Le mal marié

Le mal marié

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Que le bon soit toujours camarade du beau,
Dès demain je chercherai femme ;
Mais comme le divorce entre eux n’est pas nouveau,
Et que peu de beaux corps, hôtes d’une belle âme,
Assemblent l’un et l’autre point,
Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point.
J’ai vu beaucoup d’Hymens, aucuns d’eux ne me tentent :
Cependant des humains presque les quatre parts
S’exposent hardiment au plus grand des hasards ;
Les quatre parts aussi des humains se repentent.
J’en vais alléguer un qui, s’étant repenti,
Ne put trouver d’autre parti,
Que de renvoyer son épouse,
Querelleuse, avare, et jalouse.
Rien ne la contentait, rien n’était comme il faut,
On se levait trop tard, on se couchait trop tôt,
Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose ;
Les valets enrageaient, l’époux était à bout :
Monsieur ne songe à rien, Monsieur dépense tout,
Monsieur court, Monsieur se repose.
Elle en dit tant, que Monsieur à la fin
Lassé d’entendre un tel lutin,
Vous la renvoie à la campagne
Chez ses parents. La voilà donc compagne
De certaines Philis qui gardent les dindons
Avec les gardeurs de cochons.
Au bout de quelque temps, qu’on la crut adoucie,
Le mari la reprend. Eh bien ! qu’avez-vous fait ?
Comment passiez-vous votre vie ?
L’innocence des champs est-elle votre fait ?
– Assez, dit-elle ; mais ma peine
Etait de voir les gens plus paresseux qu’ici ;
Ils n’ont des troupeaux nul souci.
Je leur savais bien dire, et m’attirais la haine
De tous ces gens si peu soigneux.
– Eh, Madame, reprit son époux tout à l’heure,
Si votre esprit est si hargneux
Que le monde qui ne demeure
Qu’un moment avec vous, et ne revient qu’au soir,
Est déjà lassé de vous voir,
Que feront des valets qui toute la journée
Vous verront contre eux déchaînée ?
Et que pourra faire un époux
Que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous ?
Retournez au village : adieu. Si de ma vie
Je vous rappelle et qu’il m’en prenne envie,
Puissé-je chez les morts avoir pour mes péchés
Deux femmes comme vous sans cesse à mes côtés.



  • Notes de Jacques-André Naigeon

 On peut même recueillir de plusieurs endroits de ses ouvrages, que l’humeur chagrine de sa femme et sa vertu farouche faisaient, avec les agréments de sa figure, un contraste frappant, et que le bon n’était pas en elle camarade du beau. Sa fable du Mal marié me paraît être son histoire, à quelques circonstances près qu’il a dû changer ; et le préambule charmant qu’il y a joint, rapproché des autres détails de sa vie que nous connaissons, ne permet guère d’en douter.

  • Notes sur la fable :

Le mot divorce signifiait alors toute sorte de « division « et de « querelle », non seulement entre époux, mais entre amis, entre peuples « (Ils ont assez longtemps joui de nos divorces », dit Corneille dans Horace). La  Fontaine nous déclare ici qu’il y a trop souvent désaccord, manque d’union entre le bon et le beau.

Et que peu de beaux corps, hôtes  : dans l’antiquité, il y avait relations d’hospitalité, en cas de voyage, entre citoyens de différentes nations, Le mot hôte veut donc dire, selon les cas, celui qui reçoit, ou « celui qui est reçu ».

Aucuns. — « Aucuns », au XVIIe siècle, a souvent le sens de « quelques-uns » « Phèdre était si succinct qu’aucuns l’en ont blâmé ». La Fontaine, VI, 1). Mais, accompagné de la négation ne, il a toujours le sens négatif, comme dans ce passage. Aujourd’hui, on n’emploierait plus ce mot au pluriel. La règle n’était pas établie alors.

Puis du blanc, puis du noir : C’est-à-dire qu’elle passe d’une opinion à l’opinion contraire. Boileau a écrit, dans la satire VIII : « Voilà l’homme, en effet : il va du blanc au noir ; il condamne, au matin, ses sentiments du soir… etc. »

Lassé d’entendre un tel lutin : un lutin, d’après les croyances populaires, était un être surnaturel qui s’amusait à faire mille malices aux hommes. Charles Nodier a fort bien défini ces esprits follets dans son conte fantastique de Trilby.  Ici « lutin » signifie : personne insupportable et causant mille ennuis aux autres.

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On vous recommande : l'Art de lire les fables

C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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