L’Aurore, fable de Jean de La Fontaine

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Flore et Zéphire, en une grotte obscure,
S’entretrenoient de leurs amours :
« Aimons-nous, disoient-ils, toujours;
Laissons, pour quelque temps, le soin de la Nature,
Attendant que l’hiver ait achevé son cours.
Puis, quand nous verrons les longs jours,
Nous sortirons d’ici pour embellir le monde.
Cependant, jouissons de cette paix profonde,
Bénissons les moments heureux,
Qui secondent si bien nos désirs amoureux.
Dans ces doux entretiens cinq mois entiers se passent.
En vain les jours sont allongés:
Ils ne les trouvent point changés.
Mais, enfin, les humains se lassent;
Ils pestent contre le printemps,
Et font des vœux au Ciel pour avoir du beau temps ;
Mais il n’en peut donner sans Zéphire et sans Flore.
On députe vers eux la diligente Aurore,
Qui, portant partout la clarté,
De leur sombre séjour perçant l’obscurité,
Surprend les deux amants, sans craindre leur murmure.
Je viens ici, dit-elle, au nom de la Nature,
Vous conjurer tous deux de servir l’univers.
Zéphir, retourne dans les airs,
Et, vous, Flore, rendez l’émail à nos prairies;
Que nos campagnes soient fleuries.
C’est trop donner à votre amour.
En vain vous prétendez le dérober au jour,
Chacun s’en aperçoit par vos longues absences;
Le public qui les souffre en fait des médisances.
Eh ! ma chère Flore, entre nous,
N’ai-je pas un amant aussi bien comme vous ?
Me fait-il négliger les soins que je dois prendre ?
Non, et je ne saurois être sensible et tendre,
Ni pour Céphale, ni pour moi,
Si le public en souffre de la peine.
Faites-vous désormais une semblable loi,
Et n’abandonnez plus ni le bois ni la plaine. »

Je sais bien que l’amour est doux,
Qu’il est des vrais plaisirs une source féconde ;
Mais un seul doit céder à l’intérêt de tous.
Ah! ne songeons pas tant a nous,
Et songeons un peu plus au monde.

1. Cette fable et les sept suivantes sont placées à la suite les unes des autres dans le tome XI (pages 807 et suiv.) du recueil manuscrit de Conrart, en 18 volumes in-folio, à la Bibliothèque de l’Arsenal. C’est Conrart lui-même qui les a transcrites, et la table du volume les donne positivement à La Fontaine. 11 existe une ancienne copie de quatre de ces fables, sans titres, avec des variantes, dans un autre recueil manuscrit de Conrart, coté I51, 13. L. F-, à la même Bibliothèque. M. Louis Paris, qui a fait un dépouillement complet des manuscrits de Conrart et qui en a imprimé l’inventaire raisonné dans son Cabinet historique, émet l’opinion que ces huit fables pourraient bien être de Conrart lui-même; mais il avait négligé de consulter la table du volume, où elles sont attribuées positivement à La Fontaine. (L’Aurore)

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