Le Champ cultivé et le Champ en friche

0 63

icon-angle-double-right Fables et poésies de Jean de La Fontaine

Un Laboureur expert cultivoit une Terre
Qui répondoit à tous ses soins :
La famine avoit beau porter partout la guerre,
Elle n’en rapportoit pas moins.
Le Laboureur, voyant qu’elle étoit si fertile,
L’épargnoit rien qui lui pût être utile :
Au lieu d’une façon, elle en recevoit trois,
Et le soc et la herse y passoient tant de fois,
Qu’il la réduisoit toute en poudre.
Elle enfin, lasse de souffrir,
Consulte un ancien Friche et l’invite à résoudre
Une si rigoureuse peine.
« Ma sœur, répondit-il, tenez-vous pour certaine
Que, tant que vous voudrez porter abondamment,
Votre maître fera durer votre tourment.
Je suis, sur ce sujet, grâce aux cieux, bien savante,
Et j’étois autrefois terre fort rapportante,
Mais j’appris, par un entretien
De mon maître avec son confrère,
Que, quand un fonds rapporte bien,
Il ne falloit jamais le laisser à rien faire;
Et dès lors, renonçant à la fertilité,
Je choisis le parti de la stérilité.
Vous, si vous m’en croyez, vous en ferez de même.
Vous aurez un plaisir extrême
De voir les innocents troupeaux
Pâturer vos herbes sauvages ;
Les bergers les conduire, enflant leurs chalumeaux,
Et chercher la fraîcheur de vos petits ombrages. »
La Terre, résolue à ce doux changement,
Au soin du Laboureur résiste obstinément.
Il sème sans cueillir, enfin il l’abandonne,
Et ce champ, jouissant du repos qu’on lui donne,
Dit aux passants, qu’il est très-dangereux
De faire autant de bien comme l’on en peut faire;
Qu’un bon et bien faisant est accablé d’affaire,
Tandis qu’un fainéant vit tranquille et heureux.

“Le Champ cultivé et le Champ en friche”

Au travers de toute sa vie, La Fontaine, malgré sa nature joyeuse, épicurienne, sans ostentation cependant, a gardé un arrière-fonds de mélancolie… » Paul Nayrac

Laisser un commentaire

Laissez un message, merci. Votre adresse email ne sera pas publiée.