Le  Mal marié – analyse et explication

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Étude sur le  Mal marié


— Cette fable est directement imitée d’un apologue ésopique tout à fait sec. Voici la traduction du texte qu’avait lu notre fabuliste français :
le-mal-marie-jjgrandvilleCertain homme ayant une femme, qui se rendait insupportable par son caractère à tous les gens de la maison, voulut savoir si elle ferait preuve des mêmes dispositions à l’égard des serviteurs de son père. C’est pourquoi, sous un prétexte plausible, il la fit retourner au logis paternel. Peu de jours après, elle revient et il lui demande comment l’avaient accueillie les serviteurs. « Bouviers et pâtres me regardaient d’un mauvais œil », dit-elle. Alors, son mari lui répliqua « Femme, si tu es détestée par ceux qui mènent les troupeaux, dès le matin, aux champs et qui ne rentrent qu’il une heure tardive, que faut-il attendre des gens avec qui tu passes la journée entière » ? Ainsi des choses mesquines nous font comprendre des choses importantes, et ce que l’on voit nous éclaire sur ce qui restait douteux.
Quoi de plus maigre, de moins précis et de moins intéressant que cette histoire ? En présence d’un sujet pareil, il y a deux méthodes différentes. Si l’on est un
Benserade (*), c’est-à-dire un rimeur de talent, mais sans grand génie poétique, on tire de cela une épigramme correcte, mais froide :

Avecque ses voisins une femme en querelle
Criait sans qu’un moment on pût vivre avec elle.
« Hélas ! dit le mari, voyez donc où j’en suis,
Moi qui passe avec elle et les jours et les nuits ! »

Si l’on est un La Fontaine, on ne peut s’empêcher de juger le récit bien sec et trop vague. Comment la femme mérite-t-elle d’être haïe par tous les gens qui la fréquentent ? Pourquoi l’auteur grec n’a-t-il pas décrit le manège qui la rend odieuse à ce point ? Et, vite, le Bonhomme, en réfléchissant, en s’inspirant de ses souvenirs, voit et écrit la scène qu’il fallait faire :

Rien ne la contentait, rien n’était comme il faut :
On se levait trop tard, on se couchait trop tôt ;
Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose.
Les valets enrageaient ; l’époux était à bout :
« Monsieur ne songe à rien, monsieur dépense tout ;
Monsieur court, monsieur se repose. »

Comme tout s’explique et s’anime aussitôt ! Comme la petite comédie devient pittoresque et vivante ! Aussi ne saurions-nous approuver Chamfort quand il déclare :
« Voilà une fable fort médiocre ; et même on peut dire que ce n’est pas une fable ; c’est une aventure fort commune qui ne méritait guère la peine d’être rimée. » Eh bien, oui ! ce n’est pas une fable ; mais combien La Fontaine a-t-il, dans son recueil, inséré de jolies pièces ou d’immortels chefs-d’œuvre qui ne sont point des apologues et auxquels, pas plus qu’au Mal marié, il ne se soucia de mettre une vraie « morale » ! En revanche, ce morceau est un conte ; un joli conte que chacun peut lire ; un de ces contes malins, bien troussés et honnêtes, comme le charmant poète était capable de nous en donner — s’il l’avait voulu — toujours.
Et n’en déplaise à Chamfort, l’intérêt de ce conte est grand. La Fontaine est peut-être, au XVIIe siècle, celui qui écrivit à propos de la princesse de Conti ou de la duchesse de Bouillon, les vers où la grâce féminine est vantée de la plus charmante façon. Mais, d’un autre côté, il s’acharne contre la femme et il en critique sans merci les qualités ou les défauts. On remarquera même qu’il néglige généralement de déguiser la satire en mettant sur la scène quelque colombe, quelque louve ou quelque lionne, comme l’avaient fait les auteurs du Roman de Renart. Non ! dans la Jeune Veuve, la Fille, le Mal Marié, les Femmes et le Secret, et autres apologues semblables, il attaque directement. Il n’a point recours à l’allégorie ; et, la plupart du temps, il se montre impitoyable.
Nous sommes bien obligé de reconnaître qu’il y a dans tout cela une large part de ressentiment personnel.
Notre distrait, que son tempérament prédisposait au rôle de célibataire, s’était laissé marier tout jeune à une toute jeune femme : Marie Héricart, nièce d’un substitut du procureur général au Parlement de Paris. Ils n’étaient point faits l’un pour l’autre. Il en résulta des dissentiments ; ensuite des brouilles prolongées ; enfin une sorte de séparation à l’amiable… non sans d’assez tristes affaires d’intérêt. Nous avons ici l’écho de ces histoires de ménage, évidemment ; et, quand La Fontaine s’écrie : « Que le bon soit toujours camarade du beau, dès demain je chercherai femme », ou quand il dit : « J’ai vu beaucoup d’hymens, aucuns d’eux ne me tentent, » nous sommes certain qu’il satisfait avec joie ses rancunes contre « Mademoiselle » de la Fontaine.la-mal-mariee-dore-image
Mais, toutefois, n’oublions pas — si vous le voulez, ce sera son excuse — qu’il suit en ce petit conte la tradition nationale. Dès le moyen âge, les auteurs de fabliaux et de farces se montrèrent fort cruels à l’égard de la femme et surtout de la femme mariée. Rabelais, dans son roman, ne fit point preuve à son égard d’une plus grande tendresse.
Avec moins de grossièreté, plus tard, de grands auteurs du XVIIe siècle furent tout aussi rigoureux. « Il y a de bons mariages, écrivait La Rochefoucauld, mais il n’y en a point de délicieux. » La Bruyère ne craignait point d’insérer dans ses Caractères cette maxime : « Il y a peu de femmes si parfaites qu’elles empêchent un mari de se repentir, au moins une fois le jour, d’avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n’en a point.  Et le grave Boileau lui-même eut des audaces inattendues dans sa Satire contre les femmes.
Que voulez-vous ! L’esprit gaulois réclame ces critiques ; et c’est pourquoi de vieux garçons, comme La Bruyère et Boileau, se crurent obligés de lancer pareilles épigrammes. La Fontaine lui, avait une excuse ou croyait sincèrement en avoir une : il était le Mal Marié.

Études littéraires sur les auteurs français, par M. René Doumic et Léon Levrault,P. Delaplane (Paris) 1909.


(*) Isaac de Benserade (1612-1G91) est un poète précieux qui écrivit d’aimables poésies légères, des ballets, et, si nous ne songeons qu’à la fable, le Labyrinthe de Versailles et les Fables d’Ésope en quatrains.

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On vous recommande : l'Art de lire les fables

C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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