L’éloge de La Fontaine par Gabriel-Henri Gaillard II

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Gabriel-Henri Gaillard, né le 26 mars 1726 à Ostel et mort le 13 février 1806 à Vineuil-Saint-Firmin est un avocat, grammairien, critique littéraire et historien français. 

L’académie de Marseille avait mis au concours pour l’année 1774 l’éloge de La Fontaine. Trois mémoires diversement remarquables furent distingués par l’académie : elle décerna le prix à celui de Chamfort et des accessits à La Harpe et à Gaillard. Ces trois ouvrages sont devenus publics. Le premier a été plusieurs fois imprimé, le second a été fondu dans le Cours de Littérature, et le troisième se trouve en tête des Eudes sur la Fontaine (Paris, 1812) dont l’auteur est M. Solvet »

Partie I et II


La Fontaine changea donc en effet le système de l’apologue, quoique, par respect pour l’antiquité, il n’osât se l’avouer. Son génie, moins timide que ses principes, opéra cette révolution à l’insu de l’auteur.
Il sentit qu’en général c’est un abus de borner les genres, de captiver le talent ; il sentit le vide et le danger de ces règles si arbitraires qu’un froid rhéteur ose prescrire à l’homme de génie, qui ne sont qu’une défense de créer et un ordre d’imiter éternellement ; il sentit qu’en particulier l’apologue est une narration morale, capable de s’élever à tout et de descendre à tout ; d’embrasser, de rapprocher les objets les plus sublimes et les plus bas; que c’est une scène où tous les êtres, animés ou inanimés, réels ou allégoriques, peuvent être acteurs ; qu’un tel genre ne doit point être borné à un ton ni à une manière; qu’il participe de la nature de tous les genres, et n’a d’autre loi que la variété; qu’il admet tous les ornements que le génie peut inventer et que le goût peut avouer.
Où sont ces législateurs téméraires qui ont décidé que les animaux et les plantes sont les seuls acteurs naturels de l’apologue, et qu’il n’appartient qu’aux êtres privés de raison d’instruire les êtres raisonnables ? Qu’ils entendent le Paysan du Danube tonner contre les vices de Rome, d’un style que ne rejetteraient ni Homère, de l’épopée, ni Sophocle, de la tragédie, ni Juvénal, de la satire ; qu’ils entendent les généreux accents de la vertu et de la liberté qu’on opprime ; qu’ils connaissent l’éloquence de l’âme, toujours redoutable aux tyrans.
Qu’ils voient avec quel art l’orateur athénien fixe une multitude légère, avec quelle hauteur il la gourmande ; qu’ils connaissent et l’adresse et la force de l’éloquence, et le pouvoir des Fables.
Qu’ils voient, dans les deux Amis, le noble empressement, les délicates inquiétudes de l’amitié, dignes du genre et des temps héroïques.
Qu’ils nous disent si, dans la Fable de Philomèle et Progné, ce sont des oiseaux qui nous instruisent et qui nous touchent ; si nous y voyons autre chose que 1’outrage de Philomèle et le crime de Térée. Qu’ils nous disent en quoi ressemblent aux Fables ordinaires ces invitations tendres de Progné, ces soupirs pénétrants de Philomèle, ces doux regrets, ces souvenirs douloureux, cette mélancolie élégiaque, ce trait surtout, ce trait touchant et profond, chef-d’œuvre de sentiment et de philosophie :
En voyant les hommes, hélas !
Il m’en souvient bien davantage.
Qu’ils nous disent si la délicatesse pastorale, si le génie de l’Astrée ne respire point dans la Fable de Tircis et Amarante ; si Virgile, chantant dans ses églogues, Galathée, Philis, Amarillis, ou peignant, dans les Géorgiques, les charmes de la vie champêtre, a des accents ou plus doux ou plus nobles que Tircis célébrant Annette, dans la table intitulée les Poissons et le Berger qui joue de la flûte ,ou que La Fontaine lui-même, emporté par une douce rêverie vers les bois et les ruisseaux, sur les pas de ce même Virgile, dans la Fable qui a pour titre : le Songe d’un Habitant du Mogol.
