Le Corbeau et le Renard, commentée

Le Corbeau et le Renard, commentée

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Le Corbeau et le Renard, commentée par Louis Moland :


La fable du Corbeau et du Renard est aussi de celles qu’une antique tradition a le plus constamment renouvelées. Elle est dans Ésope, dans Phèdre, dans le Romulus. Les trouvères du Roman de Renard en firent une branche de leur poème intitulée : « Si comme il (Renard) concilia le corbel dou froumaige. » Dans ce récit fort étendu, il y a des traits excellents. Renard, en apercevant Tiercelin le corbeau, s’écrie :

Par le saint Dieu, qui vois-je là?

Hé, Dieu vous saut (sauve), sire compère !

Bien ait l’ame vostre bon père

Dan Rohart qui si sçut chanter!

Maintes fois l’en oï vanter,

Que n’en avoit le pair (le pareil) en France ;

Et vous mesmes, en vostre enfance,

Vous en soliez moult pener…

La flatterie est ici, comme on voit, moins directe, amenée de plus loin que dans la fable de La Fontaine. D’autre pari, Tiercelin ne lâche pas son fromage si vite. Il le tient, non dans son bec (ce qui paraissait sans doute invraisemblable à nos trouvères), mais entre ses griffes. Le prétendu chanteur fait plusieurs essais que Renard encourage et applaudit :

Si vous vous gardiez de noix,

Au mieux del monde chanteriez…

dit celui-ci plaisamment. Dans l’effort que fait Tiercelin pour donner à sa voix tout son éclat, il desserre la griffe, et laisse tomber le fromage.

Cet apologue se trouve dans Marie de France; il se trouve dans le Livre du comte Lucanor, par don Juan Manuel (XIVe siècle). Il se trouve dans la Farce de Pathelin, où l’adresse avec laquelle l’avocat Pathelin a su arracher les six aunes de drap au marchand rappelle à Guillemette cette fable populaire :

Il m’est soubvenu de la fable

Du courbeau, qui estoït assis

Sur une croix de cinq à six

Toises de haut : lequel tenoit

Un fourmaige au bec, etc.

On a blâmé la moralité de cet apologue, en alléguant que la friponnerie du renard est récompensée. C’est le corbeau, et non le renard, dont l’exemple sert de leçon. « Qui loue ce que tu n’as pas, dit le Comte Lucanor, veut profiter de ce que tu as. » C’est un bon avis, voilà tout.

Lessing, dans sa quinzième fable en prose, suppose que le corbeau tient dans ses serres un morceau de viande empoisonné, de sorte que le flatteur est puni. Cette préoccupation de venger toujours la morale est puérile.

Signalons une variante de cet apologue qu’on voit dans le Dialogue creaturarum, de Nicolas de Pergame : « Un coq et un chapon demeuraient dans la même basse-cour. Le coq régnait sur les poules, parmi lesquelles le chapon était humblement confondu. Un renard prit le coq et le dévora; mais il eut soin de conserver la crête. Il la montra au chapon en disant : « Frère, ton compagnon a émigré du siècle; à cause de l’extrême affection que je te porte, j’ai recueilli sa royale couronne, et la voici. « Descends et je t’en couronnerai, et dès lors tu seras prince et chef des poules comme il l’était lui-même. » Le chapon, avide de régner sur la basse-cour, s’approcha du renard qui lui tordit le cou. » Dans cet apologue, le flatteur, au lieu de s’adresser à la vanité, s’adresse à l’ambition. ( Corbeau et du Renard )

(Moland Louis Émile Dieudonné)

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

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