Le Chien qui lâche sa proie pour l’ombre

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Chacun se trompe ici-bas.
On voit courir après l’ombre
Tant de fous, qu’on n’en sait pas
La plupart du temps le nombre.
Au Chien dont parle Esope il faut les renvoyer.
Ce Chien, voyant sa proie en l’eau représentée,
La quitta pour l’image, et pensa se noyer ;
La rivière devint tout d’un coup agitée.
A toute peine il regagna les bords,
Et n’eut ni l’ombre ni le corps.

Quatrain d’Issac Benserade :


le-chien-qui-lache-sa-proie-pour-l-ombre-jjgrandvilleCombien de conquérants aussi fous que ce chien,
Pour vouloir tout avoir , perdent tout et n’ont rien !
Eh ! sans porter le feu sur les états des autres ,
Monarques, ne cherchez qu’à conserver les vôtres.

Source Ésope, Le chien portant de la viande  :

Un chien traversait une rivière à la nage, tenant un morceau de chair dans sa gueule : il en vit l’ombre dans l’eau, et crut que c’était quelque nouvelle proie. Aussitôt il lâcha la sienne, et s’élança vers ce rien, qui semblait être un mets exquis. Mais quel fut son désespoir lorsqu’il vit son avidité frustrée ! Malheureux que je suis! s’écria-t-il en regrettant ce qui lui était échappé ; pour n’avoir su m’en tenir à ce que j’avais, j’ai tout perdu. ( Esope – VIIe-VIe siècle av. J.-C)

Notes de Charles Aubertin :

Le Chien qui lâche sa proie pour l’ombre

En l’eau. Locution vieillie (in aqua). On sait que dans la langue du dix-septième siècle en s’emploie fort souvent là où nous mettons dans :
Il élève en sa cour l’ennemi de la Grèce.
(Racine, Andromaque, v. 70.)
C’est Hector qui produit ce miracle en votre âme.
(Id.. ibid., v. 1050.)
 Pensa, fut sur le point de. Voy. p. 164, n. 5.
Se noyer. Od a objecté qu’il est impossible de nager sans troubler l’eau, et de voir son image quand l’eau est troublée. Mais La Fontaine ne dit pas que le chien nageait quand il vit son image. Il l’aperçut apparemment, lorsqu’il était sur le bord (cela est sous-entendu et se peut facilement suppléer), et c’est la vue de cette image qui le décida à se jeter à l’eau, pour la saisir. Ce sont deux faits successifs et non simultanés. L’objection s’adresserait plus justement à Phèdre :
Canis per flumen, caroem dum ferret, Datant Lympnarum in speculo vidit simulacrum suum.
A toute peine, avec toute peine. Ici encore, La Fontaine emprunte une de ses expressions à l’ancien français. A, dans la langue du moyen âge, est souvent synonyme d’avec :
L’olifant sone a dolor ed a peine.
(Chanson de Roland, v. 1787.)
Il est resté quelques traces de cet emploi de à dans le français moderne.

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