Les Amours de Psyché et de Cupidon IX

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Les Amours de Psyché et de Cupidon IX


Sommaire – partie IX

Livre deuxième

La criminelle Psyché n’eut pas l’assurance de dire un mot. Elle se pouvait jeter à genoux devant son mari, elle lui pouvait conter comme la chose s’était passée ; et, si elle n’eut justifié entièrement son dessein, elle en aurait du moins rejeté la faute sur ses deux sœurs. En tout cas elle pouvait demander pardon, prosternée aux pieds de l’Amour, les lui embrassant avec des marques de repentir, et les lui mouillant de ses larmes. Il y avait outre cela un parti à prendre ; c’était de relever le poignard par la pointe, et le présenter à son mari, en lui découvrant son sein, et en l’invitant de percer un cœur qui s’était révolté contre lui. L’étonnement et sa conscience lui ôtèrent l’usage de la parole et celui des sens. Elle demeura immobile ; et baissant les yeux, elle attendit avec des transes mortelles sa destinée. Cupidon, outré de colère, ne sentit pas la moitié du mal que la goutte d’huile lui aurait fait dans un autre temps. Il jeta quelques regards foudroyants sur la malheureuse Psyché ; puis, sans lui faire seulement la grâce de lui reprocher son crime, ce dieu s’envola et le palais disparut. Plus de Nymphes, plus de Zéphire : la pauvre épouse se trouva sur le rocher, demi-morte, pâle, tremblante, et tellement possédée de son excessive douleur, qu’elle demeura longtemps les yeux attachés à terre sans se connaître, et sans prendre garde qu’elle était nue. Ses habits de fille étaient à ses pieds : elle avait les yeux dessus, et ne les apercevait pas. Cependant l’Amour était demeuré dans l’air, afin de voir à quelles extrémités son épouse serait réduite, ne voulant pas qu’elle se portât à aucune violence contre sa vie ; soit que le courroux du dieu n’eût pas éteint tout à fait en lui la compassion, soit qu’il réservât Psyché à de longues peines, et à quelque chose de plus cruel que de se tuer soi-même. Il la vit tomber évanouie sur la roche dure : cela le toucha, mais non jusqu’au point de l’obliger à ne se plus souvenir de la faute de son épouse.

Psyché ne revint à soi de longtemps après. La première pensée qu’elle eut, ce fut de courir à un précipice. Là, considérant les abîmes, leur profondeur, les pointes des rocs toutes prêtes à la mettre en pièces, et levant quelquefois les yeux vers la lune, qui l’éclairait : Sœur du Soleil, lui dit-elle, que l’horreur du crime ne t’empêche pas de me regarder. Sois témoin du désespoir d’une malheureuse ; et fais-moi la grâce de raconter à celui que j’ai offensé les circonstances de mon trépas, mais ne les raconte point aux personnes dont je tiens le jour. Tu vois dans ta course des misérables : dis-moi, y en a-t-il un de qui l’infortune ne soit légère au prix de la mienne ? Rochers élevés, qui serviez naguère de fondements à un palais dont j’étais maîtresse, qui aurait dit que la nature vous eût formés pour me servir maintenant à un usage si différent ?

A ces mots, elle regarda encore le précipice ; et en même temps la mort se montra à elle sous sa forme la plus affreuse. Plusieurs fois elle, voulut s’élancer, plusieurs fois aussi un sentiment l’en empêcha. Quelles sont, dit-elle, mes destinées! J’ai quelque beauté, je suis jeune ; il n’y a qu’un moment que je possédais le plus agréable de tous les dieux, et je vas mourir ! Je me vas moi-même donner la mort ! Faut-il que l’aurore ne se lève plus pour Psyché ? Quoi ! voilà les derniers instants qui me sont donnés par les Parques ! Encore si ma nourrice me fermait les yeux ! si je n’étais point privée de la sépulture !