Qu’ils nous expliquent encore en quoi ressemble, soit aux Fables communes où les animaux sont acteurs, soit à chacune des autres Fables qui viennent d’être citées, cette allégorie si ingénieuse, si fine, si philosophique, et dans l’idée générale et dans tous les détails, l’allégorie de l’Amour aveuglé par la Folie, et à qui la Folie est condamnée à servir de guide ; qu’ils comparent même à celte dernière Fable, le Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues > Fable où il n’y a de dragons qu’en songe, et qui n’est qu’une allégorie politique sur la puissance relative de deux empires rivaux ; qu’ils comparent à ces deux-ci l’Homme et son image, allusion ingénieuse au livre des Maximes du duc de La Rochefoucault ; qu’ils observent la différence de ses trois allégories, l’une mythologique et morale, autre politique, la troisième particulière et purement laudative ; qu’ils considèrent comment, dans ces trois Fables, le ton est tellement varié selon le sujet, qu’on les croirait de trois genres différents.
Qu’ils nous disent s’ils pensent que Molière eût désavoué ces scènes comiques, toutes faites et toutes dialoguées, de la Fable du Meunier, de celle du Jardinier et son Seigneur, du Mal marié, des Animaux malades de la Peste, etc. ; ou que Rousseau n’eût pas placé parmi ses meilleures épigrammes la courte Fable des deux Médecins, et parmi ses odes les plus pleines et les plus pensées, la Fable du Statuaire et la Statue de Jupiter, qui, par le sujet, par le style, par une forme particulière, par la distribution des vers tous égaux, en strophes toutes égales, semble appartenir au genre lyrique.
Qu’ils voient, dans la Fable du Berger et le Roi, le berger devenu ministre et favori, mais resté vertueux, confondre les calomnies des courtisans par un trait de grandeur et de simplicité, qui a fourni un dénouement sublime à une comédie célèbre.
Qu’ils voient, dans la Fable intitulée l’Astrologue qui se laisse tomber dans un Puits, dans celle qui a pour titre : un Animal dans la Lune, dans l’Horoscope , etc., cet art de discourir en vers, de rendre l’argumentation plus pressante par la chaleur de la poésie, par les entraves mêmes du rythme, d’assujettir au mécanisme d’une versification vive et facile les spéculations de la métaphysique, les opérations de la physique; qu’ils voient, enfin, toutes les difficultés et toutes les beautés du genre didactique.
Qu’ils jugent combien un poète sait étendre la carrière, malgré tant de poétiques faites pour la borner ; qu’ils reconnaissent que tous les acteurs, tous les genres, tous les tons sont du domaine de l’apologue, ou qu’ils rayent encore du nombre des Fables : le Vieillard et ses Enfants, Fable si touchante ; la Vieille et les deux Servantes, la Laitière et le Pot au lait le Curé et le Mort, Fables si plaisantes et si vivement écrites, où tout est peint, où Je lecteur est présent à tout ; la jeune Veuve, où il n’y a pas un trait qui ne soit une grâce ; le Gland et la Citrouille, dont le seul acteur est le paysan Garo, voulant réformer les lois de la Providence et changer le système du monde ; la Mort et le Mourant, le Savetier et le Financier, Fables si morales ; l’Homme qui court après la Fortune, et l’Homme qui l’attend dans son lit, Fable qui réunit le mérite et les agréments de toutes les autres. Qu’ils suppriment enfin une multitude de Fables ou égales ou supérieures en mérite à celles qui n’ont que des animaux pour acteurs.
Mais, si l’on ne doit pas donner d’exclusion, ne peut-on pas donner des préférences, et la préférence n’est-elle pas due aux Fables qui ont pour acteurs des animaux ?
