Le Meunier, son Fils et l’Ane, analyse et morale

Le Meunier, son Fils et l'Ane commentée par Louis Moland

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Le Meunier, son Fils et l’Ane commentée par Louis Moland :


Fable I. Le Meunier, son Fils et l’Âne.

Cette fable a une longue généalogie. Elle est dans Ésope, au moins dans le recueil de Camérarius. Elle est dans les ouvrages arabes ou turcs qui dérivent du livre indien de Sendabad. et dans l’Historia septem supienlum, qui en vient également.

Elle avait cours au moyen âge. Voyez dans les Latin stories, publiées par M. Wright, la fable CXLIV, de Sene et Asino. Le meunier monte d’abord sur l’âne, et son fils le suit ; comme on y trouve à redire, il fait ensuite monter son fils sur l’âne et va à pied. Puis, comme on se moque de ce jeune homme agile et vigoureux qui se fait porter par un âne, le fils descend de sa monture et ils cheminent tous deux derrière l’âne. On critique alors le soin qu’ils prennent de leur bête. Ils montent dessus tous deux. On leur crie qu’ils vont tuer le pauvre animal. Enfin, ils lient les pattes de l’âne et le portent entre eux comme un lustre. On les traite d’imbéciles et de fous. Toutes les péripéties y sont, comme on le voit, mais non suivant le même ordre que dans le récit de La Fontaine. La conclusion est identique: Fili, ex isto vides quod quicquid feceris judicaberis.

Elle est dans le Comte Lucanor de l’Espagnol don Juan Manuel, avec une variante. Le meunier, par les diverses manières dont l’âne est mené ou monté, provoque à dessein les observations des passants. C’est une leçon qu’il veut donner à son fils, qui se laissait trop aller aux propos d’autrui et ne savait prendre une décision par lui-même.

Elle est dans les facéties de Pogge. Elle est la dernière du recueil latin de Faërno ; elle est la première des fables italiennes de Verdizotti. L’Allemand Friedericus Widebrannus Fa racontée sous le titre de l’Agaso.

Passons aux versions françaises : elle est dans les contes inédits du bourgeois messin Philippe de Vigneulles; dans le Livre des loups ravissants ou Doctrinal moral de Robert Gobin, 1510; dans les Contes et discours d’Eutrapel, par Noël Du Fail ; dans un des prologues de Bruscambille (Contre la calomnie).

Racan, dans la Vie de Malherbe qu’il a écrite, raconte que, à son retour de Calais, où il fut porter les armes en sortant de page, il consulta Malherbe sur le genre de vie qu’il devait choisir.

Il avait quatre ou cinq partis à prendre. « Le premier et le plus honorable, dit Racan, étoit de suivre les armes ; mais d’autant qu’il n’y avoit alors point de guerre qu’en Suède ou en Hongrie, il n’avoit pas moyen de la chercher si loin, à moins que de vendre tout son bien pour faire son équipage et les frais de son voyage. Le second étoit de demeurer dans Paris pour liquider ses affaires qui étoient fort brouillées, et celui-là lui plaisoit le moins. Le troisième étoit de se marier, sur la créance qu’il avoit de trouver un bon parti dans l’espérance que l’on auroit de la succession de Mme de Bellegarde, qui ne lui pouvoit manquer : à cela Racan disoit que cette succession seroit peut-être longue à venir, et que cependant, épousant une femme qui l’obligerait, si elle étoit de mauvaise humeur, il seroit contraint d’en souffrir. H lui proposoit aussi de se retirer aux champs à faire petit pot; ce qui n’eût pas été séant à un homme de son âge, et ce n’eût pas été vivre selon sa condition.
« Sur toutes ces propositions dont Racan lui demandoit conseil.

M. de Malherbe, au lieu de lui répondre directement à sa demande, commença par une fable en ces mots :
« Il y avoit, dit-il, un homme âgé d’environ cinquante ans, qui avoit un fils qui n’en avoit que treize ou quatorze. Ils n’avoient pour tous deux qu’un petit une pour les porter en un long voyage qu’ils entreprenoient. Le premier qui monta sur l’une, ce fut le père; mais après deux ou trois lieues de chemin, le fils commençant à se lasser, il le suivit à pied de loin et avec beaucoup de peine, ce qui donna sujet à ceux qui les voyoient passer de dire que ce bonhomme avoit tort de laisser aller à pied cet enfant qui étoit encore jeune et qu’il eût mieux porté cette fatigue-là que lui. Le bonhomme mit donc son fils sur l’âne et se mit à le suivre à pied. Cela fut encore trouvé étrange par ceux qui les virent, lesquels disoient que ce fils étoit bien ingrat et de mauvais naturel, de laisser aller son père à pied. Ils s’avisèrent donc de monter tous deux sur l’une, et alors on y trouvoit encore à dire. « Ils sont donc bien cruels, disoient les passants, de monter ainsi tous deux sur cette pauvre bête qui à peine seroit suffisante d’en porter un seul. » Comme ils eurent ouï cela, ils descendirent tous deux de dessus l’âne et le poussèrent devant eux. Ceux qui les voyoient aller de cette sorte se moquoient d’eux d’aller à pied, se pouvant soulager d’aller l’un ou l’autre sur le petit âne. Ainsi ils ne surent jamais aller au gré de tout le monde; c’est pourquoi ils résolurent de faire à leur volonté et laisser au monde la liberté d’en juger à sa fantaisie. Faites-en de même, dit M. de Malherbe à Racan pour toute conclusion; car, quoi que vous puissiez faire, vous ne serez jamais généralement approuvé de tout le monde, et Ton trouvera toujours à redire en votre conduite. »

C’est dans cette page de mémoires que La Fontaine a, pour ainsi dire, encadré sa fable.

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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