Ces irrésolutions et ces retours vers la vie, qui font la peine de ceux qui meurent, et dont les plus désespérés ne sont pas exempts, entretinrent un cruel combat dans le cœur de notre héroïne. Douce lumière, s’écria-t-elle, qu’il est difficile de te quitter ! Hélas ! en quels lieux irai-je quand je me serai bannie moi-même de ta présence ? Charitables filles d’enfer, aidez-moi à rompre les nœuds qui m’attachent ; venez, venez me représenter ce que j’ai perdu.

Alors elle se recueillit en elle-même ; et l’image de son malheur, étouffant enfin ce reste d’amour pour la vie, l’obligea de s’élancer avec tant de promptitude et de violence, que le Zéphire, qui l’observait et qui avait ordre de l’enlever quand le comble du désespoir l’aurait amenée à ce point, n’eut presque pas le loisir d’y apporter le remède. Psyché n’était plus, s’il eût attendu encore un moment. Il la retira du gouffre, et lui faisant prendre un autre chemin dans les airs que celui qu’elle avait choisi, il l’éloigna de ces lieux funestes, et l’alla poser avec ses habits sur le bord d’un fleuve dont la rive, extraordinairement haute et fort escarpée, pouvait passer pour un précipice encor plus horrible que le premier. C’est l’ordinaire des malheureux d’interpréter toutes choses sinistrement. Psyché se mit en l’esprit que son époux, outré de ressentiment, ne l’avait fait transporter sur le bord d’un fleuve qu’afin qu’elle se noyât, ce genre de mort étant plus capable de le satisfaire que l’autre, parce qu’il était plus lent, et par conséquent plus cruel. Peut-être même ne fallait-il pas qu’elle souillât de sang ces rochers. Savait-elle si son mari ne les avait point destinés à un usage tout opposé ? Ce pouvait être une retraite amoureuse, où l’infant de Cypre, craignant sa mère, logeait secrètement ses maîtresses, comme il y avait logé son épouse ; car le lieu était écarté et inaccessible : ainsi elle aurait commis un sacrilège, si elle avait fait servir à son désespoir ce qui ne servait qu’aux plaisirs. Voilà comme raisonnait la pauvre Psyché, ingénieuse à se procurer du mal, mais bien éloignée de l’intention qu’avait eue l’Amour, à qui cet endroit où la belle se trouvait alors était venu fortuitement dans l’esprit, ou qui peut-être l’avait laissé à la discrétion du Zéphire. Il voulait la faire souffrir ; tant s’en faut qu’il exigeât d’elle une mort si prompte. Dans cette pensée, il défendit au Zéphire de la quitter pour quelque occasion que ce fût, quand même Flore lui aurait donné un rendez-vous, tant que cette première violence eût jeté son feu. Je me suis étonné cent fois comme le Zéphire n’en devint pas amoureux. Il est vrai que Flore a bien du mérite : puis de courir sur les pas d’un maître, et d’un maître comme l’Amour, c’eût été à lui une perfidie trop grande, et même inutile.

Ayant donc l’œil incessamment sur Psyché, et lui voyant regarder le fleuve d’une manière toute pitoyable, il se douta de quelque nouvelle pensée de désespoir ; et, pour n’être pas surpris encore une fois, il en avertit aussitôt le dieu de ce fleuve, qui, de bonne fortune, tenait sa cour à deux pas de là, et qui avait alors auprès de lui la meilleure partie de ses Nymphes. Ce dieu était d’un tempérament froid, et ne se souciait pas beaucoup d’obliger la belle ni son mari. Néanmoins, la crainte qu’il eut que les poètes ne le diffamassent si la première beauté du monde, fille de roi, et femme d’un dieu, se noyait chez lui, et ne l’appelassent frère du Styx, cette crainte, dis-je, l’obligea de commander à ses Nymphes qu’elles recueillissent Psyché, et qu’elle la portassent vers l’autre rive, qui était moins haute et plus agréable que celle-là, près de quelque habitation. Les Nymphes lui obéirent avec beaucoup de plaisir. Elles se rendirent toutes à l’endroit où était la belle, et se cachèrent sous le rivage. Psyché faisait alors des réflexions sur son aventure, ne sachant que conjecturer du dessein de son mari, ni à quelle mort se résoudre. A la fin, tirant de son cœur un profond soupir : Eh bien ! dit-elle, ‘ je finirai ma vie dans les eaux : veuillent seulement les Destins que ce supplice te soit agréable ! Aussitôt elle se précipite dans le fleuve, bien étonnée de se voir incontinent entre les bras de Cymodocé et de la gentille Naïs. Ce fut la plus heureuse rencontre du monde. Ces deux Nymphes ne faisaient presque que de la quitter : car l’Amour en avait choisi de toutes les sortes et dans tous les chœurs pour servir de filles d’honneur à notre héroïne pendant le temps bienheureux où elle avait part aux affections et à la fortune d’un dieu. Cette rencontre, qui devait du moins lui apporter quelque consolation, ne lui apporta au contraire que du déplaisir. Comment se résoudre sans mourir à paraître ainsi malheureuse et abandonnée devant celles qui la servaient il n’y avait pas plus d’une heure ? Telle est la folie de l’esprit humain : les personnes nouvellement déchues de quelque état florissant fuient les gens qui les connaissent avec plus de soin qu’elles n’évitent les étrangers, et préfèrent souvent la mort au service qu’on leur peut rendre. Nous supportons le malheur, et ne saurions supporter la honte. Je ne vous assurerai pas si ce fleuve avait des Tritons, et ne sais pas bien si c’est la coutume des fleuves que d’en avoir.

