Les Amours de Psyché et de Cupidon, préface

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Les Amours de Psyché et de Cupidon – préface


Sommaire – partie I

Préface

 

J’ai trouvé de plus grandes difficultés dans cet ouvrage qu’en aucun autre qui soit sorti de ma plume. Cela surprendra sans doute ceux qui le liront. On ne s’imaginera jamais qu’une fable contée en prose m’ait tant emporté de loisir. Car pour le principal point, qui est la conduite, j’avais mon guide ; il m’était impossible de m’égarer : Apulée me fournissait la matière; il ne restait que la forme, c’est-à-dire les paroles; et d’amener de la prose à quelque point de perfection, il ne semble pas ce que soit une chose fort mal aisée : c’est la langue naturelle de tous les hommes. Avec cela, je confesse qu’elle me coûte autant que les vers. Que si jamais elle m’a coûté, c’est dans cet ouvrage. Je ne savais quel caractère choisir : celui de l’histoire est trop simple ; celui du roman n’est pas encore assez orné ; et celui du poème l’est plus qu’il ne faut. Mes personnages me demandaient quelque chose de galant ; leurs aventures, étant pleines de merveilleux en beaucoup d’endroits, me demandaient quelque chose d’héroïque et de relevé. D’employer l’un en un endroit, et l’autre en un autre, il n’est pas permis : l’uniformité de style est la règle la plus étroite que nous ayons. J’avais donc besoin d’un caractère nouveau, et qui fût mêlé de tous ceux-là ; il me le fallait réduire dans un juste tempérament. J’ai cherché ce tempérament avec un grand soin : que je l’aie ou non rencontré, c’est ce que le public m’apprendra.

Mon principal but est toujours de plaire : pour en venir là, je considère le goût du siècle. Or, après plusieurs expériences, il m’a semblé que ce goût se porte au galant et à la plaisanterie : non que l’on méprise les passions; bien loin de cela, quand on ne les trouve pas dans un roman, dans un poème, dans une pièce de théâtre, on se plaint de leur absence, mais dans un conte comme celui-ci, qui est plein de merveilleux, à la vérité, mais d’un merveilleux accompagné de badineries, et propre à amuser des enfants, il a fallu badiner depuis le commencement jusqu’à la fin; il a fallu chercher du galant et de la plaisanterie. Quand il ne l’aurait pas fallu, mon inclination m’y portait, et peut-être y suis-je tombé en beaucoup d’endroits contre la raison et la bienséance.

Voilà assez raisonné sur le genre d’écrire que j’ai choisi : venons aux inventions. Presque toutes sont d’Apulée, j’entends les principales et les meilleures. il y a quelques épisodes de moi, comme l’aventure de la grotte, le vieillard et les deux bergères, le temple de Vénus et son origine, la description des enfers, et tout ce qui arrive à Psyché pendant le voyage qu’elle y fait, et à son retour jusqu’à la conclusion de l’ouvrage. La manière de conter est aussi de moi, et les circonstances, et ce que disent les personnages. Enfin ce que j’ai pris de mon auteur est la conduite et la fable ; et c’est en effet le principal, le plus ingénieux, et le meilleur de beaucoup. Avec cela j’y ai changé quantité d’endroits, selon la liberté ordinaire que je me donne. Apulée fait servir Psyché par des voix dans un lieu où rien ne doit manquer à ses plaisirs, c’est-à-dire qu’il lui fait goûter ces plaisirs sans que personne paraisse. Premièrement, cette solitude est ennuyeuse ; outre cela elle est effroyable. Où est l’aventurier et le brave qui toucherait à des viandes lesquelles viendraient d’elles-mêmes se présenter ? Si un luth jouait tout seul, il me ferait fuir, moi qui aime extrêmement la musique. Je fais donc servir Psyché par des Nymphes qui ont soin de l’habiller, qui l’entretiennent de choses agréables, qui lui donnent des comédies et des divertissements de toutes les sortes.

