Le chien de Jean de Nivelle

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Jean de Nivelle


Jean II, duc de Montmorency, voyant que la guerre allait se rallumer entre Louis XI et le duc de Bourgogne, fit sommer à son de trompe ses deux fils, Jean de Nivelle et Louis de Fosseuse, de quitter la Flandre, où ils avaient des biens considérables, et de venir servir le roi. Ni l’un ni l’autre ne comparurent. Leur père irrité les traita de chiens, et les déshérita. C’est de là qu’est venu le proverbe populaire : Il ressemble au chien de Jean de Nivelle. La Fontaine parait avoir cru que c’était un chien appartenant à Jean de Nivelle , qui avait été l’occasion de ce proverbe.

Une traîtresse voix bien souvent vous appelle ;
Ne vous pressez donc nullement :
Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m’en,
Que le Chien de Jean de Nivelle.
Jean de La Fontaine, le Faucon et le Chapon.

Le chien de Jean de Nivelle. Allusion au proverbe qui dit : Il ressemble au chien de Jean de Nivelles, qui s’enfuit quand on l’appelle. Walckenaer, qui fait cette remarque, ajoute : « La Fontaine paraît avoir ignoré l’origine de ce proverbe. » Nous verrons tout-à-l ’heure si celle assertion n’est pas hasardée. Ce proverbe, en effet, a vivement exercé la sagacité des érudits.

Voici une première interprétation. Jean II, duc de Montmorency, voyant que   la guerre allait se rallumer entre Louis XI et le duc de Bourgogne, fil sommer à sou de trompe ses deux fils, Jean de Nivelles et Louis de Fosseuse, de quitter la Flandre où ils avaient des biens considérables, et de venir servir le roi. Aucun des deux ne voulut se rendre à cette sommation. Leur père, irrité, les traita de chiens et les déshérita. — Cette explication est généralement adoptée par les commentateurs de notre poète. Mais nous nous demandons pourquoi, Jean et Louis ayant tous deux désobéi à leur père, le proverbe aurait précisément choisi le nom du premier ? Un   commentateur a sans   doute   senti le défaut de cette interprétation, et pour se mettre a l’aise, il suppose que la sommation fut adressée seulement à Jean. Ce procédé est très-expéditif.

Voici une autre explication : Jean de Nivelles était le fils d’un des plus nobles seigneurs de la France. Violent de caractère, il ne sut pas modérer ses emportements, même à l’égard de son père, et, dans une querelle domestique, il lui donna un soufflet. Cité pour ce fait devant la cour du Parlement, il se garda bien de comparaître ; en vain fut-il sommé, selon l’usage, à son de trompe, par tous les carrefours de Paris, « tant plus on l’appeloit, dit un auteur, tant plus il se hasloit de courir, et de fuir du costé de la Flandre ; » et le peuple, indigné, l’appela « chien de Jean de Nivelles, qui s’enfuit quand on l’appelle ! »

Voici une dernière interprétation : Dans le XIIe siècle, le couvent d’Oignies comptait au nombre de ses membres Jean de Nivelles. Celui-ci était fort malade et sur le point de mourir. L’extrême fatigue et les austérités l’avaient tellement affaibli, que le moindre bruit redoublait son agonie. Ce cruel état durait depuis huit jours, lorsqu’on se décida d’écarter de lui son chien qu’il aimait beaucoup, mais qui, par ses jappements et sa vivacité, lui causait de fréquents saisissements. D’abord on crut qu’il suffirait de le chasser ; mais l’animal était si importun à revenir, car il était très-attaché à son maître, qu’il fallut le mettre hors de la maison et le battre de verges, à toutes les heures du jour et la nuit, pour le tenir éloigné. La première journée, le saint vieillard ne dit rien, mais le lendemain il demanda son chien ; on lui dit qu’on l’avait éloigné afin de hâter sa guérison ; et comme il soupirait, on ajouta qu’il devait supporter celte privation, si c’en était une pour lui, en esprit de pénitence. Jean garda le silence, mais on voyait qu’il était affligé. Le troisième jour, il demanda encore son chien ; on lui lit la même réponse, il se tut tristement encore. Cependant la maladie taisait de rapides progrès ; on vit bien que Jean allait mourir. Le matin du quatrième jour, il ne parla plus, mais il étendit la main pour caresser une dernière fois son chien fidèle. Un des Frères fut touché de compassion, et l’on alla quérir le chien. Ce fut peine inutile ; on avait battu tant de fois la pauvre bête pendant trois jours, que, bien qu’il rôdât encore autour de la maison, il n’osa plus approcher ; et, comme s’il se fût fait en lui une résolution, il s’enfuyait, au contraire, à mesure qu’on l’appelait. Ce manège dura deux jours, autant que la dernière agonie du malheureux Jean de Nivelles. À l’heure où le maître trépassa, Je chien, s’élançant au loin, s’enfuit et ne reparut jamais. — Celle dernière interprétation a le mérite d’expliquer, à la lettre, le fameux proverbe. Il nous semble toutefois, à la lecture des premiers mots de l’apologue, que La Fontaine avait présente à l’esprit la seconde explication.

Aloys de Closset, 1867.

Image source : Par I, Clicsouris

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