Ce que je vous puis assurer, c’est qu’aucun Triton n’approcha de notre héroïne : les seules Naïades eurent cet honneur. Elles se pressaient si fort autour de la belle, que malaisément un Triton y eût trouvé place. Naïs et Cymodocé la tenaient entre leurs bras, tandis un d’abattement et de lassitude elle se laissait aller la tête languissamment, tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre, arrosant leur sein tour à tour avec ses larmes.

Aussitôt qu’elle fut à bord, ces deux Nymphes, qui avaient été du nombre de ses favorites (comme prudentes et discrètes entre toutes les Nymphes du monde) firent signe à leurs compagnes de se retirer ; et, ne diminuant rien du respect avec lequel elles la servaient pendant sa fortune, elles prirent ses habits des mains du Zéphire, qui se retira aussi, et demandèrent à Psyché si elle ne voulait pas bien qu’elles eussent l’honneur de l’habiller encore une fois. Psyché se jeta à leurs pieds pour toute réponse, et les leur baisa. Cet abaissement excessif leur causa beaucoup de confusion et de pitié. L’Amour même en fut touché plus que de pas une chose qui fût arrivée à notre héroïne depuis sa disgrâce. Il ne l’avait point quittée de vue, recevant quelque satisfaction à l’aspect du mal qu’elle se faisait ; car cela ne pouvait partir que d’un bon principe. Cupidon goûtait dans les airs ce cruel plaisir. Le battement de ses ailes obligea Naïs et Cymodocé de tourner la tête : elles aperçurent le dieu ; et, par considération tout au moins autant que par respect, mais principalement pour faire plaisir à la belle, elles se retirèrent à leur tour.

Eh bien ! Psyché dit l’Amour, que te semble de ta fortune ? Est-ce impunément que l’on veut tuer le maître des dieux ? Il te tardait que tu te fusses détruite te voilà contente ; tu sais comme je suis fait, tu m’as vu mais de quoi cela te peut-il servir ? Je t’avertis que tu n’es plus mon épouse.

Jusque-là la pauvre Psyché l’avait écouté sans lever les yeux : à ce mot d’épouse elle dit :

Hélas ! je suis bien éloignée de prendre cette qualité ; je n’ose seulement espérer que vous me recevrez pour esclave.

Ni mon esclave non plus, repartit l’Amour ; c’est de ma mère que tu l’es ; je te donne à elle. Et garde-toi bien d’attenter contre ta vie ; je veux que tu souffres, mais je ne veux pas que tu meures ; tu en serais trop tôt quitte. Que si tu as dessein de m’obliger, venge-moi de tes deux démons de sœurs; n’écoute ni considération du sang ni pitié; sacrifie-les-moi. Adieu, Psyché : la brûlure que cette lampe m’a faite ne me permet pas de t’entretenir plus longtemps.

