Le Cheval s’étant voulu venger du Cerf

Le Cheval s’étant voulu venger du Cerf

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De tout temps les Chevaux ne sont nés pour les hommes.
Lorsque le genre humain de gland se contentait,
Âne, Cheval, et Mule, aux forêts habitait ;
Et l’on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,
Tant de selles et tant de bâts,
Tant de harnois pour les combats,
Tant de chaises, tant de carrosses,
Comme aussi ne voyait-on pas
Tant de festins et tant de noces.
Or un Cheval eut alors différent
Avec un Cerf plein de vitesse,
Et ne pouvant l’attraper en courant,
Il eut recours à l’Homme, implora son adresse.
L’Homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,
Ne lui donna point de repos
Que le Cerf ne fût pris, et n’y laissât la vie ;
Et cela fait, le Cheval remercie
L’Homme son bienfaiteur, disant : Je suis à vous ;
Adieu. Je m’en retourne en mon séjour sauvage.
– Non pas cela, dit l’Homme ; il fait meilleur chez nous :
Je vois trop quel est votre usage.
Demeurez donc ; vous serez bien traité.
Et jusqu’au ventre en la litière.
Hélas ! que sert la bonne chère
Quand on n’a pas la liberté ?
Le Cheval s’aperçut qu’il avait fait folie ;
Mais il n’était plus temps : déjà son écurie
Était prête et toute bâtie.
Il y mourut en traînant son lien.
Sage s’il eût remis une légère offense.
Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,
C’est l’acheter trop cher, que l’acheter d’un bien
Sans qui les autres ne sont rien.

 

L’un l’autre s’attaquant, ne font pas leurs affaires. (Sat. XII.) Le Cheval s’étant voulu venger du Cerf
Boileau, après La Fontaine, a repris ce mot de son devancier dans une épigramme contre les rédacteurs du Journal de Trévoux (1703).
Apprenez un mot de Régnier,
Notre célèbre devancier :
Corsaires attaquant corsaires
Ne font pas, dit-il, leurs affaires.
(Boileau, Epigr., XXVII.)

Stésichore, cité par Aristole (Rhét., L. II, ch. XX).— Horace, Ep. X, L. I.— Phèdre, L. IV, f. IV. Remarquez la construction bizarre du titre de cette fable: elle mêle deux formes différentes. L’une active (ayant voulu, etc.), l’autre réfléchie (s’étant vengé) ; la forme active est sacrifiée à la forme réfléchie parce que le pronom se commence la phrase et que l’idée principale est exprimée par « se venger ». Nous trouvons un autre exemple d’une construction pareille, qui, d’ailleurs, n’est point à imiter, dans la Mort et le Mourant (L. VIII, f. I) :
S’étant su lui-même avertir.
Cette construction a été suggérée aux écrivains du dix-septième siècle par l’habitude qu’on avait alors, et que nous avons déjà signalée, de déplacer le pronom se qui aurait dû se mettre entre deux verbes, et de le placer avant le premier verbe au lieu de le mettre avant le second (par exemple, il s’alla cacher, au lieu de, il alla se cacher).
Ne sont nés. Les chevaux ne sont pas nés de tout temps, etc. — Cette suppression de pas est conforme aux habitudes de l’ancien français. Plus on remonte aux origines de la langue, plus on trouve d’exemples de l’emploi de ne sans le complément de pas ou de point. La raison en est simple. Ne est la vraie négation; pas et point sont des substantifs dont l’usage a fait les auxiliaires de cette négation. Ne est la négation non adoucie; non s’est d’abord adouci en nen, puis en ne. Aussi, les anciens textes portent-ils souvent ne, comme négation suffisante et sans complément :
Deus! ne laissier que France en soit honie !
(Chanson de Roland, 2354.)
« Dieu ne laissez (pas) honnir France ! «

De tout temps les Chevaux ne sont nés pour les hommes.
Lorsque le genre humain de gland se contentait,
Âne, Cheval, et Mule, aux forêts habitait ;
Et l’on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,
Tant de selles et tant de bâts,
Tant de harnois pour les combats,
Tant de chaises, tant de carrosses,
Comme aussi ne voyait-on pas
Tant de festins et tant de noces.
Or un Cheval eut alors différent
Avec un Cerf plein de vitesse,
Et ne pouvant l’attraper en courant,
Il eut recours à l’Homme, implora son adresse.

— Il est resté quelques traces de cet usage ancien, qui est, d’ailleurs, un latinisme, dans le français moderne, surtout en style familier. » Je ne sais, je n’ose, je ne cesse, je n’ai garde, je ne puis, il n’importe. «
Les éditions modernes écrivent « glands » ; les éditions originales donnent « gland, au singulier. La Fontaine a dû préférer le singulier par imitation des Latins qui d’ordinaire, en parlant de gland, emploient le singulier :
Glande sues laeti redeunt.
(Virg., Georg., II, 510.)
— Mutum et turpe pecus, glandem atque cubilia propter…
(Hor., Sat., I, III, 100.)
Habitoit. Le poète a mis le singulier, parce qu’il y a sous-entendu dans sa pensée : tout cela (habitait). — Voy. p. 164, note 1, et 184, n. 1 et 5.
Harnois. Ce mot, d’origine celtique (harnez, armure), a d’abord désigné l’armure complète d’un homme d’armes : de là l’expression « blanchir sous le harnais ». Il désigne aujourd’hui l’équipage d’un cheval de selle ou de voiture.
Chaise, voiture légère. De là chaise de poste.

L’Homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,
Ne lui donna point de repos
Que le Cerf ne fût pris, et n’y laissât la vie ;
Et cela fait, le Cheval remercie
L’Homme son bienfaiteur, disant : Je suis à vous ;
Adieu. Je m’en retourne en mon séjour sauvage.
– Non pas cela, dit l’Homme ; il fait meilleur chez nous :
Je vois trop quel est votre usage.
Demeurez donc ; vous serez bien traité.
Et jusqu’au ventre en la litière.
Hélas ! que sert la bonne chère
Quand on n’a pas la liberté ?
Le Cheval s’aperçut qu’il avait fait folie ;
Mais il n’était plus temps : déjà son écurie
Était prête et toute bâtie.
Il y mourut en traînant son lien.
Sage s’il eût remis une légère offense.
Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,
C’est l’acheter trop cher, que l’acheter d’un bien

Sans qui les autres ne sont rien.
Votre usage (tournure latine), votre utilité, l’usage qu’on peut faire de vous. — « Cette terrasse est d’un grand usage, puisqu’elle est à couvert de la bise. » (Mme de Sévigné, IX, 117.)
Que sert. « Que » traduit ici le latin quid et signifie, comme ce mot, « en quoi ».
Que peut vous offenser sa flamme, ou sa retraite?…
Que te peut nuire enfin une telle tempête?
(Corneille, D. Sanche, III, VI ; — Imit., III, xlvi).
— « Que lui était nécessaire le témoignage d’aussi faibles créatures? » (Bourdaloue, Serm. oct. Ascens., II.)
Fait folie. Un, une, se suppriment quelquefois pour plus de rapidité :
0 ciel ! c’est miniature
Et voilà d’un bel homme une vive peinture.
(Molière, Sgan., VI.)
Tu vois si c’est mensonge, et j’en suis fort envie.
(Id. ibid., XII.) –

Charles Aubertin)

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