Le Villageois et le Serpent, analyse

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 icon-angle-double-right Louis Moland

Le Villageois et le Serpent commentée par  Louis Moland :


FABLE XII. Le Villageois et le Serpent, Esope., 173, 155. — Phaed., IV, 18. — Ugobardi Sulmonensis, 10.

Dans Ésope, dans Phèdre, dans les Ysopels du moyen âge, le serpent, réchauffé, mord son hôte et le tue. La leçon est plus complète. La Fontaine a voulu qu’elle fût donnée non-seulement a la charité imprudente, mais aussi à l’ingratitude, qui, dit-il, a toujours une fin misérable. L’ingratitude est un des vices que l’humanité déteste le plus franchement, et qu’elle a besoin devoir immédiatement punir. Quelques contradictions se sont élevées cependant; on a voulu montrer, d’autre part, qu’il est sage de se garder de jugements trop précipités.
Lessing prend le parti des ingrats, ou plutôt fait observer qu’il ne fallait pas toujours croire sur parole ceux qui prétendent au beau rôle de bienfaiteurs. Voici sa fable :

Un enfant jouait avec un serpent apprivoisé. ” Ma chère petite bête, dit l’enfant, je ne serais pas aussi familier avec toi, si l’on ne t’avait enlevé ton venin. Vous autres serpents, vous êtes les plus méchantes, les plus ingrates de toutes les créatures. J’ai bien lu ce qui advint à un pauvre villageois qui trouva, au pied d’une haie, un serpent à moitié gelé; c’était peut-être un de tes ancêtres; il en eut pitié, le prit et le mit dans son sein pour le réchauffer. A peine le méchant eut-il repris ses sens qu’il mordit son bienfaiteur, et le paysan trop charitable en mourut.
— Tu m’étonnes, dit le serpent. Il faut que vos historiens soient bien partiaux! Les nôtres racontent cette histoire tout autrement. Ton homme charitable croyait le serpent gelé en effet; et comme c’était un de ces serpents tachetés de diverses couleurs, il le prit pour lui enlever sa belle peau, dès qu’il seraitde retour à la maison. Était-ce juste?
— Ah ! tais-toi! répliqua l’enfant. Quel ingrat ne trouverait moyen de s’excuser?
— Bien, mon fils! interrompit le père, qui avait prêté l’oreille à cet entretien. Et pourtant, si jamais on venait te raconter quelque trait de monstrueuse ingratitude, informe-toi bien de toutes les circonstances, avant de laisser stigmatiser un homme d’une si abominable flétrissure. Rarement de vrais bienfaiteurs ont obligé des ingrats; je veux même l’espérer pour l’honneur de l’humanité, jamais! Quant à ces bienfaiteurs à petites vues intéressées, ceux-là méritent bien, mon fils, de ne recueillir qu’ingratitude au lieu de reconnaissance. »

Un humoriste de notre temps, M. Alph. Karr, termine une de ses nouvelles par une réflexion analogue : » Tout le monde prétend en avoir fait, des ingrats! Où sont donc les ingrats, alors? Demandez à qui vous voudrez: « Monsieur, ôtes-vous un ingrat? » On vous répondra : « Non, monsieur, j’en al fait, et je ne le suis «pas.» Où sont donc les ingrats? Il faut que ce soient les mêmes que les bienfaiteurs. »

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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