Ce fut bien là que l’affliction de notre héroïne reprit des forces. Exécrable lampe ! maudite lampe ! avoir brûlé un dieu si sensible et si délicat, qui ne saurait rien endurer! l’Amour! pleure, pleure, Psyché; ne te repose ni jour ni nuit : cherche sur les monts et dans les vallées quelque herbe pour le guérir, et porte-la-lui. S’il ne s’était point tant pressé de me dire adieu, il verrait l’extrême douleur que son mal me fait, et ce lui serait un soulagement ; mais il est parti ! il est parti sans me laisser aucune espérance de le revoir !

Cependant l’aurore vint éclairer l’infortune de notre belle, et amena ce jour-là force nouveautés. Vénus, entre autres, fut avertie de ce qui était arrivé à Psyché ; et voyez comme les choses se rencontrent. Les médecins avaient ordonné à cette déesse de se baigner pour des chaleurs qui l’incommodaient. Elle prenait son bain dès le point du jour ; puis se recouchait. C’était dans ce fleuve qu’elle se baignait d’ordinaire, à cause de la qualité de ses eaux refroidissantes. Je pense même vous avoir dit que le dieu du fleuve en tenait un peu. Une oie babillarde qui savait ces choses, et qui, se trouvant cachée entre des glaïeuls, avait vu Psyché arriver à bord, et avait entendu ensuite les reproches de son mari, ne manqua pas d’aller redire à Vénus toute l’aventure de point en point. Vénus ne perd point de temps ; elle envoie gens de tous les côtés avec ordre de lui amener morte ou vive Psyché son esclave. Il s’en fallut peu que ces gens ne la rencontrassent. Dès que son époux l’eut quittée, elle s’habilla, ou, pour mieux parler, elle jeta sur soi ses habits : c’étaient ceux qu’elle avait quittés en se mariant, habits lugubres et commandés par l’oracle, comme vous pouvez vous en souvenir. En cet état elle résolut d’aller par le monde, cherchant quelque herbe pour la brûlure de son mari, puis de le chercher lui-même. Elle n’eut pas marché une demi-heure qu’elle crut apercevoir un peu de fumée qui sortait d’entre des arbres et des rochers. C’était l’habitation d’un pêcheur, située au penchant d’un mont où les chèvres même avaient de la peine à monter. Ce mont, revêtu de chênes aussi vieux que lui, et tout plein de rocs, présentait aux yeux quelque chose d’effroyable, mais de charmant. Le caprice de la nature ayant creusé deux ou trois de ces rochers qui étaient voisins l’un de l’autre, et leur ayant fait des passages de communication et d’issue, l’industrie humaine avait achevé cet ouvrage, et en avait fait la demeure d’un bon vieillard et de deux jeunes bergères. Encore que Psyché, dans ces commencements, fût timide et appréhendât la moindre rencontre, si est-ce qu’elle avait besoin de s’enquérir en quelle contrée elle était, et si on ne savait point une composition, une racine ou une herbe, pour la brûlure de son mari. Elle pressa donc ses pas vers le lieu où elle avait vu cette fumée, ne découvrant aucune habitation que celle-là, de quelque côté que sa vue se pût étendre. Il n’y avait point d’autre chemin pour y aller qu’un petit sentier tout bordé de ronces. De moyen de les détourner, elle n’en avait aucun ; de façon qu’à chaque pas les épines lui déchiraient son habit, quelquefois la peau, sans que d’abord elle le sentît. L’affliction suspendait en elle les autres douleurs. A la fin, son linge qui était mouillé, le froid du matin, les épines et la rosée, commencèrent à l’incommoder. Elle se tira d’entre ces halliers le mieux qu’elle put ; puis un petit pré, dont l’herbe était encore aussi vierge que le jour qu’elle naquit, la mena jusque sur le bord d’un torrent. C’était un torrent et un abîme. Un nombre infini de sources s’y précipitaient par cascades du haut du mont, puis, roulant leurs eaux entre des rochers, formaient un gazouillement à peu près semblable à celui des catadupes du Nil. Psyché, arrêtée tout court par cette barrière, et d’ailleurs extrêmement abattue tant de la douleur que du travail, et pour avoir passé sans dormir une nuit entière, se coucha sous des arbrisseaux que l’humidité du lieu rendait fort touffus. Ce fut ce qui la sauva. Deux satellites de son ennemie arrivèrent un moment après en ce même endroit. La ravine les empêcha de passer outre : ils s’arrêtèrent quelque temps à la regarder avec un si grand péril pour Psyché, que l’un d’eux marcha sur sa robe ; et, croyant la belle aussi loin de lui qu’elle en était près, il dit à son camarade : Nous cherchons ici inutilement; ce ne seraient être que des oiseaux qui se réfugient dans ces lieux : nos compagnons seront plus heureux que nous, et je plains cette personne s’ils la rencontrent; car notre maîtresse n’est pas telle qu’on s’imagine. Il semble à la voir que ce soit la même douceur ; mais je vous la donne pour une femme vindicative, et aussi cruelle qu’il y en ait. On dit que Psyché lui dispute la prééminence des charmes : c’est justement le moyen de la rendre furieuse, et d’en faire une lionne à qui on a enlevé ses petits : sa concurrente fera fort bien de ne pas tomber entre ses mains.

