Le Florentin

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Épître : Le Florentin


1680

Montre à la fin
Ce qu’il sait faire
Il ressemble à ces loups qu’on nourrit, et fait bien
Car un loup doit toujours garder son caractère,
Comme un mouton garde le sien.
J’en étais averti ; l’on me dit : “ Prenez garde ;

Quiconque s’associe avec lui se hasarde ;
Vous ne connaissez pas encor le Florentin ;
C’est un paillard, c’est un mâtin
Qui tout dévore,
Happe tout, serre tout : il a triple gosier.
Donnez-lui, fourrez-lui, le glout demande encore
Le Roi même aurait peine à le rassasier. ”

Malgré tous ces avis, il me fit travailler ;
Le paillard s’en vint réveiller
Un enfant des neuf Sœurs, enfant à barbe grise,
Qui ne devait en nulle guise
Être dupe ; il le fut, et le sera toujours
Je me sens né pour être en butte aux méchants tours ;
Vienne encore un trompeur, je ne tarderai guère.

Celui-ci me dit : « Veux-tu faire,
Presto, presto, quelque opéra,
Mais bon ? ta Muse répondra
Du succès par-devant notaire.
Voici comment il nous faudra
Partager le gain de l’affaire :
Nous en ferons deux lots, l’argent et les chansons ;
L’argent pour moi, pour toi les sons ;
Tu t’entendras chanter, je prendrai les testons ;
Volontiers je paye en gambades
J’ai huit ou dix trivelinades
Que je sais sur mon doigt ; cela joint à l’honneur
De travailler pour moi, te voilà grand seigneur. »
Peut-être n’est-ce pas tout à fait sa harangue,
Mais, s’il n’eut ces mots sur la langue,
Il les eut dans le cœur. Il me persuada ;
A tort, à droit, me demanda
Du doux, du tendre, et semblables sornettes,
Petits mots, jargons d’amourettes
Confits au miel ; bref, il m’enquinauda.
Je n’épargnai ni soins ni peines
Pour venir à son but et pour le contenter
Mes amis devaient m’assister ;
J’eusse, en cas de besoin, disposé de leurs veines.
« Des amis ! disait le glouton,
En a-t-on ?
Ces gens te tromperont, ôteront tout le bon,
Mettront du mauvais en la place. »
Tel est l’esprit du Florentin :
Soupçonneux, tremblant, incertain,
Jamais assez sûr de son gain,
Quoi que l’on dise ou que l’on fasse.
Je lui rendis en vain sa parole cent fois ;
Le b … Il avait juré de m’amuser six mois
Il s’est trompé de deux : mes amis, de leur grâce,
Me les ont épargnés, l’envoyant où je crois
Qu’il va bien sans eux et sans moi.

Voilà l’histoire en gros : le détail a des suites
Qui valent bien d’être déduites,
Mais j’en aurais pour tout un an ;
Et je ressemblerais à l’homme de Florence,
Homme long à conter, s’il en est un en France.
Chacun voudrait qu’il fût dans le sein d’Abraham ;
Son architecte, et son libraire,
Et son voisin, et son compère,
Et son beau-père,
Sa femme, et ses enfants, et tout le genre humain,
Petits et grands, dans leurs prières,
Disent le soir et le matin :
« Seigneur, par vos bontés pour nous si singulières,
Délivrez-nous du Florentin. »

Notes de Charles Athanase, baron Walckenaer :

Jean-Baptiste Lully
Jean-Baptiste Lully

– Boutade satirique contre Lully, qui avoir engagé La Fontaine à faire un opéra. La Fontaine composa Daphné ; et quand cet ouvrage fut achevé, Lully le refusa, comme peu propre à la musique, et préféra l’opéra de Proserpine de Quinault, qu’il mit en musique. Notre poète, irrité d’un tel procédé, écrivit alors cette pièce de vers, qui circula d’abord en manuscrit, et fut imprimée, contre le gré de l’auteur, dans un recueil de ses contes, publié à Amsterdam en 1691, t. II, p. 1. Elle a été insérée dans lés Œuvres diverses, édition de 1729, t. I, p. 94.
– Jean-Baptiste Lully, né à Florence en 1633, et mort le 22 mars 1687, fut amené en France, à l’âge de treize à quatorze ans, par le chevalier de Guise, et a composé tous ses ouvrages à Paris.

 

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •   
  •  

On vous recommande : l'Art de lire les fables

C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

Laisser un commentaire

Laissez un message, merci. Votre adresse email ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.