit la largeur de sa langue. Heureuse et plaisante idée de La Fontaine, d’avoir choisi une prairie de moines, au lieu d’un pré ordinaire de paysan ! Je dis heureuse, parce que les moines savaient se choisir en général d’excellents terrains ; plaisante, parce que, de cette manière, la faute de l’âne devient le plus petit possible, et sa confession en est bien plus comique.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
Il entre plus de franchise dans cet aveu que dans celui du lion : le ton par conséquent ne doit pas être le même ; il ne doit pas Être affecté.
Un loup quelque peu clerc.
est plaisant : il faut un ton sérieusement grotesque pour le bien dire. Clerc veut dire ici quelque peu savant dans la procédure. Ainsi voilà la science et la justice aux ordres du plus fort, comme il arrive trop souvent ; les injures mêmes ne sont point épargnées :
– Ce pelé, ce galeux d’où venait tout leur mal.
Il faut appuyer sur ces expressions.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
L’antithèse admirable, peccadille et cas pendable, doit être bien marquée par celui qui récite.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
On doit prononcer ce vers avec une vivacité énergique et en élevant la voix, mais surtout bien articuler le premier hémistiche.
Rien que la mort n’était capable D’expier son forfait ;
Ceci demande encore le môme ton : son forfait, il faut que la voix appuie sur ce mot.
On le lai fit bien voir.
Ici le ton doit totalement changer.
Enfin, vient la morale énoncée très-brièvement dans les deux derniers vers :

Selon que vous serez paissant on misérable,
Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir.

les-animaux-malades-de-la-peste-dore-imageIls n’exigent dans la voix aucune inflexion bien marquée : il faut seulement observer de Faire sentir l’antithèse blanc ou noir.
On voit par cet essai de développement littéraire d’une seule fable de La Fontaine, combien un semblable exercice serait utile dans toutes les classes, pour les divers auteurs qu’on y explique. Nous nous rappelons encore qu’on nous a appris dans notre enfance et dans notre adolescence, bien des morceaux, sans se donner la peine de nous les faire comprendre. Aussi, quels délices n’avons-nous pas éprouvées et n’éprouvons-nous pas tons les jours, en reprenant attentivement la lecture de tous les bons écrivains que nous avions effleurés seulement dans le cours de nos études ! !

Voici quelques règles à déduire de cet Appendice :

I. Saisissez le caractère et les intérêts de chaque personnage mis en scène. Pour cela, faites bien attention même à une expression indifférente en apparence, mais qui caractérise les acteurs que l’on fait parler.
II. Observez les mots, les idées, les pensées, les expressions, les tours, les figures, les images qui demandent un ton particulier et distinctif.
III. Faites, apercevoir par le changement de ton et de physionomie, quand c’est l’auteur ou les acteurs qui parlent, et faites parler différemment les différents personnages entre eux, en vous identifiant avec chaque individualité.
IV. Enfin, variez les inflexions de la voix, selon que les expressions l’exigent ; prenez un ton plus élevé, plus soutenu, si elles sont hardies, sublimes, riches et brillantes ; plus simple et plus riant, si elles sont naïves, agréables ou gracieuses ; plus délicat, si elles sont fines et ingénieuses. Tout cela demande un goût exquis, un jugement sûr, un organe souple et exercé, pour être dit du ton qui convient le mieux à chaque circonstance.

Précis d’un cours complet théorique et pratique sur un plan entièrement neuf et d’après les meilleures sources de rhétorique française et de belles-lettres en XXIV leçons – Antoine Joseph Becart, De Wallens, 1841

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C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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