Psyché entendit ces mots fort distinctement, et rendit grâces au hasard, qui, en lui donnant des frayeurs mortelles, lui donnait aussi un avis qui n’était nullement à négliger. De bonheur pour elle, ces gens partirent presque aussitôt, A peine elle en était revenue, que sur l’autre bord de la ravine un nouveau spectacle lui causa de l’étonnement. La vieillesse en propre personne lui apparut chargée de filets, et en habit de pêcheur. Les cheveux lui pendaient sur les épaules, et la barbe sur la ceinture. Un très beau vieillard, et blanc comme un lis, mais non pas si frais, se disposait à passer. Son front était plein de rides, dont la plus jeune était presque aussi ancienne que le déluge. Aussi Psyché le prit pour Deucalion, et se mettant à genoux : Père des humains, lui cria-t-elle, protégez-moi contre des ennemis qui me cherchent !

Le vieillard ne répondit rien : la force de l’enchantement le rendit muet. Il laissa tomber ses filets, s’oubliant soi-même aussi bien que s’il eût été dans son plus bel âge, oubliant aussi le danger où il se mettrait d’être rencontré par les ennemis de la belle, s’il allait la prendre sur l’autre bord. Il me semble que je vois les vieillards de Troie qui se préparent à la guerre en voyant Hélène Il. Celui-ci ne se souciait pas de périr, pourvu qu’il contribuât à la sûreté d’une malheureuse comme la nôtre. Le besoin pressant qu’on avait de son assistance lui fit remettre au premier loisir les exclamations ordinaires dans ces rencontres. Il passa du côté où était Psyché, et l’abordant de fort bonne grâce et avec respect, comme un homme qui savait faire autre chose que de tromper les poissons :

Belle princesse, dit-il, (car à vos habits c’est le moins que vous puissiez être) réservez vos adorations pour les dieux. Je suis un mortel qui ne possède que ces filets, et quelques petites commodités dont j’ai meublé deux ou trois rochers sur le penchant de ce mont. Cette retraite est à vous aussi bien qu’à moi : je ne l’ai point achetée ; c’est la nature qui l’a bâtie. Et ne craignez pas que vos ennemis vous y cherchent : s’il y a sur terre un lieu d’assurance contre les poursuites des hommes, c’est celui-là : je l’éprouve depuis longtemps.