La préférence n’est due qu’à celles qui sont à la fois les plus agréables et les plus morales, quels qu’en soient les acteurs. La Fontaine a traité un même sujet sous le titre du Héron et sous celui de la Fille, la moralité est la même dans l’une et l’autre Fable ; mais la seconde est la plus agréable : elle est donc la meilleure ; et vraisemblablement l’auteur en jugeait ainsi, puisqu’il l’a donnée après l’autre.
Les législateurs qui ont si faussement décidé que les animaux sont ou les seuls vrais acteurs, ou du moins les acteurs les plus naturels de l’apologue, ont eu le malheur d’en trouver la raison, et chacun a dit la sienne.
L’orgueil humain, disent les uns, s’offense des leçons directes ; l’homme rejette les enseignements de l’homme, s’ils ne sont déguisés sous une allégorie.
Quoi donc ! rejetons-nous les leçons de l’histoire ? Les erreurs, les fautes, les malheurs de nos semblables, ne sont-ce pas là nos vrais maîtres ? Les grands exemples de vertu ne nous portent-ils pas à la vertu ? Chaque homme en particulier peut se sentir blessé de la critique personnelle et des leçons adressées directement et avec intention ; mais les leçons générales n’offensent personne, et si nous craignons la satire, nous aimons l’histoire et la morale. Pour ne pas sortir des Fables, je demande h tous les lecteurs si celles qui, dans Esope, dans Phèdre, et surtout dans La Fontaine, offrent des hommes pour interlocuteurs, au lieu d’animaux, ont jamais blessé ou leur orgueil ou leur goût ? Je demande si la Fable de la Fille, dans La Fontaine, les offense plus, ou leur plaît moins que celle du Héron ?
L’apologue étant né dans l’Orient, patrie du despotisme, et, par cette raison même, berceau des hiéroglyphes, des emblèmes et des allégories, il est possible que l’orgueil de la tyrannie ait forcé d’admettre les animaux dans l’apologue, comme un moyen de plus d’en déguiser les leçons. Esope et Pilpay ne pouvaient peut-être qu’à ce prix, et qu’à la faveur de ce détour, instruire des maîtres capricieux ; mais nos mœurs ont rendu cet artifice inutile ou indifférent ; ou, s’il a continué d’être un agrément, il a cessé d’être une précaution.
D’autres ont attribué le plaisir que font dans la Fable les animaux, et même les êtres inanimés, à la crédulité apparente du fabuliste, qui semble répéter sérieusement les contes puérils qu’on lui a racontés, ou qui semble même s’imaginer qu’il les a vus. « C’est, disent-ils, l’importance que le fabuliste attache à des jeux d’enfants, l’intérêt qu’il prend à un lapin, à une belette, qui font qu’on est tenté de s’écrier à chaque instant : le bon homme ! «
Ceux qui raisonnent ainsi n’ont évidemment en vue que La Fontaine ; car ni la sécheresse d’Esope, ni l’élégance de Phèdre, ne donnent l’idée de cette simplicité, de cette bonhommie : c’est donc la naïveté de La Fontaine qu’ils peignent ; elle est telle, en effet, qu’il parait toujours tout croire et avoir tout vu. Il se pénètre tellement de son sujet, qu’aucun de ces mots caractéristiques et pittoresques, aucun de ces traits propres à chaque personnage et à chaque situation, ne lui échappe. Ce n’est point un historien qui raconte, ce n’est point un peintre qui retrace, c’est un magicien qui nous transporte au lieu de la scène, qui met sous nos yeux et l’action et les acteurs, et le jeu des caractères et le mouvement des passions. De là cet intérêt propre à La Fontaine. Mais ce même intérêt, cette vérité qui reproduit les objets, ce ton d’un homme persuadé qui complète l’illusion, cette naïveté, en un mot, se retrouve dans toutes ses bonnes Fables, quels qu’en soient les personnages, hommes, bêtes ou plantes. Voyez les calculs, les projets, les espérances de Perrette, dans la Laitière et le Pot au Lait ; voyez les propos des trois marchands, des trois Filles, de tous les passants, dans le Meunier, son Fils et l’Ane. La bonhommie de La Fontaine y est-elle moins piquante que dans les plaidoyers de Janot Lapin et de la dame au nez pointu, dans le Chat, la Belette et le petit Lapin ? La naïveté n’est donc point un agrément particulier qui distingue les Fables où les animaux sont seuls acteurs, ni qui mérite à ces Fables aucune préférence.