Il serait long, et même inutile, d’examiner les endroits où j’ai quitté mon original, et pourquoi je l’ai quitté. Ce n’est pas à force de raisonnement qu’on fait entrer le plaisir dans l’âme de ceux qui lisent : leur sentiment me justifiera, quelque téméraire que j’aie été, ou me rendra condamnable, quelque raison qui me justifie. Pour bien faire, il faut considérer mon ouvrage sans relation à ce qu’a fait Apulée, et ce qu’a fait Apulée sans relation à mon livre, et là-dessus s’abandonner à son goût. Au reste, j’avoue qu’au lieu de rectifier l’oracle dont il se sert au commencement des aventures de Psyché, et qui fait en partie le nœud de la fable, j’en ai augmenté l’inconvénient, faute d’avoir rendu cet oracle ambigu et court, qui sont les deux qualités que les réponses des dieux doivent avoir et qu’il m’a été impossible de bien observer. Je me suis assez mal tiré de la dernière, en disant que cet oracle contenait aussi la glose des prêtres ; car les prêtres n’entendent pas ce que le dieu leur fait dire : toutefois il peut leur avoir inspiré la paraphrase aussi bien qu’il leur a inspiré le texte, et je me sauverai encore par là. Mais, sans que je cherche ces petites subtilités, quiconque fera réflexion sur la chose trouvera que ni Apulée ni moi nous n’avons failli. Je conviens qu’il faut tenir l’esprit en suspens dans ces sortes de narrations, comme dans les pièces de théâtre : on ne doit jamais découvrir la fin des événements ; on doit bien les préparer, mais on ne doit pas les prévenir. Je conviens encore qu’il faut que Psyché appréhende que son mari ne soit un monstre. Tout cela est apparemment contraire à l’oracle dont il s’agit, et ne l’est pas en effet : car premièrement la suspension des esprits et l’artifice de cette fable ne consistent pas à empêcher que le lecteur ne s’aperçoive de la véritable qualité du mari qu’on donne à Psyché ; il suffit que Psyché ignore qui est celui qu’elle a épousé, et que l’on soit en attente de savoir si elle verra cet époux, par quels moyens elle le verra, et quelles seront les agitations de son âme après qu’elle l’aura vu. En un mot, le plaisir que doit donner cette fable à ceux qui la lisent, ce n’est pas leur incertitude à l’égard de la qualité de ce mari, c’est l’incertitude de Psyché seule : il ne faut pas que l’on croie un seul moment qu’une si aimable personne ait été livrée à la passion d’un monstre, ni même qu’elle s’en tienne assurée ; ce serait un trop grand sujet d’indignation au lecteur. Cette belle doit trouver de la douceur dans la conversation et dans les caresses de son mari, et de fois à autres appréhender que ce ne soit un démon ou un enchanteur ; mais le moins de temps que cette pensée lui peut durer jusqu’à ce qu’il soit besoin de préparer la catastrophe, c’est assurément le plus à propos. Qu’on ne dise point que l’oracle l’empêche bien de l’avoir. Je confesse que cet oracle est très clair pour nous ; mais il pouvait ne l’être pas pour Psyché : elle vivait dans un siècle si innocent, que les gens d’alors pouvaient ne pas connaître l’amour sous toutes les formes que l’on lui donne. C’est à quoi on doit prendre garde ; et par ce moyen il n’y aura plus d’objection à me faire pour ce point-là.

Assez d’autres fautes me seront reprochées, sans doute ; j’en demeurerai d’accord, et ne prétends pas que mon ouvrage soit accompli : j’ai tâché seulement de faire en sorte qu’il plût, et que même on y trouvât du solide aussi bien que de l’agréable. C’est pour cela que j’y ai enchâssé des vers en beaucoup d’endroits, et quelques autres enrichissements, comme le voyage des quatre amis, leur dialogue touchant la compassion et le rire, la description des enfers, celle d’une partie de Versailles. Cette dernière n’est pas tout à fait conforme à l’état présent des lieux ; je les ai décrits en celui où dans deux ans on les pourra voir. Il se peut faire que mon ouvrage ne vivra pas si longtemps ; mais quelque peu d’assurance qu’ait un auteur qu’il entretiendra un jour la postérité, il doit toujours se la proposer autant qu’il lui est possible, et essayer de faire les choses pour son usage.

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« Les petits drames de notre fabuliste sont une imitation parfaite de la nature ; son style, plein de grâce, a toute la limpidité d'une pensée naïve et simple; néanmoins, on ne le comprend pas toujours. » Voltaire a dit aussi : « Les Fables de La Fontaine ont besoin de « notes, surtout pour l'instruction des étrangers. » Aimé-Martin

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