Psyché accepta l’asile. Le vieillard la fit descendre dans la ravine, marchant devant elle, et lui enseignant à poser le pied, tantôt sur cet endroit-là, tantôt sur cet autre ; non sans péril : mais la crainte donne du courage. Si Psyché n’eût point fui Vénus, elle n’aurait jamais osé faire ce qu’elle fit. La difficulté fut de traverser le torrent qui coulait au fond. Il était large, creux, et rapide. Où es-tu, Zéphire ? s’écria Psyché. Mais plus de Zéphire : l’Amour lui avait donné congé, sur l’assurance que notre héroïne n’oserait attenter contre elle, puisqu’il le lui avait défendu, ni faire chose qui lui déplût. En effet, elle n’avait garde. Un pont portatif que le vieillard tirait après soi sitôt qu’il était passé, suppléa à ce défaut. C’était un tronc à demi pourri avec deux bâtons de saule pour garde-fous. Ce tronc se posait sur deux gros cailloux qui servaient de bordages à l’eau en cet endroit-là. Psyché passa donc et n’eut pas plus de peine à remonter qu’elle en avait eu à descendre. De nouveaux obstacles se présentèrent. Il fallait encore grimper, et grimper par dedans un bois si touffu, que l’ombre éternelle n’est pas plus noire. Psyché suivait le vieillard, et le tenait par l’habit. Après bien des peines, ils arrivèrent à une petite esplanade assez découverte et employée à divers offices ; c’était les jardins, la cour principale, les avant-cours, et les avenues de cette demeure. Elle fournissait des fleurs à son maître, et un peu de fruit, et d’autres richesses du jardinage. De là ils montèrent à l’habitation du vieillard par des degrés et par des perrons qui n’avaient point eu d’autre architecte que la nature : aussi tenaient-ils un peu du toscan, pour en dire la vérité. Ce palais n’avait pour toit que cinq ou six arbres d’une prodigieuse hauteur, dont les racines cherchaient passage entre les voûtes de ces rochers. Là deux jeunes bergères assises voyaient paître à dix pas d’elles cinq ou six chèvres, et filaient de si bonne grâce que Psyché ne se put tenir de les admirer. Elles avaient assez de beauté pour ne se pas voir méprisées par la concurrente de Vénus. La plus jeune approchait de quatorze ans, l’autre en avait seize. Elles saluèrent notre héroïne d’un air naïf, et pourtant fort spirituel, quoiqu’un peu de honte l’accompagnât. Mais ce qui fit principalement que Psyché crut trouver de l’esprit en elles, ce fut l’admiration qu’elles témoignèrent en la regardant. Psyché les baisa, et leur fit un petit compliment champêtre dans lequel elle les louait de beauté et de gentillesse : à quoi elles répondirent par l’incarnat qui leur monta aussitôt aux joues.

Vous voyez mes petites-filles, dit le vieillard à Psyché : leur mère est morte depuis six mois. Je les élève avec un aussi grand soin que si ce n’étaient pas des bergères. Le regret que j’ai, c’est que, n’ayant jamais bougé de cette montagne, elles sont incapables de vous servir. Souffrez toutefois qu’elles vous conduisent dans leur demeure : vous devez avoir besoin de repos.

Psyché ne se fit pas presser davantage : elle s’alla mettre au lit. Les deux pucelles la déshabillèrent avec cent signes d’admiration à leur mode quand elle avait la tête tournée, se faisant l’une à l’autre remarquer de l’œil fort innocemment les beautés qu’elles découvraient ; beautés capables de leur donner de l’amour, et d’en donner, s’il faut ainsi dire, à toutes les choses du monde. Psyché avait pris leur lit, couchée proprement sous du linge jonché de roses. L’odeur de ces fleurs, ou la lassitude, ou d’autres secrets dont Morphée se sert, l’assoupirent incontinent. J’ai toujours cru, et le crois encore, que le sommeil est une chose invincible. Il n’y a procès, ni affliction, ni amour qui tienne. Pendant que Psyché dormait, les bergères coururent aux fruits. On lui en fit prendre à son réveil, et un peu de lait. Il n’entrait guère d’autre nourriture en ce lieu. On y vivait à peu près comme chez les premiers humains : plus proprement, à la vérité, mais de viandes que la seule nature assaisonnait. Le vieillard couchait en une enfonçure du rocher, sans autre tapis de pied qu’un peu de mousse étendue, et sur cette mousse l’équipage du dieu Morphée. Un autre rocher plus spacieux et plus richement meublé était l’appartement des deux jeunes filles. Mille petits ouvrages de jonc et d’écorce tendre y tenaient lieu de tapisserie, des plumes d’oiseaux, des festons, des corbeilles remplies de fleurs. La porte du roc servait aussi de fenêtre, comme celles de nos balcons ; et, par le moyen de l’esplanade, elle découvrait un pays fort grand, diversifié, agréable : le vieillard avait abattu les arbres qui pouvaient nuire à la vue. Une chose m’embarrasse, c’est de vous dépeindre cette porte servant aussi de fenêtre, et semblable à celles de nos balcons, en sorte que le champêtre soit conservé. Je n’ai jamais pu savoir comment cela s’était fait. Il suffit de dire qu’il n’y avait rien de sauvage en cette habitation, et que tout l’était à l’entour. Psyché, ayant regardé ces choses, témoigna à notre vieillard qu’elle souhaitait de l’entretenir, et le pria de s’asseoir près d’elle. Il s’en excusa sur sa qualité de simple mortel, puis il obéit. Les deux filles se retirèrent.