Enfin, on a donné pour raison de préférence en faveur des animaux, l’invariabilité généralement connue de leurs caractères, « Vous nommer, a-t-on dit, Britannicus et Néron : tout le monde ne sait pas l’histoire, et ne sent pas tout d’un coup le rapport qu’il y a entre ces deux hommes ; mais si vous dites : le Loup et l’Agneau, tout le inonde sent le rapport qu’il y a entre ces deux animaux. »
Cette idée a quelque chose de spécieux ; mais il ne paraît pas que La Fontaine en ait été touché. Tous les animaux n’ont pas des caractères aussi prononcés et aussi contrastants que le loup et l’agneau. D’ailleurs il est si aisé d’établir d’un seul mot le caractère d’un personnage ! Quand La Fontaine me dit :
Certaine fille un peu trop fière,
sur ce seul mot, je sais bien mieux à qui j’ai affaire, je m’attends bien plus à des dédains ridicules et punis, que quand le même La Fontaine me dit, dans des vers très pittoresques, mais qui peignent toute autre chose que le caractère :
Un jour sur ses longs pieds, allait je ne sais où,
Le Héron au long bec, emmanché d’un long cou.
Quelquefois même La Fontaine néglige à dessein de conserver aux animaux leur caractère connu, parce que cette faute sert à égayer son entretien avec le lecteur, et lui fournit une plaisanterie plus piquante que ne le serait une observation plus scrupuleuse des convenances :
Il se faut entr’aider, c’est la loi de nature.
L’âne un jour, pourtant s’en moqua ;
Et ne sais comme il y manqua.
Car il est bonne créature.
Je ne vois donc, ni dans la nature des choses, ni dans la pratique des fabulistes, aucune raison qui fonde cette préférence qu’on voudrait donner aux animaux sur les hommes dans l’apologue. La Fontaine, ainsi que ses prédécesseurs, emploie tantôt des hommes, tantôt des animaux, ou même des objets inanimés ; quelquefois il mêle ensemble, dans une même Fable, les êtres animés et inanimés, raisonnables et privés de raison, sans suivre, à cet égard, d’autre loi que la variété.
C’est cette même loi qui doit décider une question qu’on a souvent proposée sur la moralité de la Fable. Faut-il la placer au commencement ou à la fin, ou même ne le pas exprimer du tout, et l’abandonner à la pénétration du lecteur ? La Fontaine emploie indifféremment ces trois manières ; chacune produit un plaisir qui lui est propre. Dans la première, la moralité est un théorème dont on attend avec intérêt la démonstration. Dans la seconde, c’est une énigme dont on s’empresse de deviner le mot. Dans la troisième, une réticence qu’on aime à suppléer. La seule règle, à cet égard, est de fuir l’uniformité.
Quel est donc le résultat de toute cette théorie ? C’est que la variété est la seule loi de l’apologue, le seul devoir du fabuliste, et que La Fontaine seul a su remplir ce devoir dans toute son étendue.
Nous avons vu chez lui l’apologue s’élever, descendre, se plier à tous les genres, prendre tous les tons.
Cette variété qu’il sait mettre d’une Fable à l’autre, il la met aussi dans les détails de chaque Fable ; et son style est toujours proportionné aux choses.
Tantôt il a la majesté de l’épopée et l’éclat énergique de l’ode, comme dans ces vers :
Aurait-il imprimé sur le front des étoiles
Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?

ou dans cette description d’un torrent :

Tout fuyait devant lui, l’horreur suivait ses pas ;
Il faisait trembler les campagnes.
