Le Satyre et le Passant

Le Satyre et le Passant

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Au fond d’un antre sauvage,
Un Satyre et ses enfants
Allaient manger leur potage
Et prendre l’écuelle aux dents.
On les eût vus sur la mousse
Lui, sa femme, et maint petit ;
Ils n’avaient tapis ni housse,
Mais tous fort bon appétit.
Pour se sauver de la pluie,
Entre un Passant morfondu.
Au brouet on le convie :
Il n’était pas attendu.
Son hôte n’eut pas la peine
De le semondre deux fois ;
D’abord avec son haleine
Il se réchauffe les doigts.
Puis sur le mets qu’on lui donne
Délicat il souffle aussi ;
Le Satyre s’en étonne :
Notre hôte, à quoi bon ceci ?
– L’un refroidit mon potage,
L’autre réchauffe ma main.
– Vous pouvez, dit le Sauvage,
Reprendre votre chemin.
Ne plaise aux Dieux que je couche
Avec vous sous même toit.
Arrière ceux dont la bouche
Souffle le chaud et le froid !

Source Esope, l’Homme et le Satyre :

satyre_passants_walckenaer_ed_1821Jadis un homme avait fait, dit-on, un pacte d’amitié avec un satyre. L’hiver étant venu et avec lui le froid, l’homme portait ses mains à sa bouche et soufflait dessus. Le satyre lui demanda pourquoi il en usait ainsi. Il répondit qu’il se chauffait les mains à cause du froid. Après, on leur servit à manger. Comme le mets était très chaud, l’homme le prenant par petits morceaux, les approchait de sa bouche et soufflait dessus. Le satyre lui demanda de nouveau pourquoi il agissait ainsi. Il répondit qu’il refroidissait son manger, parce qu’il était trop chaud. « Eh bien ! camarade, dit le satyre, je renonce à ton amitié, parce que tu souffles de la même bouche le chaud et le froid. »

Concluons que nous aussi nous devons fuir l’amitié de ceux dont le caractère est ambigu.(trad. Chambry, 1927)

Analyse de l’Abbé Guillon :

Le Satyre et le Passant

Cette fable est visiblement une des plus mauvaises de La Fontaine. On a déjà remarqué que le satyre, ou plutôt le passant, fait une chose très-sensée en se servant de son haleine pour réchauffer ses doigts , et en soufflant sur sa soupe afin de la refroidir ; que la duplicité d’un homme qui dit tantôt une chose et tantôt l’autre n’a rien de commun avec cette conduite, et qu’ainsi il fallait trouver une autre emblème , une autre allégorie pour exprimer ce que la duplicité a de vil et d’odieux.

Résumé et commentaires d’Emile Leclercq :

Jakob_Jordaens_satyre_et_passantJordaens, d’ailleurs, a prouvé bien souvent qu’il savait, comme son maître Rubens, mettre en scène de nombreux personnages et donner à ses créations des qualités épiques.

On connaît le sujet du tableau intitulé « le Satyre et le Passant. » Un paysan reçoit l’hospitalité chez un satyre. En entrant, ce paysan, qui avait froid, souffle dans ses doigts pour les réchauffer. Invité à manger, il s’assied à la table de l’hôte ; la soupe étant trop chaude, il souffle pour la refroidir. Etonnement du satyre, qui ne comprend pas qu’avec le même instrument on puisse souffler le froid et le chaud. La Fontaine a fait de ce sujet une fable ; la morale n’est pas la même dans l’œuvre du peintre et dans l’œuvre du poète. La Fontaine prend la chose au sérieux et fait mettre le paysan à la porte par le satyre ; l’hôte soupçonneux dit :

« Ne plaise aux dieux que je couche
Avec vous sous même toit !
Arrière ceux dont la bouche
Souffle le chaud et le froid ! »

Dans le tableau de Jordaens, le passant, assis à la table, en face du spectateur, souffle grotestement dans sa cuillère ; à sa droite, le satyre debout, tout nu, rit à se tordre en regardant devant lui : de l’autre côté de la table, la grand’mère rit ; à la gauche du voyageur, la femme du satyre, une paysanne flamande du dix-septième siècle, assise et tenant son enfant sur ses genoux, rit ; l’enfant ébauche un rire d’imitation. La malice du paysan égayé tout le monde ; une bonne humeur contagieuse rayonne de ce tableau amusant. Le satyre de La Fontaine est un moraliste grondeur ; celui de Jordaens est un brave homme indulgent, qui ne se résout point à voir une grosse faute dans l’intelligente manœuvre du paysan. Le satyre de La Fontaine vous conseillerait volontiers de vous brûler la langue plutôt que de souiller le chaud et le froid par la même bouche ; c’est chercher une leçon un peu loin : le paysan représente aussi bien la prudence que la duplicité. Les sentiments du satyre et de sa famille sont plus conformes au bon sens dans le tableau de Jordaens que dans la fable de La Fontaine. Emile Leclercq, Revue de Belgique …, Volume 7 – P. Weissenbruch., 1871

 Jacob Jordaens ou Jacques Jordaens et en néerlandais Jacobus Jordaens, est un peintre et graveur flamand, né le 19 mai 1593 à Anvers, où il meurt le 18 octobre 1678.

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •   
  •  

On vous recommande : l'Art de lire les fables

C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

Laisser un commentaire

Laissez un message, merci. Votre adresse email ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.