C’est en vain, dit notre héroïne, que vous me cachez votre véritable condition. Vous n’avez pas employé toute votre vie à pêcher, et parlez trop bien pour n’avoir jamais conversé qu’avec des poissons. Il est impossible que vous n’ayez vu le beau monde, et hanté les grands, si vous n’êtes vous-même d’une naissance au-dessus de ce qui paraît à mes yeux. Votre procédé, vos discours, l’éducation de vos filles, même la propreté de cette demeure me le font juger. Je vous prie, donnez-moi conseil. Il n’y a qu’un jour que j’étais la plus heureuse femme du monde. Mon mari était amoureux de moi. Il me trouvait belle. Et ce mari, c’est l’Amour. Il ne veut plus que je sois sa femme : je n’ai pu seulement obtenir de lui d’être son esclave. Vous me voyez vagabonde ; tout me fait peur; je tremble à la moindre haleine du vent : hier je commandais au Zéphire. J’eus à mon coucher une centaine de Nymphes des plus jolies et des plus qualifiées, qui se tinrent heureuses d’une parole que je leur dis, et qui baisèrent en me quittant le bas de ma robe. Les adorations, les délices, la comédie, rien ne me manquait. Si j’eusse voulu qu’un plaisir fût venu des extrémités de la terre pour me trouver, j’eusse été incontinent satisfaite. Ma félicité était telle que le changement des habits et celui des ameublements ne me touchait plus. J’ai perdu tous ces avantages, et les ai perdus par ma faute, et sans espérance de les recouvrer jamais : l’Amour me hait trop. Je ne vous demande pas si je cesserai de l’aimer, il m’est impossible ; je vous demande aussi peu si je cesserai de vivre, ce remède m’est interdit : Garde-toi, m’a dit mon mari, d’attenter contre ta vie ! Voilà les termes où je suis réduite : il m’est défendu de me soustraire à la peine. C’est bien le comble du désespoir que de n’oser se désespérer. Quand je le ferai néanmoins, quelle punition y a-t-il par-delà la mort ? Me conseillez-vous de traîner ma vie dans des alarmes continuelles, craignant Vénus, m’imaginant voir à tous les moments les ministres de sa fureur ? Si je tombe entre ses mains (et je ne puis m’empêcher d’y tomber), elle me fera mille maux. Ne vaut-il pas mieux que j’aille en un monde où elle n’a point de pouvoir ? Mon dessein n’est pas de m’enfoncer un fer dans le sein, les dieux me gardent de désobéir à l’Amour jusqu’à ce point-là ! mais si je refuse la nourriture, si je permets à un aspic de décharger sur moi sa colère, si par hasard je rencontre de l’aconit et que j’en mette un peu sur ma langue, est-ce un si grand crime? Tout au moins me doit-il être permis de me laisser mourir de tristesse.

Chez La Fontaine, la bonté du cœur n'excluait pas la malice de l'esprit; mais ce n'était pas contre les individus que s'exerçait cette malice; il s'attaquait à l'inépuisable fonds de la nature humaine, et c'est elle qui fournit ample matière aux types immortels qu'il a mis en scène.Alexandre Rodolphe Vinet

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