Tantôt il joint à cet éclat une philosophie profonde :
Il lit, au front de ceux qu’un vain luxe environne,
Que la Fortune vend ce qu’on croit qu’elle donne.
Tantôt c’est un calme majestueux, une sérénité sublime :
Rien ne trouble sa fin : c’est le soir d’un beau jour.
Quand le moment viendra d’aller trouver les morts,
J’aurai vécu sans soins et mourrai sans remords.
Tantôt la douceur riante de l’églogue :
Tircis, qui pour la seule Annette
Faisait résonner les accords
D’une voix et d’une musette
Capables de toucher les morts,
Chantait un jour le long des bords
D’une onde arrosant des prairies
Dont Zéphire habitait les campagnes fleuries.

Tantôt la plaisanterie gaie et délicate d’un homme du monde :
Ne cherchez point cette déesse,
Elle vous cherchera : son sexe en use ainsi.

Tantôt la naïve et familière éloquence du jargon populaire, comme dans les détails de la Fable du Meunier, son Fils et l’Âne.
Mais c’est surtout dans le talent de peindre, et de rendre les objets comme une glace fidèle, que La Fontaine l’emporte sur tous les poètes. Voyez, dans le Coche et la Mouche, la peinture du chemin et du coche, et les efforts des chevaux, et les mouvements de la mouche, et ceux du sergent de bataille, à qui elle est comparée ; voyez, dans les Vautours et les Pigeons, les combats de ce peuple vautour,
Au bec retors, à la tranchante serre ;
la médiation imprudente de cette autre nation,
Au col changeant, au cœur tendre et fidèle.
Voyez ces autres oiseaux,
……..Que le printemps
Mène à sa suite, et qui sous la feuillée,
Par leur exemple et leurs sont relatant,
Font que Vénus est en nous réveillée.
Voyez fuir, au premier bruit,
Ces lapins qui, sur la bruyère,
L’œil éveillé, l’oreille au guet,
S’égayaient, et de thym parfumaient leur banquet.
Voyez ces souris qui
Mettent le nez à l’air, montrent un peu la tête,
Puis rentrent dans leurs nids à rats ;
Puis, ressortant, font quatre pas :
Puis, enfin, se mettent en quête.
Voyez décamper l’alouette,
Et ses petits en même temps,
Voletants, se culbutants.
Voyez, dans la Vieille et les deux Servantes, cette vieille
S’affubler d’un jupon crasseux et détestable,
Allumer une lampe, et courir droit au lit
Où, de tout leur pouvoir, de tout leur appétit,
Dormaient les deux pauvres servantes ;
L’une entrouvrait un œil, l’autre étendait un bras.
Voyez le portrait que le souriceau fait à sa mère, du coq et du chat. Mais ouvrez seulement le livre, et ces peintures vivantes, ces beautés vraies s’offriront en foule.
Quelles que soient ces beautés, cependant les bons auteurs, tant anciens que modernes, en ont plus ou moins donné l’exemple, les rhéteurs les ont connues, et leur ont donné place parmi leurs figures ; mais il est des beautés plus singulières et plus fines qui échappent aux leçons des rhéteurs et aux lois de la théorie : tels sont ces rapprochements heureux :
Deux coqs vivaient en paix : une poule survint,
Et voilà la guerre allumée. Amour, tu perdis Troie !……….
Deux chèvres passent un ruisseau sur une planche :
Je m’imagine voir avec Louis-le-Grand
Philippe quatre qui s’avance
Dans l’île de la Conférence.
Deux canards proposent à une tortue de la voiturer par l’air en Amérique :
Vous verrez mainte république,
Maint royaume, maint peuple, et vous profiterez
Des différentes mœurs que vous remarquerez.
Ulysse en fit autant. On ne s’attendait guère
De voir Ulysse en celte affaire.
