Le Corbeau et le Renard, La Fontaine

Le Corbeau et le Renard, La Fontaine

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Maître Corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l’odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
« Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !¹
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le Phénix* des hôtes de ces bois. »
A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le Renard s’en saisit, et dit : « Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l’écoute :
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.  »
Le Corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.



Notes de Charles Aubertin :

Renard. Fable imitée d’Esope (f. 208) et de Phèdre (1. I, 13).
corbeau-renard-augustin-legrandMaître. Titre honorifique qui s’applique à une foule de fonctions et de professions, aux avocats, aux notaires, aux professeurs, aux supérieurs d’ordres religieux, à certains commandants militaires, etc., et qui désigne une supériorité ou un mérite quelconque. — « Dans la fable, dit Saint-Marc Girardin, les corbeaux ne sont pas entièrement ceux des champs, pas plus que les renards ne sont entièrement ceux des bois. Ils parlent et ils con¬versent ensemble ; ils ont les vices et les ridicules des hommes; ils ont même leurs titres, si vous voulez; les corbeaux et les renards y sont maîtres, comme le lion est sire, comme le tigre et l’ours s’y traitent de puissances. »
Corbeau. Ce mot vient de corvellum, synonyme populaire de corvum. Il y a eu permutation des deux consonnes labiales v et b, comme dans brebis formé de vervecem. La forme première était corbel.
Renard. On sait que ce mot était, dans l’origine, un nom d’homme, et nullement un nom d’animal. Dans l’ancienne langue, le renard s’appelait volpil (vulpeculum), ou goupil, ou gorpil. On lui a ensuite appliqué le nom de Regnard qui désigne un personnage du Roman de Renard et qui vient de l’allemand Reginhart (bon conseil). Ce surnom est devenu son nom.
Alléché, attiré, affriandé (du latin allectatum, allectare, fréquentatif populaire du classique allicere, allectum).
Tint. Tenir un langage signifie prononcer une suite de paroles, un discours (sermonem habere) :
C’est tenir un tangage de sens bien dépourvu. (Molière.)
Du corbeau. Il l’anoblit ; c’est un exorde insinuant.
Ramage. Terme qui désigne le chant des oiseaux (du latin populaire ramaticum, dérivé du latin classique ramus, branche, chant des oiseaux sur les branches).
Phénix, oiseau fabuleux, seul de son espèce, qui, selon les anciens, vivait cinq ou six siècles, et, sur le point de mourir, se dressait un bûcher, où de ses cendres renaissait un autre phénix. — Par métaphore, ce terme désigne une personne d’un mérite rare et unique :
Sofal est le phénix des esprits relevés. (Boileau, Satire IXt 193.)
Hôtes, habitants, qui trouvent un asile et une demeure dans les bois. — Ce mot, qui vient du latin hospitem, désigne tantôt celui qui reçoit, tantôt celui qui est reçu. C’est par une extension de ce second sens qu’il signifie ici « habitants ».
Sa proie. » Ce vers est admirable : l’harmonie seule en fait en fait l’image.
Je vois un grand vilain bec ouvert ; j’entends tomber le fromage à travers les branches. » (J. J. Rousseau.)
Monsieur, dans la prononciation actuelle, ne rime pas avec flatteur. Selon l’ancienne prononciation, cette rime était correcte ; on la tolère aujourd’hui parce qu’il serait impossible de trouver une rime à « Monsieur » prononcé comme il l’est maintenant. On trouve des exemples de cette même licence dans Molière (l’Etourdi, V, v; — Dépit amoureux, I, iv-v), et dans Racine (les Plaideurs, II, x).

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C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait —, au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple — représente une pause variable...

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