L’art de lire les fables de La Fontaine

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L’Art de lire les fables, par Jules Romain Tardieu


Jules-Romain Tardieu, né le 28 janvier 1805 à Rouen et mort le 19 juillet 1868 à Paris, est un homme de lettres et libraire-éditeur français.


Un choix des Fables de La Fontaine est un des premiers livres que nous mettons des parents et des maîtres ; nous donnons la parole à l’enfant :
« La Cigale ayant chanté (l’orateur s’arrête au bout de la ligne).
Tout I ’été (nouvelle ligne, nouveau repos), » Se trouva fort dépourvue (même système), »
Quand la bise, etc., etc. »
Le malheureux n’a rien compris ! Si, au lieu de s’arrêter à la fin de chaque vers, il avait fait une pause après chaque idée, voici ce qu’il aurait dit :
« La Cigale ayant chanté tout l’été, se trouva fort dépourvue quand la bise fut venue. = Pas un seul petit morceau de mouche ou de Vermisseau ! Elle alla crier famine chez la fourmi, — sa voisine. la priant de lui prêter quelque grain pour subsister jusqu’à la saison prochaine. = Je vous paierai, lui dit-elle… »
En prenant ainsi un repos à chaque intervalle marqué d’un double trait : d’un demi— repos pour un simple trait, il aurait compris le sens de ses paroles, et il y aurait pris plaisir. Une autre manière de lire ou de réciter qui est aussi pénible à entendre, consiste, comme nous l’avons dit, à dévider pour ainsi dire une fable, comme un fil sans fin sur un rouet ; exemple :
« Maître corbeau sur un arbre perché tenait en son bec un fromage maître renard par l’odeur alléché lui tint à peu près ce langage eh bonjour monsieur du cor……. « La respiration manque, et l’orateur s’arrête pour reprendre avec plus de rapidité : « Corbeau que vous êtes joli, etc., etc. » Il n’y avait qu’à se rendre compte du sens et à dire : « Maître corbeau, sur un arbre perché, tenait en son bec un fromage : Maître renard par I ’odeur alléché, lui tint a peu près ce langage. = Eh bon jour, monsieur du corbeau, que vous êtes joli, que vous me semblez beau ! = Sans mentir, si votre ramage, etc.


Fables à lire :


les-loup--charles-h-bennet(Mais on a presque horreur de ces deux jolies fables, qui n’ont d’autre tort que d’être les premières du recueil et d’avoir été, par ce motif, plus souvent entendues et défigurées par la routine. Aussi nous avons voulu épargner au lecteur le désagrément de les retrouver en tête du choix que nous présentons avec une nouvelle disposition typographique.
Après ceux qui lisent mal les fables, soit en s’arrêtant pour placer des points d’orgue à la fin de chaque vers, soit en ne s’arrêtant pas du tout, il y a peut—être quelque chose de pis  ce sont ceux qui lisent trop bien.
Nous avons entendu des gens du monde lire le Loup et l’Agneau, comme si la partie du loup était exécutée par l’ophicléide et le rôle de l’agneau modulé sur un chalumeau.
Le Chêne et le Roseau exercent encore, par une opposition forcée, la verve de ceux qui ont un malheureux penchant pour une déclamation ampoulée. L’introduction de la fable des animaux malades de la peste : est quelquefois récitée de manière à donner le frisson à l’auditoire, pour ménager la reprise à mi—voix : « les tourterelles se fuyaient : plus d’amour, partant plus de joie. « Quant aux Deux pigeons, il est vraiment pénible d’entendre de quelle voix émue quelques âmes sensibles racontent que « deux pigeons s’aimaient d’amour tendre. » L’auditoire ne peut dès le début arriver a la même émotion, et cette sensibilité qui n’est pas partagée devient parfois ridicule. Il faut que l’impression soit produite par le sujet lui—même ; il n’y a qu’à dire d’une manière intelligible ce que l’auteur a écrit, en s’arrêtant plus ou moins, lorsque le sens l’indique, et en évitant toute exagération.
C’est à l’usage de ceux qui lisent mal les Fables de La Fontaine, et de ceux qui es lisent trop bien, que nous publions ces essais de lecture à haute voix ou de récitation. La méthode, s’il est permis de donner ce nom ‘à une nouvelle disposition typographique, est simple et d’une application facile. Elle consiste seulement à suivre, en lisant, les indications suivantes qui ont rapport à la ponctuation, au trait , au double trait =, à l’alinéa et aux mots italiques. La ponctuation simple représente une pause variable.
Un trait (—), un demi—repos.
Un double trait ( = ),  un repos.
Un alinéa, une interruption.
Mots italiques, insister sur ces mots pour en faire sentir l’intention.

Mais il faut se garder d’abuser de ce moyen des mots soulignés, comme on l’a reproché à quelques acteurs ; car ce serait laisser voir une méfiance de l’intelligence de l’auditoire qui, par cela même, serait moins favorablement disposé. Il nous reste à faire observer‘ que les points de repos que nous avons cru devoir indiquer par un simple trait () ne se trouvent pas toujours rigoureusement d’accord avec la ponctuation. En adoptant cette césure, nous avons eu souvent pour but d’arrêter la pensée sur un mot qui nous paraissait devoir être mis en évidence ; et quelquefois nous avons voulu seulement couper la monotonie du vers en ne faisant pas tomber trop souvent les repos sur les rimes ; il y a là évidemment des nuances qui sont facultatives.
Nous n’avons pas jugé nécessaire de sur charger ce petit volume de notes et de commentaires sur les mots vieillis qui demandent explication, car les éditions annotées des Fables de La Fontaine sont dans toutes les mains. Après avoir fait lire à haute voix les élèves dans notre édition imprimée en lignes pleines, comme de la prose, et en leur recommandent la simplicité et le naturel, il sera utile de les exercer sur les mêmes fables dans une édition, ordinaire, afin de les accoutumer à lire la poésie, en ayant égard surtout au sens, et sans s’arrêter régulièrement à la fluide chaque vers. Pour réduire cet essai à un petit volume, nous savons bien que nous avons omis beaucoup de tables intéressantes, mais nous avons choisi celles qui, par l’action dramatique ou par le dialogue, nous ont paru les plus propres à servir d’exercices de diction. Le même procédé pourra être appliqué facilement à la lecture de toutes les fables. Il nous a paru à propos de publier ce petit livre au moment où M. Saint-Marc Girardin, dans son cours professé à la Sorbonne, fait goûter, fait découvrir à ses nombreux et fidèles auditeurs les beautés, les intentions, les finesses inépuisables et les grandes leçons qui abondent dans notre inimitable et très-aimé Fabuliste. L’essai que nous avons fait faire de cette méthode de lecture à des enfants qui ne pouvaient sortir de la routine des écoles, nous fait, espérer que notre petit livre sera bien accueilli par les parents et les instituteurs, car il a pour but d’épargner à leurs oreilles bien des contre-sens ; et leurs élèves, en s’accoutumant à cette simplicité de diction, à cet accord du sens et des points de repos, jouiront davantage du charme de ces admirables compositions.

L’art de lire les fables, Jules Romain Tardieu – 1859

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