Quel art peut enseigner à rire ainsi sans grimacer, à rapprocher ainsi les extrêmes sans les dénaturer, à saisir les côtés semblables des objets les plus différents ? Qui nous apprendra jusqu’où l’on peut oser dans ce genre, et où il faut s’arrêter ? ce qu’on peut se permettre et ce qu’on doit s’interdire ? quelles sont les grandes choses qui souffrent ainsi la comparaison avec les petites ? et quelles sont les grandeurs, pour ainsi dire, incommensurables ? quelles sont, au moins, les précautions que ces comparaisons exigent, et quel ton peut les autoriser ? Il n’y a d’autre maître de ces beautés que le goût ; et le goût, dans ce degré, est une sorte d’instinct privilégié qu’on ne peut définir.
J’en dis autant de ces prologues adressés à mademoiselle de Sévigné, à madame de Montespan, à M. de Barillon, à madame de la Sablière, à M. le prince de Conti, à madame Harvey, à madame de la Mésangère, chefs-d’œuvre de goût, faits pour servir de modèle aux grâces.
Le dirai-je ? ce sont ces beautés qui ont perdu les imprudents imitateurs de La Fontaine ; ils ont cru pouvoir causer et badiner avec leurs lecteurs, parce que ce badinage avait réussi à La Fontaine : ils ont cru que la gaîté était un devoir, et elle est un bonheur-lis ont oublié cette leçon de leur maître :
Ne forçons point notre talent,
Nous ne ferions rien avec grâce.
C’est une erreur générale et funeste, de croire que les genres soient fixés par les succès éclatants, et que la manière d’un grand maître devienne un but dont il ne soit plus permis de s’écarter. Rendons justice à M. de Lamotte, il avait senti le danger de cette imitation ; mais il s’y est laissé entraîner : il a créé les sujets de ses Fables, mais il n’a pas créé de même la manière de les traiter. Né philosophe, mais séduit par l’enjouement de La Fontaine, il a voulu être enjoué. La nature lui avait prodigué la raison, l’esprit, les lumières, les grâces même, mais des grâces sérieuses ; il a cherché des grâces badines ; il s’est dépouillé de son génie propre, et n’a pu saisir celui de La Fontaine. Quand il s’en écarte, quand il consent d’être lui-même, il cesse d’être inférieur à sou modèle.
Profitez de cet exemple, vous que ni le charme inimitable de La Fontaine, ni les beautés de Lamotte, et ses chutes brillantes n’ont pu décourager ! La carrière est vaste, on peut s’y frayer des routes nouvelles. Soyez variés comme La Fontaine ; mais que votre variété soit à vous : ne cherchez point la sienne, elle vous échappera.
Mais La Fontaine lui-même imitait les anciens.
Non, il leur reprenait ce qu’ils lui avoient dérobé ; il ne se formait pas sur eux, il les attirait à lui, et les convertissait en sa propre substance. La satire a dit : Vous les faites tous des Perrault. Ce sera louer La Fontaine, de dire que Virgile, Horace, Platon, Plutarque, en passant par ses mains, devenaient La Fontaine.
