Le Lion, le Loup, et le Renard

Le Lion, le Loup, et le Renard

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Un Lion décrépit, goutteux, n’en pouvant plus,
Voulait que l’on trouvât remède à la vieillesse :
Alléguer l’impossible aux Rois, c’est un abus.
Celui-ci parmi chaque espèce
Manda des Médecins ; il en est de tous arts :
Médecins au Lion viennent de toutes parts ;
De tous côtés lui vient des donneurs de recettes.
Dans les visites qui sont faites,
Le Renard se dispense, et se tient clos et coi.
Le Loup en fait sa cour, daube au coucher du Roi
Son camarade absent ; le Prince tout à l’heure
Veut qu’on aille enfumer Renard dans sa demeure,
Qu’on le fasse venir. Il vient, est présenté ;
Et, sachant que le Loup lui faisait cette affaire :
Je crains, Sire, dit-il, qu’un rapport peu sincère,
Ne m’ait à mépris imputé
D’avoir différé cet hommage ;
Mais j’étais en pèlerinage ;
Et m’acquittais d’un vœu fait pour votre santé.
Même j’ai vu dans mon voyage
Gens experts et savants ; leur ai dit la langueur
Dont votre Majesté craint à bon droit la suite.
Vous ne manquez que de chaleur :
Le long âge en vous l’a détruite :
D’un Loup écorché vif appliquez-vous la peau
Toute chaude et toute fumante ;
Le secret sans doute en est beau
Pour la nature défaillante.
Messire Loup vous servira,
S’il vous plaît, de robe de chambre.
Le Roi goûte cet avis-là :
On écorche, on taille, on démembre
Messire Loup. Le Monarque en soupa,
Et de sa peau s’enveloppa ;
Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire :
Faites si vous pouvez votre cour sans vous nuire.
Le mal se rend chez vous au quadruple du bien.
Les daubeurs ont leur tour d’une ou d’autre manière :
Vous êtes dans une carrière
Où l’on ne se pardonne rien.

Fables expliquées par A. de Closset, 1867.

le-lion-le-loup-et-le-renard-jjgrandvilleS’en courut : s’en alla. Relégué dans ce vieux langage marotique que Boileau n’aimait pas. Pourquoi, disait-il, emprunter une autre langue que celle de son siècle ?
Alléguer l’impossible aux rois, c’est un abus. Ce vers rappelle une répartie flatteuse du ministre de Galonné, à la reine Marie-Antoinette. Appelé devant elle, comme il s’aperçut de quelque hésitation sur ce qu’elle paraissait avoir à lui communiquer : « Parlez, Madame, lui dit-il aussitôt, si la chose que vous désirez est possible, elle est faite ; si elle est impossible, elle se fera. » — C’est un abus. Un commentateur blâme l’emploi du mot abus, comme impropre. Il nous semble que le blâme est immérité ; tout s’explique par une ironie et une ellipse [abus de langage).

De tous arts. Suivant M. Walckenaer, cela signifie : de toutes les professions et de toutes les classes. Du temps de La Fontaine, ajoute-t-il, les bateleurs, vendeurs de baumes et de spécifiques, et les charlatans de tous les genres, étaient encore plus nombreux qu’aujourd’hui ; et, vu l’ignorance et le pédantisme des médecins, ils obtenaient plus de crédit. Suivant M. Geruzez, La Fontaine veut peut-être dire qu’il y a des médecins qui ont des secrets différents, des arts divers pour soigner les maladies ; diversité suspecte, que le poète signale avec une intention légèrement malicieuse contre la médecine. Tout en reconnaissant qu’il est permis de douter sur le sens de ces mots, nous inclinons pour la première interprétation, qui nous paraît la moins subtile.

Lui vient. Ellipse pour : il lui vient.

Coi, V. suprà, les Grenouilles qui demandent un roi (III, 4, p. 110, n. 4).

Daube. Le verbe dauber, que le Dictionnaire de l’Académie rattache au saxon dubba, signifie, dans le style familier, railler, injurier quelqu’un, parler mal de lui.

Enfumer renard. Le contraindre par la fumée à sortir de son terrier.

La peau, etc. « Faites écoreber Panurge et de sa peau couvrez-vous. » (Rabelais, t. IV, c. 24.)

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C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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