Tout ce qu’on vient de dire des Fables s’applique également aux Contes. Nous nous sommes particulièrement étendus sur les premières, parce qu’elles forment, dans l’opinion générale, le principal titre de gloire de La Fontaine ; nous ne pensons pas, comme plusieurs juges, même éclairés, que les Contes aient moins de perfection. Les sujets trop libres de ces charmants ouvrages nous en interdisent ici un examen détaillé ; respectons l’anathème que l’auteur lui-même a prononcé ; respectons-les mesura, et redoutons tout ce qui peut y porter atteinte. Mais qu’il nous soit permis d’observer, en général, que l’art du poète a tellement dénaturé le fond des sujets, qu’il est rare que ces Contes produisent les impressions funestes qu’on leur reproche ; les tableaux capables d’alarmer la pudeur sont affaiblis et présentés dans le lointain. Ce qui frappe, c’est la gaîté, l’esprit, la finesse, le goût ; c’est ce grand art de dire tout ce qu’il faut pour l’agrément, en ne disant que ce qu’il faut pour l’utilité; c’est le charme d’une narration pleine et intéressante ; c’est le choix des circonstances, le piquant des détails, les réflexions toujours heureuses et toujours placées, toujours simples et toujours fines, les ressources de l’auteur, Paresse avec laquelle il passe à côté des écueils, échappant toujours au danger, toujours pressant, des obscénités, et luttant avec succès contre toutes les difficultés du sujet; c’est enfin cette bonhomie séduisante, cette naïveté ingénieuse, appliquée, dans Puisque nous considérons ici les œuvres de La Fontaine sous le point de vue littéraire, nous devons relever, dans les Contes, un mérite de ce genre, et qui leur est propre : c’est l’usage heureux, sobre et plein de goût, que La Fontaine sait faire du langage de Rabelais et de Marot, langage aussi piquant, lorsqu’il est appliqué à propos, comme chez La Fontaine, qu’il est insipide et fastidieux lorsqu’il est prodigué sans raison, comme il l’est quelquefois dans les épîtres et les allégories de Rousseau. Voyez combien ce style répand de grâce sur le conte de Pape Figuière ; voyez comme il le distingue avantageusement, malgré la bizarrerie et la sécheresse du sujet.
Nous devons relever aussi ce talent de varier le rythme et la mesure, selon les besoins du goût et la nature des choses ; d’adapter le caractère de la versatiles Contes, aux faiblesses et aux voluptés, comme elle l’était, dans les Fables, à des jeux d’enfants et à des bagatelles morales.
On a dit que La Fontaine semblait avoir voulu rendre aux mœurs, par ses Fables, ce qu’il leur avait ôté par ses Contes. Il nous semble qu’il leur a plus rendu qu’il ne leur avait ôté ; il nous semble que ses Contes ont plus amusé l’esprit que gâté le cœur, plus égayé que la vérification au caractère des détails ; de rendre un badinage plus gai, une description plus vive, des contrastes plus sensibles par le mécanisme du vers, tantôt plus court, tantôt plus long, d’une marche tantôt rapide, tantôt majestueuse ; par l’arrangement des rimes, tantôt redoublées, tantôt croisées, tantôt tombant par distiques.
Les autres ouvrages de La Fontaine nous arrêteront peu, après ses Contes et ses Fables. Nous avons rendu, dans la première partie, un juste hommage à Psyché, ouvrage plein de sentiment et de grâce, et dont Apulée ne peut guère revendiquer que l’idée générale. La comédie de la Coupe Enchantée, formée de deux contes de La Fontaine, et le Florentin, reçoivent tous les jours, au théâtre, les applaudissements qui leur sont dus. Dans le poème du Quinquina, les difficultés du genre didactique sont quelquefois vaincues. On retrouve enfin, dans quelques endroits des lettres de La Fontaine, cet enjouement noble et fin, cette liberté décente, ces grâces délicates, cette négligence aimable que nous avons loués dans les prologues de ses Fables, Voiture et Benserade avoient donné un avant-goût de ce genre ; Chaulieu, La Fare, Saint-Aulaire, avoient été plus loin ; mais le degré de la perfection ne se trouvait que chez La Fontaine, lorsque, dans nos jours réputés malheureux, dans ces temps où commence, dit-on, la décadence des lettres, le génie qui veille à la gloire de la France a suscité un homme fait pour servir de modèle dans tous les genres, pour embellir et perfectionner toutes les parties de la littérature. Il a créé en France la poésie épique ; au théâtre, il a égalé ou surpassé les plus grands maîtres ; il a porté dans l’histoire le flambeau de la philosophie et les couleurs de l’éloquence. Dans ses poésies fugitives, genre qui répond à celui de La Fontaine, il s’est montré supérieur à lui-même ; il a tout effacé, tout, excepté le seul La Fontaine ; et c’est le plus grand éloge que nous puissions faire de ce dernier.
fin de l’éloge de la fontaine.

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On vous recommande : l'Art de lire les fables

C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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